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Voilà que Carlotta a ressorti ce 11 juillet One-Eyed Jacks (1961, La vengeance aux deux visages) de Marlon Brando en DVD/Blu-ray et, le 18 juillet, The Last Movie (1971) de Dennis Hopper en salles, dans une nouvelle restauration 4K. Deux films de rebelles.

Tous les deux, Brando et Hopper, ont cultivé jusqu’à plus soif une image de rebelle qui n’était pas usurpée. Ces deux-là étaient acteurs et sont un jour passés derrière la caméra. Le premier pour un seul film — encore qu’il ait mis beaucoup plus que la main à la patte pour Les mutinés du Bounty, malgré les passages de trois cinéastes, Carol Reed, Lewis Milestone et George Seaton. Le second pour plusieurs.

 

 

Commençons par le western que tourne Brando. Dans ce projet, s’entremêlent plusieurs légendes hollywoodiennes. À commencer par Sam Peckinpah, qui rédige la première mouture du scénario d’après une nouvelle de Charles Neider, La véritable histoire de la mort d’Hendry Jones — référence à La véritable histoire de Billy the Kid, signée par Pat Garrett lui-même. À cette époque, Sam a beaucoup écrit d’épisodes de westerns pour la TV et en a réalisé quelques-uns. Il est vite débarqué et le scénario est confié à Calder Willingham tandis que la Paramount place Stanley Kubrick à la tête du projet. Willingham et Kubrick ont travaillé ensemble sur Les sentiers de la gloire en 1957 et sur Spartacus (1960), pour lequel le scénariste fignole les séquences de batailles. Et c’est finalement Guy Trosper qui hérite de la paternité du scénario final. On peut encore ajouter le nom de Rod Serling, l’auteur de La quatrième dimension pour la télévision, qui aurait mis son grain de sel dans ce film.

 

 

Il ne fait aucun doute que l’histoire de ce Kid (Marlon Brando), ancien compagnon de méfaits en tous genres de Dad Longsworth (Karl Malden), depuis rangé des voitures et devenu shérif, ressemble fort à celle de Pat Garrett et Billy le Kid. À qui Sam Peckinpah rendra hommage dans un beau film de 1973 (dans lequel on retrouve Katy Jurado, Slim Pickens et Elisha Cook, trois des interprètes de La vengeance aux deux visages). Certaines scènes écrites par le grand Sam ont-elles été conservées dans la version définitive ? Ou appartiennent-elles à cette histoire de l’Ouest abondamment citée par les westerns ? L’arrestation des bandits dans un bordel a été reprise quasi simultanément dans La horde sauvage de Peckinpah et Butch Cassidy et le Kid de George Roy Hill, tous deux sortis en 1969. Et, comme dans La horde sauvage, les deux complices (William Holden et Robert Ryan dans La horde, Marlon Brando et Karl Malden dans La vengeance) se retrouvent de part et d’autre de la barrière de la loi.

 

 

Hormis la trame, digne des meilleurs westerns, on remarque dans La vengeance aux deux visages la très belle utilisation des paysages et, fait beaucoup plus original et très inhabituel, de l’océan. L’action transite vers Monterey, en Californie, et la maison où vit Karl Malden est sur le rivage. Dans l’introduction du DVD, Martin Scorsese, qui a œuvré pour la restauration de ce beau film, le dernier tourné en VistaVision, estime que La vengeance aux deux visages fait le lien entre un film classique et un film moderne.

Brando est un héros travaillé de l’intérieur, un menteur — et il ment même à Pina Pellicer, la jeune fille qu’il séduit —, un homme qui joue sans cesse entre l’honneur et le déshonneur. Face à lui, Malden présente lui aussi des facettes contradictoires. Dans un dialogue mémorable, Brando lui montre qu’il n’est pas dupe : « Ici, on connaît ton bon visage mais je connais ton autre face ! »

 

 

Bien évidemment, on ne peut ignorer que les deux acteurs ont fait leurs classes théâtrales et cinématographiques auprès d’Elia Kazan (on les voit ensemble dans Un tramway nommé Désir et Sur les quais) et qu’ils ont l’habitude de donner du poids à leurs interprétations en travaillant sur la psychologie des personnages.

 

 

C’est encore d’un western dont il est question avec The Last Movie, qui ressort donc en salles, un western tourné au Pérou et complètement allumé comme l’est son auteur, l’acteur Dennis Hopper. Les temps ont changé nous avait prévenu Bob Dylan et dix ans se sont passés depuis le tournage de La vengeance aux deux visages. La drogue a envahi Hollywood et le monde entier, le Vietnam n’en finit plus d’être en guerre, et Dennis Hopper, ex-rebelle sans cause auprès de Jimmy Dean, s’en est trouvé une, de cause : la défonce.

Curieux personnage que ce Dennis Hopper, grand acteur adulé pour ses fortes compositions (Easy Rider, bien sûr, mais aussi Apocalypse Now, L’ami américain, Blue Velvet, etc.) qui jouit finalement chez nous d’une fausse image. De ce côté de l’Atlantique, nous préférons celle qui le décrivait sur un tournage au Mexique courant à poil, parce que sous influence, dans les rues de Cuernavaca, à celle qui nous fut livrée à sa mort, en 2010 : Dennis était réac, républicain, soutien de Reagan et des deux Bush mais aussi, malgré tout, poète, photographe et peintre. Une personnalité plus qu’attachante, quoi qu’il en soit !

 

 

The Last Movie raconte le tournage au Pérou d’un film basé sur la légende de Billy le Kid. Il parle surtout de cinéma, milieu dans lequel baigne l’équipe américaine, et de sa confrontation avec un Éden sauvage et vierge de tout écran. Hopper procède par touches impressionnistes, sans rien dévoiler. Le réalisateur du film dont on aperçoit le tournage de quelques scènes n’est autre que Sam Fuller. Dans l’équipe, les connaisseurs mettront un nom sur le visage du vieux shérif adversaire de Billy le Kid (c’est Rod Cameron, grand interprète de westerns de séries B) et sursauteront de voir passer, sans que la caméra ne s’attarde plus que cela sur eux, Kris Kristofferson, Dean Stockwell ou Russ Tamblyn. Dans un plan d’après tournage où l’équipe chante, les deux guitares sont tenues par Kristofferson et Peter Fonda.

 

 

Dennis Hopper, qui joue le rôle d’un cascadeur, se débarrasse des séquences du film : des scènes violentes accompagnées de coups de feu, de chutes à cheval, d’évasion de prison, de gens se tordant sur le sol avant de mourir, sous l’œil médusé des Péruviens. Puis, belle idée du film, les paysans décident à leur tour de faire leur propre film en transformant tout l’outillage habituel (caméra, projecteurs, micro…) par leurs reproductions en osier. À la violence cinématographique des Américains, ignorants et indifférents à ses conséquences, répond la violence réelle des Péruviens. Ceux-là croisent des cadavres sans sourciller et quand Hopper se choque de cela, son amie péruvienne (Stella Garcia) sourit en le traitant de gringo. Mais lorsque les Péruviens, pris par leur faux tournage, échangent de vrais coups pour faire justement comme les gringos, Dennis Hopper met face à face deux mondes : celui, occidental, où tout est simulacre, et l’autre, plus simple, où rien n’est faussé et surtout pas la mort. « Le cinéma a exporté la violence et je n’aime pas ça ! », entend-on dans la bouche du curé local (Tomas Milian).

 

 

Les Américains ont été élevés dans le cinéma. Hopper raconte les premières fois où il est allé voir des films. Son copain (Don Gordon), qui possède une mine d’or et cherche un sponsor pour l’exploiter, ne connaît rien à ce métier et ne cite que Walter Huston dans Le trésor de la Sierra Madre. Et qui dit cinéma dit voyeurisme. Hopper et Gordon rencontrent deux femmes (Julie Adams et Donna Baccala), épouse et fille d’un riche industriel (Roy Engel) en goguette au Pérou. Moyennant finances, Hopper leur trouve deux femmes qui vont de déshabiller et faire l’amour devant eux. Les voyeurs sont installés tout autour sur des fauteuils, comme dans un cinéma. Et lorsque Hopper se confesse au prêtre qui lui demande « Quels sont vos péchés », il répond tout simplement : « Le cinéma ».

 

 

Avec ses très belles images signées Laszlo Kovacs, avec ses scènes souvent étranges, avec son récit décousu, Dennis Hopper s’est lancé dans un projet fascinant qu’il a du mal à maîtriser — Universal le lâche et Hopper, qui possède les droits du film, n’en tire que quelques copies —, un projet où il met tellement de lui-même qu’on ne peut qu’y adhérer. Un projet qui s’avère mystique avant tout, ce que nous confirme la dernière phrase de The Last Movie.

C’est finalement David Bowie qui résume le mieux le travail de Hopper dans sa chanson Rebel, Rebel, aussi incompréhensible puisse-t-il paraître parfois : Rebel rebel, how could they know ? Hot tramp, I love you so !

Jean-Charles Lemeunier

La vengeance aux deux visages (1961) de Marlon Brando : sortie en DVD/Blu-ray par Carlotta Films le 11 juillet 2018 ;
The Last Movie (1971) de Dennis Hopper sortie en salles par Carlotta Films dans une nouvelle restauration 4K le 18 juillet 2018.

 

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