Home

Wall-E, dernier représentant de son espèce encore en activité sur Terre, la nettoyant de ses rebuts, est aussi le dernier espoir d’une humanité devenue colonie de larves spatiales. Sorte de monolithe de Kubrick sur chenillettes, Wall-E par son action, est le seul à pouvoir réveiller les humains, les sortir de leur léthargie, les refaire évoluer afin qu’ils reprennent leur place. Mais ce qu’il y a d’effrayant est que cette petite machine rigolote, s’exprimant sans paroles, en constituant un véritable musée de l’Homme, en a développé les affects, se montrant, par bien des aspects, finalement plus humain. Et si ce lieu où Wall-E entrepose les objets collectés était, plutôt qu’un musée, un véritable mausolée de l’humanité ? Une hypothèse que l’on peut généraliser aux autres créatures anthropomorphiques sorties des studios Pixar, prêtes à nous remplacer, et qu’Hervé Aubron argumente dans son essai Génie de Pixar, paru en janvier 2011 aux éditions Capricci. L’auteur s’intéresse donc au point de vue technologique des Woody, Buzz, Flash McQueen et consorts, comme grille de lecture de fictions fédérant toutes les générations. Une approche très intéressante qui complète admirablement la lecture mythologique tout aussi pertinente que l’on peut en avoir (voir le dossier Pixar dans le numéro 19 de la revue). Jouets, voitures, monstres du placard, rat, nous réapprennent des valeurs que l’humanité a laissé dépérir. « Comment ne pas y décerner les émissaires d’une technologie s’évertuant à donner des leçons d’humanité au genre humain ? » Inversant sensiblement les rapports de force.
Aubron s’interroge sur cette volonté, consciente ou non, de faire disparaître l’humanité de l’écran. Car même si certains représentants de l’espèce subsistent (Andy, Karl, Linguini…), ils ne représentent qu’une portion congrue. Les humains, en tant que réalité analogique, sont quasiment absents (Cars, les êtres amorphes de Wall-E, les super-héros aux corps malléables des Indestructibles). Au départ, l’anthropomorphisme s’est développé autour d’objets inanimés pour pallier les limites des images de synthèse dans la simulation de l’organique mais le développement d’une technologie numérique s’améliorant sans cesse n’a pas pour autant amorcé le retour des hommes au premier plan. Cela semble contredit par le fait que le prochain film estampillé Pixar en 2012, Brave, mettra en scène une farouche petite fille rousse, mais il sera suivi l’année suivante de Monstres et Cie 2 et aura donc été précédé cette année par Cars 2 (et encore avant par Toy Story 3). Indignes de toute représentation de par leur mollesse, ils doivent être constamment stimulés par les héros pixariens, véritables aiguillons de l’humanité pour qu’elle se reprenne et ne tombe pas sous la coupe d’un système d’exploitation. Soit, comme le définit Aubron, un « humanisme assisté par ordinateur » et dont Wall-E dessine les limites. En effet, l’humanité est complètement mise hors-jeu des rapports de maître à esclave unissant généralement humains et machines puisque cette fois, cela concerne les robots entre eux (Auto, réminiscence du HAL de 2001 et Wall-E), rejetant les hommes dans une position de spectateur apathique (bien calé dans son fauteuil à s’engraisser) dont il sera extrêmement difficile de s’extirper (le capitaine du vaisseau, poupon gigantesque rejouant le passage à la station debout). Ainsi, la révolution voyant l’humanité passer sous le joug des machines n’arrivera pas un jour, mais a lieu chaque jour. L’humanité est de plus en plus phagocytée, contenue par les microprocesseurs et les algorithmes. Et le centre de création des fictions Pixar semble être le point d’achoppement où ces deux logiques se confrontent.

Aubron initie d’autres parallèles très intéressants entre la carte graphique de Pixar et le monolithe de Kubrick, entre l’Utah, Etat berceau de la fondation du studio et l’état d’esprit de ses créateurs (dont il n’apprécie pas, d’ailleurs, les talents et les apports individuels mais les envisage d’abord comme une entité globale) : « Le désir mormon de refondation assistée par ordinateur innerve l’imaginaire du studio ». Il revient également sur l’histoire de la constitution du studio, soulignant que le nom définissant cette collectivité d’hommes est d’abord celui d’une machine, d’un ordinateur en l’occurrence, le Pixar, vendu à Steve Jobs comme la promesse d’images virtuelles exploitables et surtout vendables à des professionnels pointus mais qui contenait en fait de doux rêves d’enfants. Autrement dit, avant Wall-E, une machine abritait déjà des affects bien humains. C’est cette personnalité conférée à la machine, aux pixels formant l’univers Pixar, mais aussi le nôtre par extension, qui constitue le génie du studio. Et Aubron va s’employer par la suite à développer comment cet ensemble de programmes « se fait passer pour un groupe d’hommes », comment ils parviennent à s’adresser à nos émotions les plus profondes pour les faire émerger, comment ils parlent pour nous et de nous. Ce livre relativement court développe des pistes de réflexion qui auraient méritées d’être étendues mais demeure remarquablement stimulant.
L’anthropomorphisme sélectif et d’intensité variable (tous les personnages de Pixar n’ont pas les mêmes attributs et/ou degré d’humanité), souligne la pixellisation de la figure humaine. Et ce sont les créatures les plus singulières qui s’avèrent les plus proches de l’humain. Soit l’humanité considérée comme un bug systémique…
Aubron envisage ainsi les films du studio comme traitant de la séparation progressive des machines et des hommes. Les programmes suivent leur propre évolution, voire même révolution, aussi perdus que leurs anciens maîtres humains, se constituant des familles et des communautés pour échapper un temps à la solitude qui les guettent tout aussi inéluctablement que leurs modèles de chair. Et pose en creux la question de la coopération, de la coexistence entre les hommes et cette instance.
Au fond, quel est le véritable génie de Pixar ? Nous permettre d’être un Homme, de ressentir, à nouveau ou de dissimuler, derrière les nobles intentions d’un retour du récit merveilleux, notre disparition programmée ? Ou du moins, s’approprier une part non négligeable (non négociable ?) dans l’Histoire de l’humanité. Les finales de Cars et Wall-E évoquent une telle redéfinition en montrant d’une part les voitures visionner dans un drive-in les productions maisons rejouées, « réencodées », par des voitures parlantes. D’autre part, le générique de Wall-E dévoile les étapes de la refondation de la Terre par le biais de peintures évoluant selon les codes picturaux propres à chaque époque et où le petit robot apparaît toujours. La présence continue de Wall-E se retrouve également dans les films l’ayant précédé, élément anodin, presque invisible, du décor de Toy Story, Cars ou Les Indestructibles. Faisant pratiquement du petit éboueur à roulettes le chaînon manquant entre l’humanité et les pixels…

Au travers de cet essai articulé autour de Wall-E se dessine une figure machinique qui malgré tout nous sourit avec sincérité. Après tout, la chanson-totem de la trilogie Toy Story ne dit-elle pas « you’ve got a friend in me » ?

Nicolas Zugasti








Publicités

Une réflexion sur “« Génie de Pixar » de Hervé Aubron

  1. Pingback: “En un clin-d’oeil” de Walter Murch – « David Fincher ou l’heure numérique » de Guillaume Orignac «

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s