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Présenté à Cannes Classics dans la belle copie restaurée de Malavida Films, le deuxième long-métrage d’Andrzej Wajda, Kanal (1957, Ils aimaient la vie), confirme combien le jury du festival de Cannes de l’époque avait eu du nez et raison de lui décerner son prix, ex-aequo avec Le septième sceau de Bergman. Et revoir ce film plus de soixante après, dans ce si beau noir et blanc, est une preuve supplémentaire que certains films peuvent vieillir en quelques mois quand d’autres, tel Kanal, conservent leur vigueur et leur beauté sans prendre aucune ride.

L’action de Kanal se déroule pendant les derniers jours de l’insurrection de Varsovie, fin septembre 1944. Après les séquences d’ouverture montrant le courage quotidien mais aussi la vie qui suit son cours, avec les relations amoureuses, Wajda s’attache à ce groupe de partisans qu’il nous a présenté pour les suivre dans leur fuite à travers les égouts de la ville, l’endroit qu’il défendait étant repris par les nazis.

 

 

Des extérieurs déjà angoissants car complètement démolis par les bombardements, le cinéaste polonais va nous plonger dans un univers fermé qui l’est encore plus. Le dédale de couloirs des égouts se charge alors d’une force symbolique et le peloton, scindé en plusieurs groupes qui se perdent et se croisent sans savoir où ils vont, devient une représentation tragique de la condition humaine, toujours en quête d’absolu et qui ici, perdue dans la guerre, avance dans le noir.

Ce n’est pas un hasard si, avant de s’enfoncer dans les tunnels, quelqu’un cite Dante car c’est bien vers l’Enfer qu’ils s’épuisent à descendre. Les uns vont délirer, l’amant parlera d’amour quand sa maîtresse se plaint de « la merde puante ». Wajda se permettra de beaux moments oniriques avec le musicien (Wladyslaw Sheybal, futur interprète de Bons baisers de Russie sous le nom de Vladek Sheybal). Toutes les caractéristiques humaines seront illustrées : l’artiste, le dur, l’amoureux, le brave. Mais ce sont les deux femmes du film, interprétées par Teresa Izewska et Teresa Berezowska, qui donnent le plus de force au groupe car elles sont les plus lucides.

 

 

Quel beau film que Kanal, dont les séquences vous poursuivent bien longtemps après le générique de fin. J’avoue l’avoir découvert un soir à la télé alors que j’avais une dizaine d’années ou à peine plus et j’ai retrouvé avec autant d’émotion l’image forte qui m’avait marqué au point de l’avoir gardée en mémoire tout ce temps.

 

 

Ne changeons pas une équipe qui gagne. Malavida a également restauré Popiol i diament (Cendres et diamant), que Wajda tourne en 1958, dans la foulée de Kanal. Nous sommes à présent le 8 mai 1945, au moment de l’armistice et du combat que vont se livrer nationalistes et communistes.

On est immédiatement frappé par la beauté des images : noir et blanc impeccable et plans superbes, souvent avec les plafonds filmés, façon Welles. Wajda joue sur la profondeur de champ — un homme qui téléphone au premier plan, Maciek (Zbygniew Cybulski) au milieu et ses deux cibles, des communistes, qui entrent au fond. Il y a encore cette séquence entre Szczuka, le dirigeant communiste (Waclaw Zastrzezynski), et sa belle-sœur à l’entrée d’un appartement. La caméra joue avec le reflet dans un miroir de Szczuka, caché régulièrement par une porte de placard qui s’ouvre. Et cette formidable scène entre deux amants, rythmée par le balancement d’un Christ suspendu à l’envers.

 

 

Il faut encore louer le jeu très moderne de Zbygniew Cybulski, personnage attirant et pourtant complètement cynique, échappé lui aussi, comme dans Kanal, des égouts de Varsovie. « Dans ce pays, rien n’est sérieux mais je m’y suis habitué », dit-il. Cynisme partagé d’ailleurs par plusieurs personnages — conséquence forcée de la guerre —, tel le patron du restaurant qui n’hésite pas à profiter de sa maîtresse alors qu’elle vient d’apprendre la mort de son fiancé. Et que dire de cette exécution, filmée de l’intérieur d’une chapelle au début du récit ? Exécution qui contraste avec ces deux hommes allongés sur l’herbe qui ouvrent l’histoire et qui sont en réalité deux tueurs.

 

 

« La guerre n’est pas finie et la lutte pour notre pays ne fait que commencer » annonce Szczuka. En plaçant ses héros dans le camp anticommuniste, Wajda surprend et montre que rien n’est simple. Et il se permet beaucoup. Ainsi de critiquer les politiques qui parviennent à s’en sortir. « La merde surnage tout », clame entre deux verres d’alcool un vieux journaliste « démocrate », comme il se proclame, visiblement pas en odeur de sainteté. Qui, à la lecture d’une coupure de presse, se réjouit malgré tout : « Enfin, on l’a, notre Pologne. » D’autant plus qu’au lieu de baser son histoire sur la liesse qui a dû accompagner l’arrêt du conflit, Wajda filme une fin du monde. Un monde qui sait parfaitement que l’on attend des lendemains qui déchantent et qu’une nouvelle guerre s’apprête à surgir tel un animal sauvage. Une guerre froide et pourtant ici fratricide. « La vie, c’est un château de cartes », entend-on, et le jeu d’alliances devient un jeu de dupes. Les diverses personnes que croisent Maciek et son ami Andrzej (Adam Pawlikowski), y compris la jolie Krystina (Ewa Krzyzewska), semblent revenus de tout et ne croient plus en grand chose, pas même à l’amour. La phrase « Les souvenirs ne sont que des souvenirs » semble sonner le glas d’une passion naissante.

Pourtant, comme dans un film du réalisme poétique à la Carné-Prévert, l’amour pourrait être plus fort que tout et naître des ruines. C’est bien arrivé dans Les portes de la nuit. « Sous les cendres, restera-t-il un diamant étincelant, l’aube d’une victoire éternelle ? », interroge un poème de Norwid déchiffré par Krystina. Ce sera au destin d’en juger, ce destin si souvent aveugle.

On dit que Cendres et diamant est le film préféré de Francis Ford Coppola. Il a bon goût, Francis. Vraiment.

Jean-Charles Lemeunier
 
« Kanal », présenté au festival de Cannes en mai 2019. Sortie cinéma le 4 décembre 2019. Repris au cinéma Grand Action (5, rue des Écoles, Paris 5e) le 8 juin à 16h30.
« Cendres et diamant », présenté au festival de La Rochelle en juillet 2019. Sortie cinéma le 3 juillet 2019.

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