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Kaiju contre Jaeger : on dirait presque l’intitulé d’un duel dans un jeu de combat sur console, façon Street Fighter. Heureusement, à l’aide d’un carton placé en incipit, Guillermo del Toro nous ouvre grand le dictionnaire des geeks pour définir ce que sont que ces étranges Kaijus – mot japonais qui signifie « bête gigantesque », cf. Godzilla, Mothra et autres destructeurs de maquettes de Tokyo dans les kaiju-eiga, ces films de monstres propres au pays du soleil levant et métaphores des effets de l’atome après Hiroshima et Nagasaki – et ce que sont ces mystérieux Jaegers – terme allemand pour « chasseur », rien à voir avec le célèbre horloger suisse. Une manière pour del Toro d’affirmer d’emblée la dimension vidéoludique de son film, ainsi que sa volonté, tout en se faisant plaisir lui-même, de faire délirer les aficionados de culture alternative, de mangas et de séries animées japonaises, de productions musclées à l’Hollywoodienne et de divertissement nostalgique. Pacific Rim ne cesse de produire de l’amalgame dans le but de mélanger les genres, les nations, les cultures, les points de vue. Ce qui, somme toute, fait de ce grand film le parangon de l’œuvre syncrétique capable de réconcilier les amateurs d’action avec les exégètes exigeants, les lecteurs de Mad Movies et de L’Écran fantastique avec ceux des Cahiers du cinéma et de Positif. Ce n’était pas gagné avec pareille histoire, référence directe aux animés japonais mettant en scène des méchas ainsi qu’aux avatars de Godzilla, ni avec une pression sur les épaules lourde de 200 millions de dollars environ et de la surveillance constante de la Warner, qui, au passage, a insisté pour que le film soit converti en 3D en post-production, contre la volonté du réalisateur.

Disons-le tout net, le problème préalable des longs métrages de Guillermo del Toro provient du fait qu’ils semblent parfois trop séduisants pour être tout à fait honnêtes. Ici, la perspective d’assister à deux heures de baston entre créatures cyclopéennes sorties d’une faille dimensionnelle et robots géants bâtis par l’homme pour leur résister, était sensiblement trop jouissive pour être prise réellement au sérieux. Le spectateur prudent se rappellera de son immense déception face à aux improbables Transformers, ou comment les fantasmes ludiques de notre enfance furent brisés en mille morceaux par l’orgueil d’un Michael Bay plus incompétent que jamais.­­ Il apparaît que le cinéaste mexicain ne s’est pas toujours dépatouillé avec succès de ses ambitions spectaculaires, lorsque son infantilisme (enthousiasmant, certes, mais épuisant, comme l’est le rire bruyant d’un gamin un peu trop excité) a pu prendre le pas sur son intellectualisme, lui qui sait aussi se montrer si brillant. Le résultat a pu n’être pas à la hauteur des nos espérances, notamment avec les deux Hellboy, objets magnifiques et visuellement attrayants, mais pauvrement écrits, ou avec Blade II, qui s’avère être, malgré les cris de protestation des fans, le vrai et seul très mauvais film de son réalisateur, bourré de clichés et trop ostensible dans sa mise en scène.

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Or, nous l’avons évoqué, del Toro est un garçon brillant. Outre un grand cinéphile, mangeur de films en tous genres et de toutes époques, il y a en lui un lettré fondu de Lovecraft – ce n’est pas une surprise – autant que de Dickens – ça l’est un peu plus, pour qui ne sait pas que sa maison-musée de Californie porte le nom de Bleak House. Ce type, qu’on se le dise, sait ce qu’il fait, même quand les rênes semblent lui échapper ou qu’il laisse un peu trop le champ libre à sa vaste imagination. Dans le bel essai qu’elle lui a consacré, Des homme, des dieux et des monstres (éd. Rouge Profond), Charlotte Largeron a bien su mettre en valeur les caractéristiques fondamentales de ce personnage pour mieux prouver que son œuvre, de A à Z, puise dans un réservoir sans fin de connaissances et de références. Il faut tourner les pages de ce superbe ouvrage pour se persuader, une fois pour toutes, qu’il n’existe aucune différence entre le réalisateur du Labyrinthe de Pan, de L’Échine du diable ou de Cronos, et celui, apparemment plus leste, de Mimic, Blade II ou des Hellboy, car tous sont esclaves de l’imagerie bigger than life qui est celle de l’enfance – la seule distinction entre les œuvres résidant dans la forme à travers laquelle elles s’expriment.

Pacific Rim, qui tendrait a priori à se ranger dans la seconde catégorie, est sans doute son film qui, le plus nettement, fait le lien entre ces deux facettes du cinéaste. Sa plus belle séquence, et celle qui véhicule le mieux le sens de l’ouvrage, ne se trouve pas au cœur des combats entre mastodontes, pas plus qu’au milieu de loufoques conversations sur la mythologie des Kaijus : il s’agit d’une courte séquence de flashback, construite en deux fois, qui montre l’héroïne, Mako Mori (Rinko Kikuchi), enfant, aux prises avec une créature géante dans les rues de Tokyo, seule et abandonnée après que ses parents ont été tués par l’envahisseur. Cette petite fille qui se cache derrière une poubelle et attend le départ du monstre en fermant les yeux, en se bouchant les oreilles et en pleurnichant, avant qu’un pilote de Jaeger ne vienne l’aider, cette petite fille résume à elle seule ce que le cinéma de del Toro peut porter d’espoir et d’ambiguïté mêlés, ce partage entre la grandiloquence de la destruction à grande échelle et l’intimité du visage barbouillé de larmes d’une gamine perdue au cœur d’une société en déliquescence. Comme Mako Mori, adulte combative et pilote de Jaeger, mais qui est toujours, aussi, cette petite fille apeurée, le spectateur est sans cesse renvoyé à cette part enfantine qui survit en lui, avec l’espoir de parvenir à la réactiver le temps de quelques merveilleuses images. Le vrai sujet de Pacific Rim se niche là, dans l’interstice qui sépare les temporalités, dans cette faille, écho à l’entaille qui défigure le Pacifique et rend possible l’émergence des monstres, qui laisse passer les peurs et les craintes de notre enfance, et qu’il faut apprendre à maîtriser, puis à refermer le jour venu.

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On peut également choisir d’ignorer cette clé, ou toutes les autres clés du trousseau merveilleux fabriqué par del Toro, et apprécier en Pacific Rim la projection d’une fantasmagorie qui, après tout, a été le propre du cinéma bien avant que celui-ci n’existe sous la forme du cinématographe version Lumière et Edison, du temps même de la « lanterne magique » et de ses fantômes, monstres et créatures invraisemblables lancés tels des songes sur la toile de notre imaginaire. Le cinéma de Guillermo del Toro tend constamment vers un art ludique, dans le sens où il se veut divertissant et grandiose, tout en proposant une vision du monde basée sur l’apprentissage ou l’initiation – il suffit de voir ou revoir Le Labyrinthe de Pan et sa construction en épreuves permettant le passage d’un monde à l’autre. Les monstres, comme à chaque fois, permettent d’ouvrir ce passage – littéralement dans Pacific Rim, où les créatures s’ouvrent le chemin dimensionnel en direction de la Terre – et il n’est donc pas étonnant de les retrouver, sous toutes leurs formes, dans la totalité des films de del Toro : organismes fabuleux et hétéroclites dans Hellboy (jusqu’au marché des Trolls du second épisode, véritable foire de freaks pullulant dans les sous-sols de la réalité), êtres fantasmatiques du Labyrinthe de Pan, vampires de Cronos, mais encore monstres au sens figuré, inhumains féroces tels le capitale Vidal de Pan ou l’infâme Jacinto de L’Échine du diable. Ces chimères que l’on aime détester s’imposent par la puissance imaginative qu’ils véhiculent. Guillermo del Toro parle d’eux avec cette tendresse qu’on éprouve envers ses propres créations intimes : « Je leur donne vie, je les entoure d’attention avec la même ferveur que quelqu’un qui attendrait un miracle, non pas des choses de ce monde mais d’un univers qui existe uniquement dans notre imagination la plus intime » (Des hommes, des dieux et des monstres, p. 201). Les monstres, en somme, sont aussi nos amis, ne serait-ce que parce qu’ils font vivre notre imaginaire, ou parce qu’ils font exister nos films.

L’un des personnages de Pacific Rim, un scientifique vocalement désagréable nommé Newton Geiszler (interprété par Charlie Day), se définit d’ailleurs lui-même comme une « groupie » des Kaijus, qu’il arbore en tatouages sur ses bras. Il les connaît par cœur et collectionne sur eux toutes les connaissances possibles de la même manière qu’on accumule les cartes Pokémon, avec l’idée fixe de pouvoir, un jour, en rencontrer un « pour de vrai », au fi des conséquences forcément mortelles qu’un tel événement occasionnerait. Mais ce personnage, en réalité, c’est un peu Guillermo del Toro, et c’est aussi un peu le spectateur, fasciné par ces créatures de cauchemar qui, malgré leur volonté de nous détruire, exhibent à l’écran une certaine beauté monstrueuse, un charisme de l’épouvantable qui donne envie de les regarder encore et toujours (comme on a envie de revoir mille fois la séquence du Pale Man du Labyrinthe de Pan, ou celle de Samaël dans Hellboy). Rien de morbide là-dedans : l’Autre est aussi attirant qu’il est repoussant, surtout aux yeux d’un scientifique qui trouve, dans l’altérité, une nouveauté riche en possibilités biologiques, et pourquoi pas des réponses à des questions de portée philosophique. D’ailleurs, ce rapport que Geiszler entretient avec les monstres trouve une origine poétique dans un autre film bourré de créatures mortelles : lors de sa première entrevue avec le héros, Geiszler affirme qu’il se fait appeler Newt, le diminutif de Newton, mais aussi le nom sous lequel on connaît mieux la petite fille trouvée par Ellen Ripley et les marines à l’intérieur de la base coloniale d’Achéron, dans Aliens, le retour (James Cameron, 1986). Geiszler pourrait ainsi être une version adulte de cette môme d’Aliens, qui a déjà vu les monstres et qui garde d’eux une image profondément inscrite dans sa psyché, jusqu’à désirer s’y confronter de nouveau. Une histoire de monstre, n’est-ce pas, d’ailleurs, une métaphore de notre duel contre nos propres peurs ?

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Ce n’est sans doute pas un hasard si cette correspondance nominale traduit le parcours psychologique du seul personnage de femme dans le film, et a fortiori du seul protagoniste que l’on voit aussi enfant : Mako Mori. Les deux facettes de l’humain s’entrechoquent dans cet intervalle entre le flashback enfantin et la prise de contrôle du Jaeger, cet autre monstre, artificiel, dont le but consiste à s’élever à hauteur des Kaijus (des peurs enfantines) pour mieux s’y confronter. Le Jaeger est une échelle vers la sphère des adultes, la meilleure façon de parvenir à se délester ce qui reste de nos enfances. L’un des duos de pilotes, venu d’Australie, est justement bâti autour d’un fils et de son père, le premier étant nécessairement en conflit oedipien avec le second ; et c’est précisément ce qui les rend si forts, et si éphémères à la fois : on ne peut pas exister longtemps dans le même corps (celui du Jaeger) lorsqu’on est à la fois petit et grand, progéniture et paternel. Pour pouvoir fonctionner à son maximum, il faudra bien que le fils soit séparé du père, c’est-à-dire qu’il devienne lui-même un adulte, afin de contrôler avec plus d’efficience ce Jaeger qui s’apparente de plus en plus à une énigme mythologique.

En guise d’énigme, la plus étonnante réside sans doute dans le choix opéré par del Toro et son scénariste Travis Beacham (Le Choc des titans) d’installer deux pilotes dans le cockpit des Jaegers, deux esprits synchrones contrôlant chacun une moitié du robot (selon l’hémisphère du cerveau mis à contribution) dans une chorégraphe surprenante et complexe. Les deux corps sont invités à diriger le Jaeger en unissant leurs esprits via la « dérive » (« drift » en anglais), opération qui ouvre à chacun les pensées intimes et les souvenirs personnels de l’autre. Hormis le fait que cette configuration rappelle le double cerveau des Kaijus, calqué sur celui des dinosaures et propre aux animaux de taille cyclopéenne, ce choix semble a priori être uniquement d’ordre cosmétique et scénaristique, car il permet de tendre des liens entre deux personnages via une corde psychologique. Or, cette dualité est le véhicule idéal pour métaphoriser le propos du film, en lançant des passerelles entre deux antagonismes voués à s’unir : entre deux personnages (Raleigh / Charlie Hunnam et Mako / Kikuchi, les deux héros, par exemple), entre deux pays (la faille dimensionnelle est située au milieu du Pacifique, entre le continent américain et l’Océanie), entre deux cultures (le mélange comics et action des films hollywoodiens venus des USA, la culture manga et mécha japonaise façon Gundam ou Evangelion), et enfin, entre deux types de cinéma (le film grand public et le film d’auteur).

Ce dernier lien est le plus marquant, car del Toro parvient à faire de Pacific Rim un film personnel et subjectif, qu’il s’agisse de mettre en scène ses propres fantasmes, de propulser ses acteurs fétiches dans la fiction (c’est le retour de Ron Perlman dans un rôle savoureux) ou de convoquer ses goûts culturels hétéroclites pour les mettre dans la tambouille – un peu de la même manière que J. J. Abrams dans un genre pas si éloigné (le monstre de Cloverfield, l’extraterrestre de Super 8) et avec au moins autant de talent.

 

Eric Nuevo

Sortie le 17 juillet 2013, distribution Warner Bros. France

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Une réflexion sur “« Pacific Rim » de Guillermo del Toro : croquer avec délice la noix de Kaiju

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