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On a déjà souvent parlé ici de ces éditeurs dont le travail de défrichage mérite à chaque fois d’être salué. Dont Le Chat qui fume : le petit animal curieux vient de poser la patte sur deux films du cinéaste Michele Soavi qu’on ne connaît finalement que pour son magnifique Dellamorte Dellamore (1994). Deux films qui, juste après Bloody Bird (1987), montrent combien l’Italien était proche de Dario Argento (il raconte que sa vie a changé après la vision de L’oiseau au plumage de cristal) : La chiesa (1989, Sanctuaire) et La setta (1991, La secte) sont tous les deux produits par Argento, qui en outre participe au scénario du second. Et Asia, qui n’avait que 14 ans, est épatante dans Sanctuaire.

On doit quand même l’avouer, sans être totalement d’accord avec l’acteur Giovanni Lombardo Radice, qui apparaît dans les deux films, que la mise en scène et le traitement sont meilleurs que les histoires. Parce qu’il raconte quoi, le Radice, dans l’un des bonus ? À propos de Sanctuaire ? « D’un point de vue du sens, c’est de la merde ! D’un point de vue visuel, c’est fantastique ! »

Sans aller aussi loin que lui, c’est vrai que les scénaristes — Franco Ferrini, Michele Soavi, Lamberto Bava et Dardano Sacchetti pour Sanctuaire, Michele Soavi, Dario Argento et Gianni Romoli pour La secte — n’ont pas cherché l’originalité absolue.

 

 

Sanctuaire commence avec des chevaliers teutoniques et des costumes qui rappellent ceux du film de Giovanni Battiato, I Paladini (1983, Le choix des seigneurs). Mais alors que le premier film transcrivait l’Orlando furioso de l’Arioste, Soavi choisit de délaisser rapidement le Moyen-Âge — dommage, les prises de vue à travers la croix des casques étaient jolies —pour revenir à une époque contemporaine. Le plus important étant bien sûr le décor, une très belle église gothique dénichée à Budapest. Si on laisse de côté le récit abracadabrant qui rappelle les portes de l’Enfer traînant dans les films d’Argento — apprécions tout de même la phrase « S’il y a Dieu, il y a Diable ! » —, on se dit que les monceaux de cadavres enfouis dans des fosses par les chevaliers font sinistrement penser aux mêmes séquences, tirées de l’Holocauste nazi. Il est même dit, dans le film, que Hitler s’était inspiré des chevaliers teutoniques.

 

 

Mais on aurait tort de prendre trop au sérieux le sujet de Sanctuaire. Comme dans tout bon récit de sorcellerie, on sait que les forces du mal ne vont pas tarder à surgir. Ici, comme une bonne plaisanterie, au lieu de ne laisser face à face que les personnages principaux et de les séparer en deux camps, Soavi s’amuse à soudain remplir l’église, lieu de la confrontation finale. Le personnel clérical est déjà assez nombreux : un vieil évêque, deux prêtres, le bedeau et sa famille (dont la petite Asia Argento), un bibliothécaire et une restauratrice de tableau (admirons au passage l’impressionnante fresque inspirée de Bosch). Comme si ce n’était pas suffisant, voilà que Soavi ajoute un groupe de gamins en sortie scolaire et un mariage. Plus on est de fous…

 

 

Dans l’interview qu’il donne à Freak-O-Rama pour les bonus (toujours de l’excellent boulot), Soavi raconte que le film aurait dû être le troisième épisode de la série Demoni (Démons), dont les deux premiers volets étaient sortis en 1985 et 1986, réalisés par Lamberto Bava. « Bava a refusé de tourner Demoni 3. Dario m’appelle et me propose le sujet en me précisant : tu peux modifier ce que tu veux ! »

 

 

Tournée à la suite, La secte suit encore plus la voie tracée par Mario Bava et reprise par son fils Lamberto et, surtout, Dario Argento. Rien que le générique et son eau rouge indiquent à quelle hauteur colorimétrique va se situer le film. Celui-ci démarre en Californie, comme si Soavi cherchait un parrainage de ce côté-ci de l’Atlantique. Un personnage ne se nomme-t-il pas « Martin Romero », Martin étant le titre d’un film réalisé par George Romero ? Tandis que la chanson des Stones, Sympathy for the Devil, nous met immédiatement sur les rails. Avec des réminiscences de la Famille, cette secte criminelle dirigée par Charles Manson, et d’un film tel que Rosemary’s Baby.

 

 

Car bien que l’action se déroule ensuite en Allemagne, tout comme Sanctuaire, nous avons l’impression d’être dans un film américain, d’autant plus que l’on reconnaît, dans les rôles principaux, Herbert Lom et Kelly Curtis, la sœur de Jamie Lee. Là encore, l’action est moins importante que la manière de la traiter. Soavi maîtrise ses décors et l’angoisse qui peut naître de la découverte, par exemple, d’un puits — déjà, dans Sanctuaire, on retrouvait cette idée d’endroits secrets, cachés dans des lieux pourtant connus des protagonistes. Il traite de la même façon un corps humain (dans lequel un insecte peut s’introduire) qu’une maison avec toutes ses tuyauteries.

 

 

Tout au long du film, Soavi brouille les cartes, mélange les éléments : l’empreinte du visage de Lom sur un drap qui ressemble au Saint Suaire, le mignon lapin pas si gentil que cela, la difficile cohabitation des hommes et des animaux, comme si les seconds savaient quelque chose que les premiers ne comprenaient pas, les changements de comportements suivant que l’on est ou pas sous influence… Le cinéaste italien nous éclaire : le monde est multiple et l’on aurait tort de ne pas chercher à le comprendre un peu mieux. Bien que cela ne se fasse pas sans risque.

Jean-Charles Lemeunier

« Sanctuaire » et « La secte », deux films de Michele Soavi sortis en coffrets Blu-ray/DVD chez Le Chat qui fume le 18 juin 2018.

 

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