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Les apparences, c’est bien connu, sont souvent trompeuses. Prenez ce jeune homme tout de blanc vêtu qui débarque dans une petite ville du Sud profond américain, au début de The Intruder (1962), très original film de Roger Corman que Carlotta a ressorti en salles ce 15 août. Ne vous fiez pas à son costume, qui ne cache rien de bon, contrairement aux codes cinématographiques américains unanimement compris. Interprété par William Shatner, futur capitaine Kirk de la série TV Star Trek, il ne va avoir de cesse de soulever les sentiments racistes locaux. C’est qu’une loi vient de passer qui autorise les élèves noirs à venir suivre leurs cours dans les écoles blanches. Ce qui ne passe pas du tout dans ce Sud ségrégationniste où même les personnages les plus sympathiques, comme ce journaliste local (Frank Maxwell), avouent avoir du mal à comprendre la loi.

En quelques séquences, Corman prend parti. Pourtant, dans le camp adverse, se retrouvent de bons Américains moyens, tous ces braves gens qui, d’ordinaire, sont les éléments positifs du cinéma hollywoodien. Là, il suffit de quelques paroles lancées par Shatner pour que les haines ressortent, les propos immondes et les cagoules blanches dont ils se couvrent le visage pour terroriser les populations noires et les tuer.

 

 

The Intruder est une excellente introduction au très réussi et très politique BlackKklansman de Spike Lee. La différence, c’est que dans le film de Spike Lee, des Noirs combattent le Klu Klux Klan. Dans des films comme The Intruder mais aussi Mississippi Burning, ce sont des Blancs progressistes qui combattent le racisme, les Noirs se contentant d’en être les victimes. La force de BlackKklansman est de montrer que ces fascistes racistes existent toujours, en achevant le récit sur des images de la tuerie de Charlottesville, perpétrée par un militant d’extrême droite.

Plus d’un demi-siècle avant Spike Lee, Corman décrivait les membres du Klan comme des gens ordinaires, comme si la monstruosité était inhérente à l’américanéité. Et le réalisateur/producteur s’y connaît en monstres, lui qui dès ses débuts en 1955 s’est intéressé aux bêtes aux mille yeux, aux crabes géants, aux grands serpents de mer, aux femmes guêpes, aux morts-vivants et à toutes ces créatures qui arrivent de l’espace.

 

 

Bien que moins typés et physiquement moins effrayants, ceux qu’il filme dans The Intruder, baptisé aussi I Hate Your Guts (littéralement « je hais vos tripes », c’est-à-dire « je vous déteste »), sont tout aussi monstrueux. Leur haine est quotidienne, naturelle et, à aucun moment, ne semble les troubler. Il est pour eux tout à fait normal de détester les Noirs pour la simple raison que leur peau est plus foncée que la leur. En filmant frontalement ce racisme ordinaire, Corman n’accuse personne : ses personnages se condamnent eux-mêmes par leurs actions et leurs propos.

 

 

Le cinéaste s’amuse aussi à brouiller les cartes. Shatner, qui incarne habituellement des héros, est ici malfaisant alors que le costaud Leo Gordon, abonné aux rôles de gangsters, est sympathique. Corman évoque aussi l’ennui qui plombe ces petites villes et qui rend par exemple très malheureuse l’épouse (Jeanne Cooper) du représentant de commerce incarné par Leo Gordon.

 

 

Cette Amérique de la fin des années cinquante, censée bien se porter, est décrite âprement, violemment. Les ménagères, les gentils petits vieux, les commerçants, le moindre passant accepte ici le mot d’ordre de casser du Noir. Ils sont exhortés par les propos racistes de cet étranger au costume blanc, lesquels sont relayés par le notable du coin, à qui Robert Emhardt prête son physique grassouillet. L’acteur venait de jouer dans le Underworld USA (Les bas-fonds new-yorkais) de Sam Fuller un rôle pratiquement identique de notable chef d’un gang de mafieux.

The Intruder est surtout la preuve que, malgré sa réputation de tournages ultra rapides et fauchés, Roger Corman est un excellent réalisateur. Ce que savaient déjà les connaisseurs — citons La dernière femme sur terre, Mitraillette Kelly, Bloody Mama et le cycle adapté d’Edgar Poe — mais c’est une réalité qu’il faut encore et toujours asséner.

Jean-Charles Lemeunier

The Intruder
Année : 1962
Origine : États-Unis
Réal. : Roger Corman
Scén. : Charles Beaumont
Photo : Taylor Byars
Musique : Herman Stein
Montage : Ronald Sinclair
Avec William Shatner, Frank Maxwell, Beverly Lunsford, Robert Emhardt, Leo Gordon, Charles Barnes, Charles Beaumont, Jeanne Cooper…

Ressortie en salles par Carlotta depuis le 15 août 2018.

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