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Débutée avec Shaun Of The Dead et poursuivie avec Hot Fuzz, la trilogie Cornetto (dénomination facétieuse reposant sur le fait qu’un personnage dans chaque film mange une crème glacée) s’achève avec ce remarquable Dernier pub avant la fin du monde. Un titre triplement prophétique et dramatique car en plus de donner un terme à ce triptyque sur l’amour fraternel que peuvent se porter des potes, le film discoure sur la fin de l’insouciance et la dissolution programmée de ces liens d’amitié face à la réalité dépressive du monde des adultes. C’était déjà ce que sous-tendait la géniale mini-série Spaced où Edgar Wright s’amusait déjà à confronter ses muses Simon Pegg et Nick Frost à une maturité problématique via moult gags et répliques désopilantes référentiels à une pop culture en ébullition. Un questionnement existentiel traité par le réalisateur britannique selon une vision décalée, produisant une sorte d’effet parallaxe, où le rire n’efface pas le tragique mais le révèle et aide en même temps à mieux l’endurer, le tout mis en valeur par une mise en scène énergique et appropriée (autant de soins mis dans les séquences d’action superbement découpées que dans les confrontations verbales).

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Après les zombies et le buddy-movie, Wright s’attaque à un autre genre emblématique de la contre-culture, l’invasion alien façon body-snatchers (la façon dont ces entités désignent les humains à récalcitrants à neutraliser renvoie explicitement aux différentes adaptations notamment celles de Kaufman et Ferrara). On ne connaît pas vraiment l’origine ou la dénomination exacte de ces choses (robots ? Extra-terrestres ?) ayant remplacés la quasi-totalité des habitants de la ville natale de nos cinq héros, Newton Haven, mais ce qui importe est que cette invasion symbolise le devenir technologique de l’humanité et que son point de départ eu lieu la nuit où Gary King (Simon Pegge, royal) et ses acolytes ont rendu les armes face à la tâche impossible de boucler le périple de la voie maltée (une pinte de bière à boire dans chacun des douze pubs parsemant la route sinuant à travers le village pour terminer dans celui baptisé The World’s End, également titre V.O du film) et surtout face à leurs rêves enthousiastes d’ados désireux de croquer le monde. En effet, chacun a poursuivi sa voie pour des vies ternes, rentrant dans le rang. Tous plus ou moins abîmés par leur fréquentation assidue de l’impétueux Gary King, ferment du groupe qui reste le seul à se rappeler et regretter cette aube nouvelle où à la croisée des chemins ils n’ont su se donner les moyens de leurs désirs et sombré dans le conformisme. A moins qu’il ne se berce d’illusions car peut être que justement ses potes s’en sont détournés sciemment, prenant conscience du caractère destructuer (voire même auto-destructeur) de l’attitude désinvolte de King.

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Cette fameuse nuit de tournée des bars nous est montrée sous forme de film Super 8 (ce qui est raccord avec le mode de représentation en vogue à l’époque des faits) commentée par la voix-off de Gary qui en fait se remémore ce moment crucial au sein de son groupe de thérapie. Et afin de conjurer cet état dépressif, il décide de recréer, plus de vingt ans après, les conditions de réalisation de leur instant décisif manqué en regroupant ses partenaires derrière son panache (à quarante piges, il a conservé les mêmes mauvaises manières et accoutrement qu’à dix-huit) afin de terminer ce qui avait été commencé. D’abord réticent mais en même temps séduits par cette perspective de se retrouver tous les cinq comme au bon vieux temps, ils vont finalement céder non sans que Gary ait usé de tout son pouvoir de persuasion. Voilà très clairement exposé les enjeux et prémisses du récit dans les vingt premières minutes. Mais ce qui est véritablement prodigieux est la manière dont la perception de ce trip nostalgique va se modifier (pour les protagonistes comme pour les spectateurs), va se reconfigurer dès l’instant où l’altérité menaçante ayant pris possession de la ville sera mise à jour. Les habitants ont été remplacés par des versions idéales (sans travers mais également sans affects), des sortes de robots organiques d’origine inconnue qui giclent du « sang bleu » quand on leur explose la tête ou une autre partie du corps. Du sang bleu comme symbole d’appartenance à une famille de sang royal. Le choix de cette coloration n’est sans doute pas un hasard de la part de Wright pour conter la lutte de Gary et ses amis contre la suprématie de ces êtres supérieurs contrôlant leur monde (leur ville natale). Et le fait que le patronyme du personnage interprété par Pegg soit King renforce un peu plus l’analogie avec une quête aux accents mythologiques prononcés, l’ado retardé étant un roi en exil venu avec ses compagnons  reconquérir un royaume désormais aux mains d’une noblesse dévoyée.
Une quête arthurienne limpidement établie puis renforcée d’abord par les noms de famille des amis de King (son meilleur pote se nomme Knightley, chevalier ; un autre Prince ; Page…). Et les enseignes des tavernes visitées qui sont autant d’épreuves à surmonter, douze travaux à accomplir (The Cross Hands, The Mermaid, The Two Headed Dog, etc) puis par la ferveur de King à aller jusqu’au bout, jusqu’au pub The World’s End où l’attend explicitement son graal, la dernière des douze pintes  (comme autant de « disciples » de Gary le messie ?) trônant sur une table et frappée d’une lumière quasi divine mettant en valeur son caractère exceptionnel.

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Un périple mythologique, archétypal puisque les douze pubs à visiter sont autant d’étapes à traverser pour une élévation finale. Empruntant à nouveau cette voie maltée, Gary King renoue le fil de son destin coupé des années auparavant.  Cette sensation d’évènements écrits à l’avance que l’on doit pourtant affronter (induisant en sus une mis en abyme avec le scénario du film) est toute entière contenue dans les noms des pubs qui semble annoncer ce qu’il adviendra à l’écran. Dans celui baptisé « Le trou dans le mur », l’action reprendra au moment où le véhicule conduit par un des paladins de King traversera la façade, celui nommé « La Sirène » verra trois de nos héros séduits par des créatures au charme ravageur, le « Two Headed Dog » verra un affrontement avec des jumelles maléfiques, le « Trusty Servant » les verra rencontrer une de leur vieille connaissance qui les guidera, etc.

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Ayant découvert ce qu’il se trame, ils sont donc poursuivis par ces entités afin d’être eux-même remplacés et intégrés à cet esprit de ruche (un des pubs se nomme « The Beehive » et c’est dans celui où sera révélé la véritable nature de la menace). Ainsi, leur réunion ne se limite plus à tenter de raviver une vie passée et réanimer une amitié étouffée par les années mais il s’agit également de lutter contre une uniformisation galopante. Une standardisation dont les effets se font d’ailleurs ressentir bien avant la découverte des répliquants à sang bleu puisque les deux premiers pubs sont désespérément identiques depuis qu’ils se sont fait franchisés (le deuxième s’appelle d’ailleurs le « Old Familiar »). La situation est dramatique mais tous les évènements donneront lieu à des gags désopilants et des répliques bien senties qui en plus de leur drôlerie seront chargés d’une certaine amertume. Sous les rires balayant les apparences, on sent poindre de profondes blessures qui remontent ainsi progressivement à la surface pour être finalement exposées au pub le « King’s Head » lors d’une séquence étonnante mêlant humour, rancœur larvée et paranoïa quant à la nature véritable de chacun. Une implication émotionnelle déjà à l’œuvre dans les précédentes œuvres de Wright – de Spaced à Scott Pilgrim, la patine cool and geek ne fonctionne pas en vase-clos mais formalise une sentimentalité à fleur de peau –  et qui ici atteint sa pleine puissance. Les séquences de confrontations verbales comme physiques parfaitement menées et rythmées (Wright a démontré par ailleurs ses capacités à filmer l’action) débouchent ainsi bien souvent sur des résolutions déchirantes. On rit beaucoup mais c’est immédiatement tempéré par des émotions plus profondes.  Tel ce « concours » où dans le King’s Head les survivants se prouvent leur humanité respective en révélant des stigmates physiques passés qui s’avèrent être tous causés par l’inconséquence juvénile de Gary.

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La quête globale d’une amitié à retrouver prendra ainsi une résonnance plus intense car pour survivre, il faudra faire face à son passé et le digérer pour pouvoir avancer. C’est parce qu’ils en ont été incapables que deux d’entre eux seront dupliqués, le premier (Oliver Chamberlain) déjà connecté au Network par son oreillette électronique, le second (Page) pour avoir voulu se venger du persécuteur de sa jeunesse étudiante (là encore, cela donne lieu à une séquence hilarante se concluant de terrible façon). Et si les autres compagnons de Gary (Knightley et Prince) changent à son contact, il faut qu’il en aille de même pour lui. Et que King assume ce qu’il est (un alcoolique faisant involontairement du tort et du mal à ses amis). C’est ainsi que l’Apocalypse finale prend tout son sens et même un double-sens. Ce n’est pas uniquement dans la signification eschatologique qu’il faut appréhender le terme Apocalypse mais sa signification primordiale en tant que Révélation. Et c’est exactement ce qu’il advient pour Gary lorsque en compagnie de ses proches amis il revendique face à la Ruche, au Network, une imperfection humaine. Acceptant ses faiblesses, précipitant ainsi la fin de tout. Comme lui envoyait dans les dents Knightley « Toi tu te souviens des vendredis soirs, moi des lundi matins », exprimant ainsi l’inconscience de Gary quand lui faisait face aux conséquences, l’onde planétaire qui plonge la Terre dans le chaos a inversé la tendance pour King. En effet, son réveil dans un monde en ruines s’apparente en somme à une gueule de bois carabinée. Concluant ainsi le cycle devant le mener sur la voie de son éveil, de son réveil donc. Et comme dans l’après catastrophe de Shaun Of The Dead, il va s’agir de cohabiter avec des êtres définis par leur altérité (à la place de zombies, nous aurons ici des « robots » ou « blanks » en V.O, beaucoup plus évocateur). Ce qui donnera alors l’occasion pour Gary King de lutter pour sauvegarder ce qui le plus important pour lui et intégrer à ce nouveau monde les répliques adolescentes de ses compagnons. Le film pourra alors se conclure sur une dernière séquence remarquable renvoyant autant au genre du post-apo qu’à Star Wars où Gary King brandira son épée dans toute sa glorieuse sobriété.

Nicolas Zugasti

Le Dernier pub avant la fin du monde est sorti en salles le 28 août 2013

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