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Voir aujourd’hui des films sur des conflits qui s’éternisent dans l’Histoire est une bonne manière d’appréhender l’état d’esprit de l’époque où ils ont été conçus. Prenons Cast a Giant Shadow (L’ombre d’un géant) que Melville Shavelson tourne en 1966 et que BQHL sort en DVD et, pour la première fois, en Blu-ray. Le récit débute en 1947 à New York, qui montre un colonel américain (Kirk Douglas) être abordé par un soldat de la Haganah (James Donald). Fondée dans les années vingt, cette organisation paramilitaire sera très active lors de la guerre qui va opposer Juifs et Arabes au moment de la naissance d’Israël.

En 1960, Otto Preminger a déjà traité du sujet avec Exodus et le pari de Shavelson va être, pour se démarquer de son illustre prédécesseur, de se fixer sur la vision américaine et de mettre de l’humour dans cette histoire guerrière.

Senta Berger


Mais Shavelson, comme le remarque dans le bonus l’écrivain Alexandre Clément, va plus loin et signale qu’Israël est l’un des premiers pays à incorporer les femmes dans l’armée et à leur donner des fusils. « Contrairement à Exodus, remarque-t-il, ce film place la femme au centre. » Il ajoute que le personnage de la combattante israélienne, jouée par Senta Berger, est très libre, elle qui n’hésite pas à évoquer les défaillances de son mari au lit.

Kirk Douglas


D’emblée Shavelson, qui adapte pour l’écran un roman de Ted Berkman, présente son héros, Mickey Marcus, comme un rebelle. Ajoutons que Marcus a réellement existé. Kirk Douglas donne toute sa force et son charisme au personnage, présenté comme un maître de guerre. L’humour réside beaucoup dans les relations que ce dernier entretient avec les guest stars qui peuplent le film. De John Wayne, un général amusé par le caractère du colonel et épaté par ses faits d’armes, à Frank Sinatra, un aviateur qui vient lui prêter un coup de main, tous échangent avec Douglas des dialogues assez pimentés. Mais ils ne sont pas les seuls. Ainsi Angie Dickinson, qui joue l’épouse de Kirk Douglas, se plaint-elle : « J’en ai marre d’être fière de toi ! » Citons encore Yul Brynner, dans le rôle d’un officier hébreu qui ressemble à Moshe Dayan — il ne lui manque que le cache sur l’œil —, qui explique à Douglas que les femmes sont utiles pour passer des armes lors de contrôles des soldats britanniques (ceux-là tiennent encore la Palestine). « Ils n’osent pas complètement les fouiller », précise Brynner. « Heureusement qu’ils ne sont pas français », lance alors Kirk Douglas.

Il y a encore cette séquence au cours de laquelle la troupe de Douglas est menacée par des chars égyptiens. L’Américain propose de les attaquer, alors que les Juifs n’ont pas l’armement suffisant pour le faire. « Ce sera, signale Kirk, le plus grand coup de bluff depuis qu’on a inventé les faux seins ! »

John Wayne


Shavelson insiste sur l’humour pour ne pas sombrer dans la noirceur. C’est que le sujet a de quoi vous plomber car il est très souvent question des camps de la mort nazis. Le cinéaste oppose donc la politesse de l’humour mais aussi celle du cynisme, qui permet d’atténuer l’aspect propagandiste du film en faveur de l’aide américaine aux Israéliens. Plusieurs exemples le prouvent. Ainsi ce dialogue entre John Wayne, le général, et Kirk Douglas, le colonel dont la mission secrète est d’aider les Juifs. « Pensez-vous, demande Douglas, que les États-unis reconnaîtront leur indépendance ? » Ce à quoi Wayne répond : « S’ils ont la Bible pour eux, n’oubliez pas que les Arabes ont du pétrole. »

Senta Berger et Kirk Douglas


Cette critique sous-jacente des Américains se sent aussi dans les discussions entre Senta Berger, dont Douglas est tombé amoureux, et le colonel américain. « Vous faites des guerres de riches, objecte-t-elle, des guerres bien propres. »

Pour Alexandre Clément, la critique va encore plus loin. Le film montre une armée du peuple, à l’opposé de ce que font les Américains. « Cette détermination des Juifs est une forme de critique d’une armée professionnelle ! »

Kirk Douglas et Yul Brynner sur le tournage


Bien sûr, Shavelson avance au coude-à-coude avec la réalité historique, n’hésitant pas à déclarer que ce sont les États-Unis qui, les premiers, reconnaissent Israël. En fait, c’est l’Union soviétique qui va reconnaître le pays d’une façon définitive, tandis que l’Amérique le reconnaît d’une manière provisoire.

Kirk Douglas et John Wayne


On pourra reprocher à L’ombre d’un géant de sous-traiter le point de vue arabe. Seul un chef bédouin est présent à l’écran, interprété par Chaim Topol. Pour se rattraper, Shavelson lui donne ce dialogue incroyable pour l’époque : « Pourquoi vouloir prendre nos terres ? Nous y sommes depuis plus de mille ans. La Bible est encore plus un conte de fées que les 1001 nuits. »

Le passage de la douane : Allan Cuthberson, Kirk Douglas et Senta Berger


Tous ces points (humour, cynisme) aident aujourd’hui à apprécier un film qui semble hésiter entre plusieurs sujets : la guerre prend, bien sûr, l’avantage, avec ses ramifications politiques mais il est aussi question du traditionnel trio amoureux (mari femme, maîtresse). L’ombre d’un géant aborde encore le drame de la Shoah, celui des combattants juifs qui, lors d’une attaque, entonnent ce qu’ils chantaient, nous explique-t-on, sur le chemin des chambres à gaz. Enfin, Shavelson place aussi un grand intérêt dans le personnage construit par Kirk Douglas : rétif à l’autorité, tête brûlée, n’ayant pas peur de se tromper pourvu qu’il fonce et dont la fin porte cette ironie dont le film ne se départit jamais.

Jean-Charles Lemeunier

L’ombre d’un géant
Année : 1966
Origine : USA
Titre original : Cast a Giant Shadow
Réal. : Melville Shavelson
Scén. : Melville Shavelson d’après Ted Berkman
Photo : Aldo Tonti
Musique : Elmer Bernstein
Montage : Bert Bates, Gene Ruggiero
Durée :
Avec Kirk Douglas, Senta Berger, Yul Brynner, Frank Sinatra, John Wayne, Angie Dickinson, James Donald, Stathis Giallelis, Luther Adler, Chaim Topol

Sortie en DVD et Blu-ray par BQHL le 15 novembre 2022.

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