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Remercions le cinéaste Curtis Harrington d’avoir sorti de l’oubliette où il était tombé le film de James Whale, The Old Dark House (1932), connu en France sous son titre original mais aussi sous deux improbables intitulés, Une soirée étrange et La maison de la mort. Oui, remercions-le de pouvoir visionner ce film longtemps réputé perdu.

Ernest Thesiger, Eva Moore, Charles Laughton, Lillian Bond et Boris Karloff

The Old Dark House était enfin sorti en DVD/Blu-ray en 2017 sous la bannière Elephant et nous avions annoncé cette sortie ici-même. Il vient d’être réédité par Carlotta Films en collector limité Blu-ray dans une nouvelle restauration 4K inédite en France.

De « Hell » à « Would you marry me ? », qui ouvrent et concluent le film, La maison de la mort ressemble à ces récits policiers de la fin du muet que signait Paul Leni, du genre Cat and Canary ou Last Warning, où la comédie fait bon ménage avec l’angoisse. Une sorte de trajet direct de l’Enfer au Paradis, après moult péripéties.

Karloff; toujours aussi inquiétant

Tourné donc entre Frankenstein (1931) et L’homme invisible (1933), deux gros succès du réalisateur, et même plus précisément entre Impatient Maiden (1932) et Le baiser devant le miroir (1933) — c’est dire si James Whale était prolixe —, le film commence sur un trio perdu en pleine tempête, dans une voiture qui s’enlise et est bloquée par la chute d’un arbre. Gloria Stuart et ses deux chevaliers servants, l’un étant son mari (Raymond Massey), l’autre un ami (Melvyn Douglas), appartiennent au domaine de la comédie, de la même manière que le deuxième couple en perdition lui aussi, composé d’un tout jeune Charles Laughton et de Lillian Bond. Tout ce petit monde, qui prête à rire et déborde d’humour, va se trouver plongé dans un tout autre registre, celui d’une maison inquiétante où les deux groupes cherchent refuge. Il suffit, lorsqu’ils tapent à la porte, de voir s’ouvrir une lucarne et apparaître le visage couturé de Boris Karloff pour que le spectateur comprenne. Identiquement au pont de Nosferatu, quand nos héros auront franchi cette porte, les fantômes viendront à leur rencontre.

Il faut se replacer dans l’époque, où le cinéma parle seulement depuis quelques années et où un personnage fort crée des sensations qui perdurent. L’année précédente, Boris Karloff a fait don de sa stature mortifère à la créature du Dr Frankenstein. Il a marqué les esprits et nul doute que ceux qui le reconnurent sous son nouveau masque inquiétant, derrière cette porte donnant accès à un autre monde, sursautèrent fatalement. Bien sûr, le spectateur du XXIe siècle, moins trouillard et qui en a vu tellement d’autres, ne va pas trembler dès qu’il voit apparaître Karloff ou l’un des autres occupants de la sinistre maison, joués par les non moins sinistres Ernest Thesiger et Eva Moore. L’intérêt est tout autre pour lui. En particulier, saisir la modernité que peut contenir un film vieux de 90 ans.

Le premier élément de modernité dans cette Maison de la mort réside dans l’insouciance des personnages, et plus sûrement de celui incarné par Melvyn Douglas, face au mystère. Il annonce la grande série de héros hollywoodiens, de Clark Gable à Cary Grant, qui ne se départissent jamais de nonchalance et d’un sourire, même au plus fort du danger.

L’image « moisie » de Gloria Stuart

Le deuxième élément est le rapport direct à la sexualité et au vieillissement. Une des meilleures séquences du film, complètement étrange et très forte, est celle où Gloria Stuart, trempée par la pluie, demande à Eva Moore, la maîtresse de maison, si elle peut aller se changer. La jeune femme est rapidement en sous-vêtements, épiée par la vieille qui se met à jalouser ses longues jambes et son aspect immoral. Toutes ces jolies choses, conclue-t-elle en touchant la gorge de Gloria Stuart, vont finir par moisir. Et la belle Gloria, perturbée, regarde son image déformée par un miroir brisé.

La maison de la mort est comme un brouillon de cocktail dans lequel James Whale, grand cinéaste malheureusement oublié de nos jours, malaxe des éléments différents et rajoute ici une pincée de comédie (« Il pleut à boire debout », se plaignent tour à tour Melvyn Douglas et Charles Laughton, sans s’être concertés) et de romance. Puis il goûte et se dit qu’il faut de l’horreur et saupoudre le tout de séquences avec le serviteur muet Karloff, qui roule des yeux et rugit comme, l’année précédente, la créature du docteur F. Whale goûte encore et améliore en pimentant par du sexy avec ses deux jolies actrices, Gloria Stuart et Lillian Bond. Et ajoute aussi deux personnages complètement inouïs, sortis de nulle part, dont le vieux père de 102 ans. Là aussi, la scène est magique, inoubliable et surprenante, avec une sorte de momie incarnée par un certain John Dudgeon et qui est, en réalité, l’actrice Elspeth Dudgeon. Le vieillard a une voix fluette, une barbiche flottante, la peau ridée comme un parchemin et un visage qui renvoie à celui qu’arborera deux mois plus tard Boris Karloff dans La momie. Les auteurs des maquillages — ici l’immense Jack Pierce et Otto Lederer — étaient d’indispensables artisans de la réussite d’un film. Tous ces ingrédients qui vont devenir au fil du temps les archétypes du film d’horreur sont traversés de flashs de maturité, quasiment de sophismes nihilistes.

Quand l’expressionnisme allemand nourrissait Hollywood : Eva Moore et Gloria Stuart

Enfin, n’oublions pas que nous sommes en train de regarder un film produit par Universal Pictures, un studio américain qui a parfaitement retenu les leçons plastiques de l’expressionnisme allemand, dans lesquelles les ombres jouent une part importante. Là encore, Whale s’amuse et mélange et compose avec son chef opérateur, Arthur Edeson, un excellent duo. Tous deux ont en quelque sorte créé l’esthétisme des films d’horreur des années trente en œuvrant ensemble sur Frankenstein, The Old Dark House et L’homme invisible. C’est d’abord Gloria Stuart, dont l’ombre gigantesque et fine se découpe sur le mur, qui joue avec ses doigts pour faire apparaître des animaux. L’effet magique et charmant bascule dans l’inquiétude avec, soudain, la silhouette d’Eva Moore qui vient manger le cadre. C’est aussi le décor de la maison, avec ce gigantesque escalier dont on trouve des échos jusque chez les Amberson d’Orson Welles.

De « The Old Dark House » à « La splendeur des Amberson »

Whale teste, essaie de mélanger entre elles des séquences surprenantes n’appartenant pas au même registre et la sauce prend, le mélange se laisse consommer sans modération.

Jean-Charles Lemeunier

La maison de la mort

Année : 1932

Origine : États-Unis

Titre original : The Old Dark House

Titre français alternatif : Une soirée étrange

Réal. : James Whale

Scén. : Benn W. Levy, R.C. Sheriff d’après J.B. Priestley

Photo : Arthur Edeson

Musique : David Broekman

Montage : Clarence Kolster

Maquillage : Jack Pierce, Otto Lederer

Prod. : Universal Pictures

Durée : 72 min

Avec Boris Karloff, Melvyn Douglas, Charles Laughton, Lillian Bond, Ernest Thesiger, Eva Moore, Raymond Massey, Gloria Stuart, Elspeth Dudgeon, Brember Wills…

The Old Dark House, sorti en digipack collector limité Blu-ray par Carlotta Films le 27 janvier 2021.

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