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Le monteur Walter Murch aura participé a quelques uns des plus célèbres films de l’Histoire du cinéma et notamment ceux de Francis Ford Coppola dont il fut l’un des plus essentiels collaborateurs sur Conversation secrète, Le Parrain et Apocalypse Now. C’est à partir de cette dernière expérience hors-norme que Murch a élaboré des théories, des méthodes, des questionnements sur son travail en particulier et l’Art du montage en général. Ses réflexions, d’abord livrées au cours d’une conférence, il les a compilés dans un livre édité une première fois en 1988, réactualisé et complété de la deuxième partie sur le montage numérique en 1995, cette dernière ayant été réécrite et développée par Murch en 2001, la prédominance et l’usage accru du montage numérique redéfinissant certaines règles et méthodologies. Le voilà réédité depuis l’année dernière par les bons soins des éditions Capricci qui, en 2011, se seront clairement imposées comme la société inctouonrnable d’édition d’ouvrages sur le cinéma. Une réédition indispensable tant la pratique unique de cet artiste permet de saisir l’évolution actuelle du support et son langage ainsi qu’envisager les perspectives d’avenir du montage mais aussi plus généralement du cinéma.
Comme il le défini lui-même en s’appuyant sur le cas exceptionnel d’Apocalypse Now, « le montage n’est pas tant un assemblage que la découverte d’un chemin ». Un cheminement que Murch nous fait partager au gré des expériences professionnelles, personnelles et intimes qu’il dévoile, nous permettant de mesurer l’évolution de son travail à l’aune des évolutions techniques des machines qu’il utilise.

Murch s’interroge ainsi sur ce qu’est une bonne coupe, pourquoi les raccords fonctionnent-ils, comment faire plus avec moins, le travail d’équipe, l’étroite collaboration avec le metteur en scène… très vite dans son récit (un peu moins du quart), il livre les règles à respecter pour effectuer un bon raccord. Six points qui doivent permettre d’évaluer le meilleur chemin parmi les possibilités, parfois infinies, offertes par la matière filmique. Selon Murch, le raccord idéal doit pouvoir remplir ces six critères que sont, par ordre d’importance, l’émotion, l’histoire, le rythme, le point de vue, la planéité et l’espace tridimensionnel de l’action. Un classement subjectif, fruit de théorie appliquée, et qui pourtant révèle un même schéma directeur que les réalisateurs devraient appliquer à leur mise en scène afin d’obtenir le meilleur film possible et que les plus grands cinéastes ont intuitivement adoptés. En un clin d’œil n’est pas un livre théorique sur l’Art du montage, de fait il ne s’adresse donc pas exclusivement aux apprentis professionnels mais aux cinéphiles en général car c’est un remarquable récit d’aventures cinématographiques. Walter Murch s’impose avec force et limpidité comme notre guide dans cette antichambre du cinéma qu’est la salle de montage, parvenant presque à nous faire entendre le cliquetis des coupes, nous faire ressentir la vitesse de défilement des rushes que l’on passe et repasse. Une passion pour ce métier obscur et complexe extrêmement communicative, notamment grâce aux métaphores dont use Murch. Ainsi, évoquant une projection test de Julia de Fred Zimmermann, il parle de « transfert de douleur » pour qualifier les réactions à chaud des spectateurs et élabore des correspondances médicales pour parler des coupes à effectuer afin de soigner au mieux le film voire de cordon ombilical lorsqu’une scène jugée importante à la naissance du projet devient problématique par la suite pour son propre fonctionnement et qu’il convient donc de sectionner.
Et pour rester dans le domaine organique, Murch redéfini sa question du pourquoi les raccords fonctionnent en « qu’est-ce qui nous fait cligner des yeux ? ». Il explique ainsi que la lecture d’une interview donnée par John Huston en 1973 a mis en évidence le parallèle entre mécanisme physiologique (le clignement d’yeux) le mécanisme machinique (la coupe). Il assimile ainsi le clin d’œil à un raccord naturel qui peut expliquer notre prédisposition à la discontinuité visuelle et temporelle d’un film. « Assis dans la pénombre d’une salle de cinéma, nous reconnaissons dans le film monté une expérience (étonnamment) familière. « Plus proche de la pensée que quoique ce soit d’autre », pour reprendre les mots de Huston ». Une théorie au développement fascinant et qui trouve une aussi passionnante ramification dans le langage des signes américains.

L’heure numérique
Avec l’arrivée des logiciels de montage numérique, Murch n’en a pas pour autant fini avec ses réflexions, bien au contraire. Le remplacement progressif des Moviola et KEM par des Avid a engendré une révolution du métier de monteur. Murch se livre alors à un aussi captivant compte-rendu de cette avancée technologique, les résistances rencontrées comme les implications sur un cinéma du tout numérique.
Si Coppola, Lucas, Stone, Fincher ou Cameron sont des ardents défenseurs et pratiquants du numérique, c’est moins pour faire des économies qu’accélérer le rythme de montage et multiplier les options créatives. En revenant plus spécifiquement sur les modes de fonctionnement des tables de montage Moviola, KEM, Avid, en détaillant leurs caractéristiques (accès direct, accès linéaire, capacité de stockage, etc.), il trace la transition qui s’est opérée au fil du temps pour dégager les avantages d’une telle ®évolution, tout en soulignant les limites et les perspectives d’avenir. Et si, comme souvent, chaque médaille a son revers, les possibilités offertes par le numérique, bien que pouvant être dévastatrices si non maîtrisées, n’effacent en rien les stratégies élaborées pendant des décennies par les monteurs. Comme pour Murch d’abord réticent au clavier Avid car nécessitant une approche moins intuitive, moins tactile, moins physique, c’est une question d’adaptation.
Ainsi, Murch passe en revue et examine les avantages que l’on peut tirer d’un montage numérique (accès direct et rapidité, réduction du temps de classement, du nombre d’assistants,…) tout en concédant des limites nécessitant de revoir les méthodologies. Les questions soulevées sont aussi passionnantes que les différences et qualités mises en exergue par Murch. Et donnent à voir les bribes d’un avenir exaltant où plus que jamais le cinéma deviendrait un Art total. Et non pas totalitaire, comme le renforcement de la seule vision de l’auteur par une utilisation aveugle du numérique pourrait en former une possible dérive.
Dans cette seconde partie retravaillée en 2001, Murch évoque Spielberg comme l’un des derniers grands cinéastes préférant le montage analogique sur Moviola.Désormais, il faut prendre en compte qu’avec Les Aventures de Tintin : Le Secret de la Licorne, le wonderboy est entré dans la danse, performance capture oblige. Ultime preuve que recours au numérique est une étape incontournable qui participe pleinement à l’évolution de l’Art cinématographique.

Une évolution sur la manière de réaliser, de construire son récit, de composer ses cadres qui est au cœur de l’œuvre de David Fincher depuis ses débuts avec Alien 3 mais que n’arrive pas déterminer précisément Guillaume Orignac dans son essai David Fincher ou l’heure numérique, lui aussi édité par Capricci. L’auteur revient sur quelques thèmes fondateurs de la filmographie de l’ancien clippeur mais n’évalue qu’ à de rares occasions son travail à l’aune d’une utilisation des images numériques que l’on peut désormais considérer comme pleinement constitutives de la mise en scène de Fincher. Que ce soit dans son approche narrative, esthétique et réflexive.

Orignac évoque ainsi surtout Benjamin Button, Zodiac et The Social Network mais son étude reste en surface, n’allant jamais très profondément dans la réflexion que devait nécessairement entraîner l’immixtion toujours plus importante des images contrôlées numériquement dans le travail du réalisateur. Le livre n’est pas pour autant inintéressant mais il n’arrive à s’accorder que très peu avec son objet. Dommage car il y en a effectivement beaucoup à dire sur le cinéma de David Fincher, cet explorateur de l’image numérique.

Nicolas Zugasti

Dans son numéro 11, la revue Versus auscultait déjà les thèmes de Fincher et revenait sur ses films les plus décriés (The Game, Panic Room). Dans le numéro 20 une double-page critique de The Social Network s’insérait dans le dossier « Informatique et mondes virtuels ».

En un clin d’oeil de Walter Murch – 176 pages – 14 euros
David Fincher ou l’heure numérique de Guillaume Orignac – 96 pages – 7,95 euros

Bande-annonce d’Apocalypse Now de Francis Ford Coppola

Bande-annonce de Zodiac de David Fincher

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2 réflexions sur ““En un clin-d’oeil” de Walter Murch – « David Fincher ou l’heure numérique » de Guillaume Orignac

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