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On a déjà été redevable à Elephant Films de plusieurs bonnes idées. En voici une nouvelle : celle de sortir en DVD/Blu-ray sous le nom de Trilogie du Milieu trois films policiers du cinéaste italien Fernando Di Leo : Milano calibro 9 (Milan calibre 9, 1972), La mala ordina (Passeport pour deux tueurs, 1972) et Il boss (Le boss, 1973). Trois films dont Quentin Tarantino affirme qu’ils sont « les meilleurs thrillers italiens de tous les temps ». Et on n’est pas loin de lui donner raison.

Un mot d’abord sur Fernando Di Leo, auteur méconnu chez nous. Le mot auteur n’est pas galvaudé puisque Di Leo, en plus de signer la mise en scène, a écrit la grande majorité de ses films. Outre cette trilogie dont on peut dire le plus grand bien — surtout pour les deux premiers films, très forts, tandis que le troisième est un peu inférieur —, citons parmi ses réussites La bestia uccide a sangue freddo en 1971, au titre français racoleur : Les insatisfaites poupées érotiques du Dr Hitchcock. Ou encore le formidable Avere vent’anni (1978, Avoir vingt ans) que, pour ma part, j’aime beaucoup parce que ce récit qui s’inscrit, au départ, dans le genre de la comédie érotique bascule soudain dans l’horreur et le manifeste politique. C’est que, et cela apparaît aussi dans cette trilogie, le sous-texte politique affleure dans des scénarios très genrés, ici le film policier.

Dans Milan calibre 9, où le méchant est dénommé par une nationalité qui est tout sauf neutre (L’Américain, que joue Lionel Stander), deux commissaires s’affrontent, l’un — celui qui vient du Sud et est rabroué pour cela — tenant des propos nettement plus à gauche que l’autre. On apprend également par un gangster qui cultive le sens de l’honneur (Philippe Leroy) que « l’Américain a dans sa poche la police du pays et les magistrats ». Cette corruption des forces de l’ordre et de la justice est aussi dénoncée dans Le boss — on dit du parrain local qu’il assurait l’élection de cinq députés — tandis que, dans Passeport pour deux tueurs, s’instaure à un moment du film un discours totalement nihiliste, à la Sam Peckinpah : pourchassé par les flics et la mafia, deux entités que Di Leo place finalement sur le même plan dans les trois films, le héros peu reluisant — il est proxénète, donc pas sympathique immédiatement, joué par un Mario Adorf génial — va vouloir se rendre compte que pour combattre plus fort que lui, il devra aller jusqu’au bout. Le « Pourquoi pas ? » de William Holden dans La horde sauvage pourrait tout aussi bien être placé dans sa bouche.

Di Leo sait aussi filmer la ville où il situe deux de ses films, Milan. Dans Le boss, dont l’action se déroule à Palerme, le décor urbain est nettement moins présent. Mais pour Milan calibre 9 et Passeport pour deux tueurs, sa caméra parcourt la ville sans tomber dans le cliché touristique : ainsi, la place du Duomo et la façade de la galerie Vittorio Emanuele II sont-elles filmées sous la pluie. Quant aux quartiers plus populaires, ils sont pour le cinéaste tout aussi cinégéniques. Enfin, Di Leo adore les décors improbables dont il se sert à merveille. Tel ce canal au bord duquel se balade le héros de Milan calibre 9 (Gastone Moschin), la scierie et la casse automobile de Passeport pour deux tueurs.

Dans les trois films, un homme se retrouve à lutter seul ou quasiment contre une organisation mafieuse. Il y a d’abord, dans Milan calibre 9, un détenu fraîchement sorti de prison dont la grande question qui s’attache à lui est de savoir s’il a ou non volé le grand chef local, l’Américain ? Face à Moschin, qui incarne ce loup solitaire proche d’un personnage de Melville — mais aussi de Sergio Leone —, Mario Adorf joue à la perfection un gangster hystérique. Puis, dans Passeport pour deux tueurs, le même Adorf, on l’a dit tout aussi grandiose, doit se débrouiller seul face au rouleau compresseur de la mafia qui a dépêché contre lui deux tueurs à gages ricains (Henry Silva et Woody Strode). Enfin, dans Le boss, c’est encore Henry Silva qui, là aussi presque tout seul, va se mettre à dos mafieux et policiers.

La force de Di Leo, une de plus, est de savoir user d’un excellent casting pour ses personnages. Quelques trognes sont ainsi reconnaissables d’un film à l’autre. Citons ce gangster (Omero Capanna) dont le tic est de sans cesse remonter son épaule, celui qui ne cesse de tousser (Ernesto Colli) ou celui qui a des yeux exorbités (Alberto Fogliani). On appréciera également Franco Fabrizi dans le rôle du garagiste boiteux de Passeport pour deux tueurs. Et Vittorio Caprioli qui, dans Le boss où il tient le rôle d’un préfet, accomplit un parcours sans faute d’excentricité et d’accent à couper au couteau : le sien, lui qui était natif de Naples ? Ou celui de Palerme, où se déroule le film ? Les spécialistes pourront trancher.

Le cinéaste donne également de l’épaisseur à des figures qu’on ne verra que le temps d’une séquence ou deux. Ainsi, les mafieux débarquent dans un hôtel, dans Milan calibre 9, et attendent à la réception. Le concierge, qui fait des mots croisés, demande : « Philosophe grec en six lettres ? ». Le gangster réfléchit puis lance : « Plus facile ? » Dans Passeport, c’est Adolfo Celi qui assène « Mes intentions sont plus sérieuses que les vôtres » avant de flinguer ses interlocuteurs. Bref, l’humour est souvent de la partie, mêlé au drame et à la violence, et l’on comprend pourquoi Tarantino apprécie tant cette trilogie. Lui, explique René Marx dans un bonus, qui s’est inspiré des deux tueurs américains, un noir et un blanc, pour le couple Samuel Jackson-John Travolta de Pulp Fiction.

Rédacteur en chef de l’Avant-Scène, René Marx a un seul regret quant à ces trois films et l’on ne peut que le suivre : la place de la femme. C’était également le cas chez Peckinpah, déjà cité, et dont les films ont marqué sa génération : les femmes étaient souvent bonnes qu’à déshabiller, tabasser, se dandiner dans un cabaret (Barbara Bouchet dans Milan calibre 9), se faire insulter à poil dans un lit (Femi Benussi dans Passeport pour deux tueurs) ou être droguée et nymphomane (Antonia Santilli dans Le boss). C’est, certes, regrettable mais ô combien symptomatique d’une époque.

Jean-Charles Lemeunier

« La trilogie du Milieu » de Fernando Di Leo : coffret de trois films plus un livret rédigé par Alain Petit, sorti par Elephant Films le 16 mars 2021.

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