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Depuis le temps qu’on l’attendait, cette édition Blu-ray et DVD de The Big Fix, le chef-d’œuvre de Jeremy Paul Kagan. On l’attendait et, comme sœur Anne, on ne voyait rien venir. Pourtant, le film remonte à plus de quarante ans, soit 1978, et tous ceux qui avaient eu la chance de le découvrir à l’époque, qu’ils soient d’âge mûr ou en culottes courtes, en gardaient un souvenir précisément ému. Et c’est donc ESC qui nous ravit aujourd’hui en sortant The Big Fix dans sa collection Hollywood Legends.

S’inspirant d’un livre de Roger L. Simon, Kagan prend pour personnage principal un privé décontracté, fumeur d’herbe et au passé gauchiste avéré. A cette époque, le polar a déjà effectué son virage à 90° grâce à Robert Altman qui, avec Le privé, transforme le Philip Marlowe de Chandler en un détective cool, amateur de jolies filles qu’il regarde batifoler à poil sur le balcon d’en face. Vient ensuite Harper, incarné par Paul Newman dans deux films, qui joue lui aussi sur la nonchalance pour mener à bien son enquête. Dans The Big Fix, Moses Wine (Richard Dreyfuss) trimbale dans ses enquêtes ses deux gamins (il est divorcé), qu’il confie parfois à une tante qui ne tait rien de ses convictions anarchistes. Moses, lui, vient de Berkeley à l’époque où la fac était le foyer de la contestation. Dix ans après 68, et même 14 ans après 1964, date du Free Speech Movement à Berkeley, Simon et Kagan font la même constatation désabusée : la plupart des grands révolutionnaires du campus se sont rangés des voitures. Dans le film, on en voit un qui travaille à présent chez le District Attorney quand un autre gagne sa vie (il possède une belle villa et une piscine sur les hauteurs huppées de Bella Vista Estates, à Los Angeles) en écrivant des slogans publicitaires. Quant à Moses, il a étouffé ses convictions et transforme en pension alimentaire les quelques dollars qu’il gagne en réglant des divorces ou en pariant au jeu. Et lorsqu’il va voir un ancien avocat révolutionnaire aujourd’hui chargé de cours à la fac, un cours qui porte sur la politique, Kagan filme une seule question de la part des étudiants : est-ce que la note qu’ils obtiendront comptera pour l’examen final ? Les regards de Moses et de sa copine Susan Anspach en disent long, tristes et lucides comme une chanson de Bob Dylan.

 

 

Richard Dreyfuss incarne à la perfection ce sympathique paumé anti-système qui va transbahuter sa désillusion dans tous les quartiers de Los Angeles. Il est chargé d’enquêter autour d’un candidat à une élection, dont les orientations politiques ne semblent pas être sa tasse de thé. Ni même son gobelet de tequila. Comme plus tard dans The Big Lebowski des frères Coen, dont Moses est un peu le prototype, la caméra de Kagan entraîne son personnage dans une virée qui passe par Venice, le Convention Center, les nœuds autoroutiers, les quartiers latinos aux murs peints, West Hollywood avec la Harper House où vit Susan Anspach, etc. Kagan s’amuse même avec la géographie de la ville puisqu’au moment où son héros est le plus désespéré, il lui fait traverser Hope Street, la rue de l’Espoir, dans sa Coccinelle jaune (encore un symbole).

Le cinéaste balance ainsi son scénario entre deux pôles : la comédie policière et l’amertume devant ce qu’est devenue la société et l’abandon des convictions de toute une génération, que l’on peut qualifier de beatnik ou de hippy, mais qui a soulevé un espoir aujourd’hui retombé. La rébellion est démodée, entend-on quelque part. Il faut voir et revoir cette très belle scène où Dreyfuss, visionnant des vidéos sur les grandes manifs des années soixante, se met à pleurer. Il se retrouve exactement dans la même situation que Charlton Heston dans Le survivant (1971), qui survit seul à une épidémie à Los Angeles et se réfugie dans un cinéma pour voir Woodstock et sa foule heureuse qui écoute de la musique et milite pour la paix. Pour les deux, Dreyfuss comme Heston, la page est tournée.

 

 

Ce qui n’empêche pas, loin de là, l’humour d’être omniprésent dans The Big Fix. Moses est un détective peu ordinaire, capable de se fourrer un doigt dans le nez quand il suit une personne dans la rue pour la faire détourner son regard et ne pas voir son visage. Il use aussi jusqu’au bout d’un running gag, expliquant chaque fois de manière différente pourquoi il porte un plâtre au poignet. Dreyfuss, qui vient de recevoir cette même année 1978 l’Oscar du meilleur acteur pour Adieu, je reste, construit ici un personnage réellement attachant, tout à la fois fragile et malin, hors norme, totalement en dehors des clous et tellement sincère. Un type qui a des convictions et se prend à regretter de les avoir mises de côté pour survivre. En clair, un anti-héros qui en est un vrai, de héros, à des années-lumière de ceux qui vont peupler le cinéma américain à partir des années Reagan. Soit deux ans plus tard.

Ceux qui ont l’œil reconnaîtront, avant que n’apparaisse à l’écran F. Murray Abraham, son collègue Mandy Patinkin de la série Homeland, dans un rôle très rapide, celui d’un employé chargé de nettoyer une piscine.

Jean-Charles Lemeunier

The Big Fix

Origine : Etats-Unis

Année : 1978

Réal. : Jeremy Paul Kagan

Scén. : Roger L. Simon d’après son roman

Photo : Frank Stanley

Musique : Bill Conti

Montage : Patrick Kennedy

Durée : 108 min

Avec Richard Dreyfuss, Susan Anspach, Bonnie Bedelia, John Lithgow, Fritz Weaver, F. Murray Abraham…

Sortie en DVD et Blu-ray par ESC Distribution, dans la collection Hollywood Legends, le 27 mai 2019.

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