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Après le beau coffret Selznick/Hitchcock, Carlotta Films poursuit son étude de la filmo du grand producteur américain avec un nouveau coffret ultra collector comportant deux films, Duel in the Sun (1946, Duel au soleil) et Portrait of Jennie (1948, Le portrait de Jennie), et un livre très documenté et joliment illustré, Le temps des folies de Pierre Berthomieu.

 

 

Les deux films sont interprétés par Jennifer Jones, que Selznick épouse en 1949 et avec qui il entretient une liaison depuis plusieurs années, une actrice qui, malgré toute sa bonne volonté, surjoue un peu. Face à elle, heureusement, Selznick embauche des acteurs nettement meilleurs : Gregory Peck, Joseph Cotten, Lionel Barrymore, Lillian Gish, Herbert Marshall, Walter Huston et Charles Bickford dans Duel ; Joseph Cotten, Ethel Barrymore, Lillian Gish, David Wayne et Cecil Kellaway dans Jennie.

S’il confie à William Dieterle la responsabilité de Jennie, la mise en scène de Duel au soleil pose davantage de problèmes : le film est officiellement signé par King Vidor mais, comme ce fut le cas pour Autant en emporte le vent (1939), chef-d’œuvre de Selznick, il voit passer de nombreux autres cinéastes : Josef von Sternberg, William Dieterle, Sidney Franklin, William Cameron Menzies et Otto Brower.

 

 

Le scénario de Niven Busch et Oliver H.P. Garrett, sur lequel intervient également le légendaire Ben Hecht, est tiré d’un roman de Niven Busch. L’histoire, celle d’une jeune métisse (fille d’un Blanc et d’une Indienne) recueillie par le riche et tyrannique propriétaire d’un ranch rappelle un peu celle de The Furies (1950, Les furies) d’Anthony Mann, dont Pierre Berthomieu nous apprend qu’elle est, elle aussi, tirée d’un récit de Busch. Dans Les furies, l’intrépide Barbara Stanwyck brave l’autorité de son père (Walter Huston) parce qu’elle est l’amie de Gilbert Roland, un Mexicain que son père fait pendre. Dans Duel, la tout aussi intrépide Jennifer Jones, de sang mêlé, brave le racisme de Lionel Barrymore en tombant amoureuse des deux fils de la maison (Peck et Cotten).

 

 

Car c’est là la force, d’un point de vue scénaristique, de Duel au soleil : le désir sexuel. Jennifer est la fille d’une Indienne, incarnée par l’Autrichienne Tilly Losch, dont la danse sur les tables, au début du film, est très sexuée — on se demande bien comment tout cela a pu passer auprès de la censure — comme l’est son propre personnage. Les vêtements de Jennifer Jones, les couleurs qu’elle porte, sa longue chevelure sur sa peau cuivrée font que Joe Cotten et Gregory Peck ne peuvent que transpirer de concupiscence à sa vue.

 

 

L’autre atout du film consiste dans l’emploi du Technicolor. À l’évidence, Selznick cherche à renouer avec le succès d’Autant en emporte le vent et Duel au soleil lui ressemble à bien des égards. Dans les deux films, une femme forte (Vivien Leigh et Jennifer Jones) est confrontée à un homme très viril (Clark Gable et Gregory Peck), tout en étant profondément amoureuse d’un mollasson qu’elle ne pourra jamais avoir (Leslie Howard et Joseph Cotten). Outre ses couchers de soleil flamboyants et ses beaux paysages, le film nous offre plusieurs séquences mémorables : l’ouverture sur la danse de la mère et le double meurtre, le dressage du cheval sauvage, le bain dans l’oasis, le viol — atténué dans son ultime version, celle qui apparaît à l’écran —, le duel dans la rue déserte et, bien entendu, le finale. On garde aussi un souvenir ému des couleurs du film, en particulier de la robe verte portée par Jennifer Jones. Selznick, puisqu’il semble être le véritable auteur de Duel au soleil, dépasse les thèmes westerniens pour les tirer vers la tragédie, une tragédie que l’on qualifiera volontiers de sexuelle. Le producteur oppose à son actrice le personnage d’un prédicateur, qu’il offre à Walter Huston sans doute en souvenir du rôle qu’il tenait dans Rain (1932), remake par Lewis Milestone du Sadie Thompson de Somerset Maugham mis pour la première fois en images en 1928 par le grand Raoul Walsh. Sadie Thompson, où le rôle du missionnaire était tenu par Lionel Barrymore. La boucle est quasiment bouclée. Dans Duel au soleil, Huston a beau n’avoir que Dieu à la bouche, il n’en remarque pas moins que Jennifer Jones est « façonnée de la chair de la tentation ».

Si le scénario combat le racisme anti-Indien dont est victime le personnage joué par Jennifer Jones, il ne peut s’empêcher de redonner à Butterfly McQueen le rôle — plutôt pénible — de la servante noire naïve et stupide qu’elle tenait déjà dans Autant en emporte le vent. Avec une voix de crécelle qu’on pourrait comparer à celle de Bernadette (Melissa Rauch) dans la série The Big Bang Theory.

 

 

Toute l’aventure du film est très savamment retracée par Pierre Berthomieu dans Le temps des folies. Cet universitaire spécialiste de Hollywood — il a signé chez Rouge profond le triptyque Le temps des géants, Le temps des voyants, Le temps des mutants — part du roman de Niven Busch, compare les différentes versions du scénario, essaie de discerner les apports des uns et des autres sur la version finale et étudie les personnages et tous les aspects du film. Une somme !

 

 

Dans certains dialogues et surtout avec la voix-off du début, on déplore dans Duel au soleil une grandiloquence assez pompeuse que l’on retrouve dans le prologue du Portrait de Jennie. Comme le scénario raconte l’histoire d’un peintre (Joseph Cotten) qui tombe amoureux d’une étrange « petite fille » (Jennifer Jones, 29 ans à l’époque, qui devient de plus en plus crédible au fur et à mesure que le film avance et qu’elle grandit), Selznick, Dieterle et leur chef op’ Joseph August ont pris le parti de donner à ces premières images un grain, comme si elles étaient peintes sur une toile. Ici, la couleur est délaissée — à l’exception d’une scène — au profit d’un très beau noir et blanc.

 

 

Poétique et naïf, Le portrait de Jennie raconte une touchante histoire d’amour absolu, digne du tant vanté par les Surréalistes Peter Ibbetson (1935), dans laquelle le spectateur se sent de plus en plus subjugué, transporté par cette ballade que ne cesse de chanter Jennifer Jones : « Là d’où je viens, personne ne sait et là où je vais, tout va. »

Curieusement, le film ne joue pas que sur le romantisme et laisse la place à plusieurs séquences de comédie, notamment avec l’ami de Cotten et le bar irlandais. Il faudrait aussi évoquer ce vieil employé de théâtre (Felix Bressart) qui remonte dans ses souvenirs pour fournir à Cotten un renseignement capital et qui, chaque fois qu’il est interrompu, est perturbé. On ne peut que penser à l’impayable Delmont dans La femme du boulanger (1938) de Pagnol qui, lui non plus, n’aime pas être coupé sous peine de reprendre son récit depuis le début. On sait que ce film fut vu en Amérique puisque, sitôt après la guerre, Orson Welles — par ailleurs le narrateur de Duel au soleil — vint à Paris rencontrer Raimu, pour lui « le plus grand acteur »… et pour apprendre que ce dernier venait de décéder.

 

 

Signé par Paul Osborn et Peter Berneis, le scénario de Jennie, auquel ont collaboré Selznick et Ben Hecht, laisse suffisamment d’ambiguïté à ses personnages pour que l’on puisse pencher vers une thèse ou une autre. On peut croire aux fantômes et au merveilleux et penser que cet amour par-delà la vie n’existe que parce que, comme le disent ses protagonistes, « nous étions faits l’un pour l’autre ». On peut aussi suivre la thèse développée par la galeriste (Ethel Barrymore) et penser que le personnage incarné par Jennifer Jones et l’Inspiration avec un I majuscule ne font qu’un. Le plus important dans cette histoire est apporté dans un bonus par Daniel Selznick, le fils de David O. et de sa première femme Irene — la fille de Louis B. Mayer, le patron tout puissant de la MGM. Pour lui, l’aventure de ce peintre affichant la quarantaine qui tombe amoureux d’une petite fille qui passe par l’adolescence avant de devenir une jeune femme est la même que celle vécue par son père, tombé amoureux de Jennifer Jones, plus jeune que lui de 17 ans.

 

 

Alors, peut-on se dire, Duel au soleil et Le portrait de Jennie brossent le portrait de Jennifer, une actrice portée aux nues par son producteur. Et sont les preuves d’un amour qu’un homme peut porter à sa femme.

Jean-Charles Lemeunier

Duel au soleil et Le portrait de Jennie en Blu-rays et DVD et en coffret ultra collector, accompagné du livre Le temps des folies de Pierre Berthomieu. Sortie le 21 mars 2018.

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