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Cet été, cette année, les seules machines anthropomorphes dignes d’intérêt, proposant un spectacle excitant avec un sens aigu de la narration, ne sont pas les Transformers de Michael Bay mais définitivement, une fois encore, celles issues du studio Pixar. Il est d’ailleurs surprenant de lire que la plupart des critiques s’entendent pour affirmer que Cars 2 de John Lasseter et Brad Lewis est le film le plus décevant des génies de la lampe, celui qui génère le moins d’implication de la part du public adulte, le moins d’émotions complexes. Autrement dit, on reproche à Cars 2 d’avoir essentiellement ciblé les enfants. Et s’il ne s’agissait que de ça, justement ? Et si ce film n’était qu’une explosion de sensations touchant, dialoguant avec l’enfance. Celle de nos gamins mais également la nôtre plus ou moins profondément enfouie ? Pourquoi faudrait-il refuser, se méfier du plaisir primaire pris à sa vision ?

Détour en enfance
Il est vrai que Toy Story 3 avait placé la barre très haut, faisant de la dernière danse des jouets animés un sommet de sensibilité à fleur de peau (impossible de ne pas avoir au moins la gorge nouée lors du climax dans la décharge ou lors du passage de relais final). Cette dépréciation de Cars 2 semble indiquer que la finalité de Toy Story 3 a pu être mal comprise. L’évolution des personnages concomitante de celle des spectateurs durant les quinze ans séparant le premier opus du dernier n’a pas pour objectif de régler les comptes avec l’enfant que l’on a été. Le passage obligé d’Andy vers l’université ne met pas un point final à nos jeux et nos rêveries. Au contraire puisqu’il fait en sorte de les renouveler en confiant ses jouets adorés à un autre foyer. Toy Story 3 imprime la nécessité de grandir, de mûrir. Mais sans oublier pour autant ce qui nous fait vibrer. Ainsi, l’une des dernières images du film montre t-elle Woody, Buzz et toute la troupe en train de regarder (et nous à leurs côtés), depuis le perron, la voiture d’Andy s’éloigner dans l’horizon baigné des teintes chaudes et flamboyantes du coucher de soleil, pouvant aussi bien être perçu comme un crépuscule qu’une nouvelle aube.
Suite directe du premier Cars, Cars 2 s’avère une étonnante suite chronologique de Toy Story 3 puisqu’il débute au moment où se conclue ce dernier. En effet, après avoir questionné son devenir, le jeu reprend de plus belle puisque le film débute par une séquence d’espionnage d’anthologie voyant l’Aston Martin Finn McMissile s’infiltrer dans la plateforme pétrolière des bad cars et donnant lieu à une poursuite dantesque et électrisante renvoyant Marc Forster et son illisible Quantum of Solace et Michael Bay à leurs chères études. Le ton est donné, cette séquelle sera explosive et entièrement et consciemment dirigée vers une action en perpétuels renouvellement et relancement.
Au-delà des considérations écologiques parfois balourdement assénées, Cars 2 se veut un plongeon sans arrières pensées dans le retour à une forme de jeu élémentaire et primordiale qui n’est pas seulement le privilège des petits garçons (les fillettes prennent autant de plaisir devant ce film), celui de s’inventer des aventures extraordinaires, en poussant ses petites voitures ou non. Certes, ici tout est bien plus sophistiqué mais la puissance d’imagination reste la même.

Mais ce qui semble véritablement cristalliser les critiques soit le fait que Lasseter s’adonne à ce petit plaisir au moment où le studio fête ses vingt cinq ans d’existence. Comme si une telle date impliquait forcément une commémoration plus adulte (plus responsable ?) : à vingt cinq ans, on a passé l’âge des hot-wheels.

Un monde de voitures
Au contraire, Cars 2 est le meilleur choix pour un tel anniversaire. S’il n’atteint pas l’excellence des Wall-E, Indestructibles, Toy Story 3 ou Là-haut à cause de maladresses dans la résolution et l’articulation un poil trop didactique de notions de développement durable, le film expose l’âme du studio où seul compte l’expression sans fard et immédiate des sentiments (amitié, amour, déception), un film qui utilise, qui détourne même, les préceptes et concepts marketing pour nourrir la magie du spectacle. La ferveur consumériste qui accompagne nécessairement un tel film peuplé de voitures-produits que les spectateurs/consommateurs pourront acheter dès la sortie à leurs bambins est ainsi promptement oubliée le temps du métrage, un exploit que les concepteurs et réalisateurs renouvellent à chaque œuvre puisque ce ne sont pas seulement des jouets anthropomorphisés mais des personnages à part entière qu’ils mettent en scène. Nous sommes d’ailleurs au cœur de la problématique posée par l’excellent essai de Hervé Aubron, Génie de Pixar où le réenchantement, l’émerveillement sont prodigués par le biais de machines. Comme dans le premier Cars, nous sommes au-delà d’une pixellisation de l’humanité en tant que race puisque à l’écran, elle est carrément absente. Cars 2 va d’ailleurs encore plus loin puisque le film ne se cantonne plus seulement à la bourgade de Radiator Springs ou au circuit de la Piston Cup. Dans le programme du récit reproduisant la structure narrative de films d’espionnage, dont James Bond est le parangon ici visé incidemment, nous voyageons autour du globe (Japon, Italie, France, Angleterre) et prenons conscience de l’ampleur d’un monde où toute trace de chair a disparu, a été substituée par des circuits intégrés. Sans doute est-ce dans cette constatation, par certains côtés effrayants, que l’on peut expliquer sinon le rejet du moins le malaise ressenti par les adultes, même les plus cinéphiles et fans du studio. Cars et sa suite étant sans nul doute les moins aimés des films du studio par cette frange du public alors que les enfants acceptent sans concession cet univers. Pourtant, 1001 pattes lui aussi était marqué par l’absence totale des humains, mais l’anthropomorphisme des insectes est moins perturbant puisque renvoyant à des êtres organiques. Cars 2 a ceci de déstabilisant que les voitures ne nous ont pas seulement remplacés à l’écran mais leurs comportements et sentiments si humains impliquent que nous n’avons plus aucune possibilité de nous immiscer dans cet enfer mécanique.

Mais si Cars 2 entre parfaitement dans le champ théorique de Hervé Aubron, il convient de ne pas oublier qu’il s’agit d’un divertissement, et de haute tenue qui plus est. Les séquences d’action, de poursuite, de course sont toutes plus trépidantes les unes que les autres et leurs découpages millimétrés nous transportent instantanément au cœur du dispositif, démontrant une fois encore que la 3D est un formidable outil pour renforcer l’immersion mais est inutile sans une mise en scène ad hoc.

La victoire sans gagnants
Outre les prouesses formelles (et les nombreuses et amusantes autocitations parsemant les décors, telle l’enseigne du restaurant Gusteau aperçue lors du segment situé à Paris), Cars 2 s’avère remarquable dans son rejet de tout esprit de compétition. C’était déjà le cas dans le premier épisode où Flash McQueen faisait le dur apprentissage, parmi la communauté des bouseux de Radiator Springs, que le plus important ne réside pas dans le fait de franchir la ligne d’arrivée le premier. Un respect des autres, de l’adversaire et de soi-même superbement illustré au cours de la dernière étape de la Piston Cup. L’ultime course devant livrer le grand vainqueur mais Flash renonce au titre qui lui tendait les roues pour aider son concurrent historique à terminer décemment la course comme sa carrière. Parvenant in fine à appliquer les préceptes humanistes que Doc Hudson s’est échiné à lui inculquer, lui le chien fou dont la nature de voiture de course ne le prédisposait nullement à en percevoir l’urgence et la nécessité. Avec Cars 2, Lasseter et Lewis vont plus loin puisqu’ils multiplient ce motif de la victoire accessoire et par certains côtés aliénante. Alors que Flash est au sommet de son art, de ses capacités, jamais on ne le verra remporter de course, dominer outrageusement les autres. Le début du film montre pourtant les trophées de la fameuse Piston Cup qu’il a gagnés depuis la fin du premier film mais ceux-ci l’ont été seulement dans le but de rendre hommage à Doc Hudson maintenant disparu. Ces coupes et articles de presse découpés représentent plus des vestiges du passé que la mise en valeur de son statut de gagneur. De fait, le diptyque Cars entretient une approche de la compétition équivalente à celle s’exprimant au sein du Speed Racer des Wachowski où elle est avant tout vecteur d’un accomplissement personnel. Et si Flash MacQueen, dans le 2, répond au défi lancé par la F1 Francesco Bernouli, c’est principalement pour sortir de l’embarras son ami Martin. Pourtant, en prenant part à la compétition lancée par Sir Miles Axlerod pour promouvoir son bio-carburant, il semble avoir oublié l’enseignement de Doc puisqu’on le voit vertement tancer Martin après que ce dernier lui ait fait perdre la première course. Si Flash remporte la seconde sur les terres natales italiennes de Francesco, c’est surtout pour relancer le récit et entretenir le suspense jusqu’à la résolution intervenant durant la troisième et dernière course en Angleterre. Tout est fait, une fois encore, pour démanteler l’ego du héros de l’histoire, Pixar renouant ainsi avec les principes théorisés par le mythologue Joseph Campbell dans son ouvrage Le Héros aux mille visages. La véritable épreuve pour Flash consiste à retrouver confiance en ses partenaires et amis. Un enjeu primordial qui est pourtant ici complètement secondaire puisque le personnage principal n’est nul autre que Martin la vieille dépanneuse. Encore un sujet de reproches et de critiques qui pourtant constitue une énième prise de risque du studio, préférant tout chambouler pour respecter les objectifs narratifs de cette nouvelle histoire plutôt que de se reposer sur ses acquis. Les suites de Toy Story l’avaient déjà démontré mais il est toujours agréable de voir ce refus de la facilité en se contentant de reproduire une formule à succès en accentuant les péripéties.

Cars 2 n’est donc pas un remake plein de bruit et de fureur de Cars. Lasseter et Lewis prennent le risque de reléguer la voiture star au second plan (après tout, son histoire a déjà été contée dans le premier) pour mettre en avant son compagnon, son side-kick. Un choix pas seulement calculé pour surprendre mais qui s’avère parfaitement logique eu égard à la dynamique du mirifique duo. En effet, Martin est le meilleur ami de Flash, or, ce dernier, au terme de sa propre aventure, a acquis un statut légendaire, faisant de lui la figure emblématique de la franchise (et du merchandising) et de Radiator Springs. C’est son image qui est représentée sur le panneau souhaitant la bienvenue à l’entrée de la ville. Ce nouvel épisode va donc consister à faire de Martin l’égal de Flash au travers d’un parcours initiatique tout aussi imposant. Ici, on ne se limite pas à la mythologie américaine induite par la légendaire route 66 mais on joue allègrement avec la mythologie bondienne, plus roborative. S’opère alors une sorte d’effet miroir : tandis que le premier Cars visait à faire retrouver à Flash, issu du milieu ultra excitant de la compétition automobile, des valeurs morales, terriennes, oubliées, le second va faire côtoyer à Martin l’altruiste, le camarade serviable et désintéressé, le monde fantasmatique de l’espionnage et de la série B. Intégrer, s’adapter à un environnement contraire à ce que les deux amis paraissent, tel est le pari relevé haut la main. De plus, Flash et Martin, par leur action, vont engager de substantiels bouleversements, les personnages qu’ils rencontrent évoluent également à leur contact.
Au final, tant pis si le dénouement apparaît quelque peu expédié car l’important réside dans la réunion, le raffermissement des liens unissant Flash à Martin (dans une conclusion dantesque mêlant climax pyrotechnique et climax émotionnel). À l’issue du film, Martin et Flash sont côté à côte sur le panneau de la ville et en première ligne de la course finale fraternelle ne reposant sur d’autre enjeu que celui de célébrer le retour des héros. Une course encore une fois dont on se fichera de connaître le vainqueur, Flash et Martin menant la danse roue à roue dans une trajectoire qui ne se terminera pas, le film se concluant par l’image des deux potes s’éloignant dans l’horizon, roulant côte à côte indéfiniment.


Nicolas Zugasti

> À propos de Pixar et de Toy story 3, lire aussi l’article paru dans Versus n° 19.

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Une réflexion sur “Fast and Furious : « Cars 2 » de John Lasseter et Brad Lewis

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