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C’est curieux comme des dialogues passés à peu près inaperçus lors de leur sortie peuvent avoir une autre résonance aujourd’hui. Que dites-vous de celui-ci, prononcé dans Mon XXe siècle, beau film de la réalisatrice hongroise Ildiko Enyedi datant de 1989 et que Malavida Films a la bonne idée de ressortir en salles ce 14 mars ? Perchée sur un mur où l’a aidée à monter Oleg Yankovskiy moyennant un baiser puis dégringolant de l’autre côté, Dorota Segda disparaît du plan ne laissant place qu’à une voix – la sienne ou celle des étoiles très présentes dans le film ? – et aux mots qu’elle(s) prononce(nt). Et quels mots !

« Vous pensez que les femmes sont juste dévolues à l’accouplement et la reproduction. Vous devez réaliser juste que les ambitions des femmes vont dépasser l’obtention du vote. Les femmes ne sont pas à la merci de l’homme ! Une femme a sa propre vie. Les tyrans de votre espèce vont bientôt débarrasser le plancher. Le temps où les femmes vont toucher à la dynamite au lieu de préparer le café va bientôt venir ! » Prémonitoire !

 

 

Mon XXe siècle est le premier film réalisé par Ildiko Enyedi, qui a obtenu l’an dernier à Berlin l’Ours d’or pour Corps et âme. Sorti en France le 10 février 1990, il recevait dans La Saison cinématographique un accueil mitigé, Yves Alion saluant les « fulgurances poétiques » mais regrettant qu’une certaine confusion fasse passer Mon XXe siècle à côté d’un grand film. Le critique espérait sans doute un équivalent hongrois aux éblouissantes Petites marguerites de Vera Chytilova, un film également disponible chez Malavida. Mais là où les deux amies tchèques débordaient de vitalité et de couleurs, les jumelles hongroises de Mon XXe siècle nous plongent dans un magnifique noir et blanc. Depuis les années soixante, il se passe artistiquement quelque chose de fort de l’autre côté du rideau de fer, prêt à se relever lorsque sort Mon XXe siècle. Le 9 novembre 1989, le mur de Berlin et le symbole du Bloc communiste s’effondrent, soit moins de deux mois après la présentation du film au festival de Toronto, le 15 septembre 1989, et trois semaines avant sa sortie à Budapest, le 30 novembre 1989.

Le plus étonnant dans Mon XXe siècle, ce sont les références occidentales éloignées de l’Europe de l’est. De même que les innovations d’Edison annoncent le XXe siècle, l’inventeur américain, incarné par Peter Andorai, ouvre et ferme le film. On retrouve également des allusions aux contes d’Andersen, à Sade voire à Jean Eustache (La maman et la putain). Tout commence donc par la naissance de jumelles, Dora et Lili, toutes deux interprétées, ainsi que la mère, par Dorota Segda, une réelle découverte. En grandissant, elles deviennent pour survivre de petites marchandes d’allumettes puis sont séparées. Ensuite, Dora se transforme en aventurière croqueuse d’hommes, de bijoux et d’argent, tandis que Lili, beaucoup plus prude, se rapproche du courant anarcho-féministe. Les Justine et Juliette sadiennes ne sont pas loin dans leurs prédispositions, chacune de leur côté, au vice et à la vertu. Une vertu tout de même poseuse de bombes dans ce cas précis !

 

 

Cet étrange film, qui se déroule en gros entre 1880 et 1900, évoque moins le siècle de la modernité et des deux guerres mondiales que l’éveil scientifique et la place de la société humaine dans un monde qui obéit à d’autres règles, qu’elles soient divines ou de l’ordre de la Nature avec un grand N, une Nature qui semble observer et rire des agissements humains. D’où l’importance des animaux, chien, âne, colombes et singes, toujours là pour signifier que l’homme n’est pas au sommet de l’échelle, quoi qu’il en pense.

Dans les entretiens donnés ici et là, la réalisatrice avoue qu’elle a voulu mettre beaucoup de choses dans son film.Tel cet éveil au féminisme flagrant dans le monologue cité plus haut, lequel monologue suit une séquence assez étonnante d’une conférence sur le droit de vote féminin. L’homme, un scientifique, commence par dire qu’il y est favorable pour ensuite tenir un discours typiquement masculin de dépréciation, alléguant que les femmes ne sont vouées qu’à la sexualité, la reproduction et l’accouplement. Et qu’elles se distinguent suivant deux types : la maman et la putain !

 

 

La richesse du propos s’accompagne d’une mise en scène tout aussi inventive : pensons à ces séquences de la célébration de la nouvelle année entre deux trains et du palais des glaces, à la Lightning Dance d’Edison et à ces plans d’étoiles qui, elles aussi, dansent, à cette caméra qui passe, sur un bateau, de la table du capitaine à un échange de ping-pong que regarde l ‘une des jumelles. Ce soin apporté à la mise en scène se retrouve dans l’omniprésence de l’eau, de fleuves, de canaux, dont les courants sont suivis par la caméra, symboles de transmission grâce, là encore, à la Nature.

 

 

Soulignons enfin l’importance du hors-champ – les scènes entendues depuis la cabine du bateau ou devant le mur de l’usine – qui ramènent à une présence quasi divine que confirme Edison dans son discours final, à savoir que Dieu a créé l’homme à son image et l’a placé dans un monde qu’il devra apprendre à maîtriser. A noter au passage le clin d’œil d’Ildiko Enyedi qui filme à ce moment-là un appareil dont la marque est Marx et Marx. A chacun sa religion !

Jean-Charles Lemeunier

Mon XXe siècle

Titre original : Az én XX. századom

Origine : Hongrie

Année : 1989

Réal., scén. : ldiko Enyedi

Photo : Tibor Mathé

Musique : Laszlo Vidovszky

Montage : Maria Rigo

Durée : 102 min

Avec Dorota Segda, Oleg Yankovskiy, Paulus Manker, Peter Andorai, Gabor Maté…

Caméra d’or au festival de Cannes 1989.

Nouvelle sortie en salles par Malavida Films le 14 mars 2018.

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