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C’est peu dire que le cinéma de Danny Boyle a, depuis ses Petits meurtres entre amis, divisé critiques et public, certains ne voyant en lui qu’un petit malin, un roublard superficiel, un clippeur à tendance publicitaire (à ceux qui ne voient en 127 Heures qu’un long spot pour Décathlon, nous conseillons d’aller de temps en temps au cinéma car ils regardent trop la télé). Et son dernier film Trance ne va pas inverser la tendance, on peut même craindre qu’il n’en valide définitivement ce jugement péremptoire tant le réalisateur anglais multiplie les fausses pistes à coup de rêves se mêlant à la réalité, le tout parasité par des flashbacks, dans une colorimétrie renvoyant aux gialli les plus baroques pour illustrer un récit retors à souhait. Si effectivement on peut demeurer insensible voire circonspect devant son esthétique, lui reprocher d’en faire trop dans ses derniers actes (une débauche excessive comme point d’orgue d’un développement bouillonnant) mais il est indéniable qu’il a du style. Et surtout, quelque soit le genre auquel il s’attaque, ce qui importe c’est l’humain, comment surmonter sa détresse physique autant que morale, comment se dépasser pour atteindre son objectif. Quitte parfois à y laisser sa peau. Avec Trance, sous prétexte de vol de tableau, de gangsters, de séances d’hypnose et d’indistinction entre réalité et fantasmes, il ne sera question une fois de plus que de ça. Le dispositif esthétique labyrinthique superbement élaboré (d’aucun le trouveront trop touffu voire inutilement complexe) n’est pas de l’esbroufe visuelle mais sert admirablement le propos du cinéaste.

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Simon (James McAvoy) est un commissaire priseur qui lors de la vente aux enchères du tableau Le Vol des sorcières de Franciso Goya va tenter de déjouer le vol de cette inestimable toile mais endurera un violent coup sur le crâne administré par le leader du gang de braqueurs, Franck (Vincent Cassel). Persuadé d’avoir réussi son coup, ce dernier sera plus que surpris en ouvrant le sac de protection du tableau qu’il ne subsiste qu’un cadre vide. Et sera encore plus décontenancé lorsqu’il s’avère que Simon, à cause du coup reçu, ne se rappelle pas ce qu’il en a fait. Ils vont donc avoir recours aux services d’une hypnothérapeute, Elisabeth (la magnifique Rosario Dawson) qui devra percer sa psyché perturbée pour en extraire l’information recherchée. Et ce qui avait débuté come un caper-movie détonant va progressivement, à partir de l’intervention du docteur Lamb, basculer dans un récit épousant les circonvolutions de l’esprit de Simon où la paranoïa le dispute à l’obsession et la peur. Une exploration de ces méandres renvoyant aux films Memento et Inception de Christopher Nolan et où le spectateur, comme Simon, est balloté entre séquences de transes et souvenirs jusqu’à l’indifférenciation avec la réalité. Si l’on est loin du vertige sensitif de Passion de De Palma ou des films de Satoshi Kon, quelques effets grossiers (plans obliques, multiplication des reflets ou des surfaces réfléchissantes) trahissant l’irréalité ou le caractère psychanalytique des images que Boyle nous assène, le résultat est vraiment enthousiasmant. Notamment parce qu’en jouant avec les ellipses et la reconnaissance de certains signes récurrents, le réalisateur accentue la confusion en la reportant non pas seulement aux images en train d’être vues mais également à celles qui ont précédé.

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L’auditoire est d’autant plus réceptif que le métrage nous cueille par le calme et la pondération de Simon s’adressant à nous face caméra pour nous conter par le menu en quoi consiste son travail et la procédure mise en place pour mettre les œuvres d’art en sûreté en cas d’incident. De par le rythme langoureux des paroles proférées, cette entrée en matière semble préparer aux séances dirigées par Elisabeth qui vont prendre de plus en plus d’importance jusqu’à contaminer le récit, le personnage interprété par Rosario Dawson devenant progressivement le centre d’attention et de convergence des différents fils narratifs tissés. D’ailleurs, chacun des trois personnages principaux verra son importance dédoublée au gré des variations d’intensité de leurs relations et l’évolution de leurs caractères au départ archétypaux et devenant de plus en plus ambivalents. Et si Elisabeth en vient à tirer la carte de la séduction et qu’elle est le seul protagoniste à avoir droit à un plan de nudité frontale, elle n’en est pas pour autant réduite à jouer les utilités ou l’objet sexuel convoité par Franck et Simon. Rien de misogyne, seulement une correspondance avec les nus peints à travers les âges.
De plus, le rapprochement du film de Boyle avec Goya ne se fait pas uniquement sur le simple objet d’une de ses plus célèbres œuvres.

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Lorsqu’il peint le tableau Le Vol des sorcières en 1798, Goya représente une métaphore de l’ignorance (l’homme se couvrant la tête) et la connaissance (l’homme transporté dans la lumière par les trois « sorcières »). Par le biais du personnage de Simon et tout ce qu’il lui tombe dessus, Boyle en offre une illustration saisissante puisque si le commissaire priseur amnésique désire ardemment se souvenir, un blocage inconscient (formalisé par un son ou une image de lui tapant sur une vitre comme pour attirer l’attention ou mettre en garde) l’empêche de finaliser le déblocage, ce qui le maintient dans la confusion et le brouillard de l’ignorance. Goya qui relève du mouvement dit du romantisme noir et auquel le film de Boyle ne se réfère pas seulement par le terme évocateur auquel son récit peut être rattaché. En effet, ce mouvement littéraire et artistique mis en évidence dans les années trente par l’historien de l’art italien Mario Praz (mouvement faisant actuellement l’objet d’une exposition au musée d’Orsay jusqu’au 09 juin et intitulée « L’ange du bizarre. Le romantisme noir de Goya à Max Ernst ») révèle la part d’ombre et d’irrationnel qui se dissimulait sous l’apparent triomphe de la philosophie des Lumières. C’est exactement ce que va mettre en scène le réalisateur de Sunshine car l’action de l’hypnothérapeute censée au départ faire la lumière sur les évènements au moment du vol de la toile va mettre à jour la violence, la noirceur et la duplicité dont chacun des trois protagonistes sont à la fois les instigateurs et les victimes. Des rapports de force fluctuants qui font tout l’attrait et l’intérêt de ce film et où Boyle nous entraîne avec brio dans les tréfonds de l’âme humaine. Pour en sortir expurgé, purifié ? Rien n’est moins sûr…

Nicolas Zugasti

Trance est sorti en salles le 08 mai 2013

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