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Ne m’en veuillez pas, je suis plongé dans la lecture de Lester Bangs et de ses Psychotic Reactions et carburateur flingué paru chez Tristram, un mec qui aimait tellement le rock qu’il était capable de massacrer ses grandes stars pour mieux applaudir le premier album du moins connu des groupes. « Ce n’est que bien plus tard, raconte-t-il, me noyant dans les kitscheries d’Elton John et de James Taylor, que j’ai fini par comprendre que la nullité était le plus authentique critère du rock ‘n’ roll, que plus le boucan était primitif et grossier, que plus l’album serait marrant, et plus je l’écouterais longtemps. »

Vous voyez où je veux en venir ? Il se trouve que je viens de recevoir deux DVD de la collection Freaksploitation de Bach Films, Mr No Legs (1978, L’infernale poursuite) de Ricou Browning — c’est lui qui, portant la combinaison en caoutchouc de l’Étrange créature du lac noir, nageait si gracieusement — et Eegah (1962) d’Arch Hall Sr. Parmi les autres titres freaks, on trouve également Les monstres du kung-fu (1979) de Kei Law, Les sept successeurs du super maître de Shaolin (1980) de Lin Bing et L’invincible kid du kung-fu (1982) d’Eddie Nicart. Loin de moi l’idée de considérer ces bandes comme des nullités. Plutôt comme des films qu’on aurait tendance, vu le genre de productions, à laisser de côté pour se précipiter sur un Auteur Consacré. Alors que les deux, cuculteries et Auteurs, peuvent faire bon ménage et garnir tout autant les étagères de vos vidéothèques, à supposer que vous en ayez une.

Faut-il donc avoir le carburateur flingué pour apprécier outre mesure Mr No Legs et Eegah ? Sans doute mais ceux-là sonnent tellement différemment par rapport à la production courante qu’ils méritent qu’on s’arrêtent sur leur cas. Ils sont toujours nés d’une seule idée, que certains décrèteront automatiquement stupide quand d’autres se diront après tout pourquoi pas ? Pourquoi pas un homme de main d’une mafia quelconque qui, victime de la guerre de Corée, n’a plus de jambes ? Pourquoi pas un géant préhistorique qui vit dans le désert californien, à quelques encablures de Palm Springs ? Ajoutons que les séquences de la grotte où habite le gaillard ont été tournées dans le très reconnaissable Bronson Canyon, à Los Angeles, pas très loin du fameux observatoire du Griffith Park où James Dean et les ados de La fureur de vivre se tripotaient en regardant les étoiles.

Allez avec tout cela, une absence de jambes et un homme des cavernes dépassant le double mètre, construire une histoire qui tienne la distance. Finalement, ce n’est pas vraiment ce qu’on leur demande car ce type de séries Z ne sont visibles qu’à force de dérapages incontrôlés et de sorties de route. C’est lorsqu’elles quittent les grandes voies du cinéma mainstream qu’elles sont les meilleures.

 

 

Commençons par L’infernale poursuite qui a autant à voir avec La poursuite infernale de John Ford que La main gauche du seigneur avec Mon curé chez les Thaïlandaises. Dans le premier, Bogart prend la place d’un prêtre dans une mission chinoise. Dans l’autre… passons ! L’infernale poursuite propose l’habituelle dichotomie des films de gangsters : des méchants très méchants qui s’opposent à des flics très flics. N’allez pas chercher une relation de cause à effet mais l’action se déroule en Floride en 1978 et les deux héros policiers (Richard Jaeckel et Ron Slinker) ont de rutilantes voitures de sport. La série Miami Vice (Deux flics à Miami) sera tournée en 1984.

La grande originalité du film est bien sûr le personnage qui donne son titre original à l’œuvre, le fameux Mr No Legs. Il est incarné par Ted Vollrath, un ancien Marine qui a réellement perdu ses jambes pendant la guerre de Corée et qui, comme l’indique Christophe Bier dans le supplément, sera le premier sportif en fauteuil à obtenir une ceinture noire de karaté. Ce No Legs est réellement un teigneux, un de la pire espèce qui cache des mitraillettes dans les accoudoirs de son fauteuil roulant.

Inscrire ce film dans sa collection « Freaksploitation » est une bonne idée de la part de Bach Films car Ricou Browning y va carrément très fort : il montre son acteur cul-de-jatte se soulever de son fauteuil et donner à son adversaire des coups de bassin ou plonger dans une piscine. En dehors de ces séquences, le scénario est basique, avec des éléments typiques des années 70 (un travesti, une bagarre de filles, des gros flingues, des poursuites de bagnoles, etc).

 

 

Eegah a l’avantage de présenter une histoire un peu plus originale. Le film ressemble à une production Corman encore plus fauchée et sans la vision politique de Teenage Cave Man (1958), dans lequel les hommes préhistoriques se révélaient, en fin de film, être les survivants d’une guerre atomique.

 

 

Arch Hall Sr, le réalisateur, qui signe Eegah du nom de Nicholas Merriwether, filme avec beaucoup de confiance, voire même de sincérité. À noter qu’il se cache également sous le nom de William Watters pour incarner le riche Mr Miller, père de la jeune Roxy. Hall donne à son fils, le bien nommé Arch Hall Jr, le rôle d’un adepte d’Elvis Presley, un blondinet guitariste et chanteur qui ne va pas faire trembler le monde du disque. Sa copine, Roxy donc, est interprétée par Marilyn Manning. Quant au géant, c’est normalement à Richard Kiel, le futur Jaws des James Bond, que le rôle échoit. Puisqu’il mesurait 2,18 m.

 

 

Permettez-moi d’ouvrir une petite parenthèse pour me faire mousser. J’ai rencontré Richard Kiel sur le tournage d’une publicité. Le mec était réellement impressionnant car, lorsqu’il vous serrait la paluche, vous aviez l’impression qu’elle était soudain enveloppée par deux ou trois mains, tant la sienne était énorme. Le pauvre était tout autant fatigué par le jetlag que par sa taille et s’était montré d’une infinie gentillesse. Refermez le ban, enfin la parenthèse !

 

 

Et bien figurez-vous que ce Eegah, pour petit film qu’il soit, est tout autant sympathique que son principal interprète. D’abord parce que le « monstre », comme tous les autres monstres cinématographiques, a des côtés attachants. Comme dans King Kong, Eegah tombe raide amoureux de Roxy, lui offre des fleurs et va même jusqu’à la déshabiller (attention, séquence coquine mais qui ne fera pas tomber un censeur de son tabouret). Hall Sr s’amuse aussi à filmer la prenante course d’un buggy qui cherche à fuir le géant à travers les dunes de sable du désert californien. Et, je vais sans doute vous choquer, mais ça fonctionne aussi bien que dans Bullitt ! Sorti six ans après !

Pour en revenir à Lester Bangs, en compagnie de qui s’ouvre cette chronique, n’écrivait-il pas : « Tous les vrais grands films authentiquement trashy sont importants non seulement parce que rien n’est aussi détraqué qu’eux, mais aussi parce qu’ils démontrent que l’intersection occasionnelle des goûts ne prouve en aucun cas le partage commun du Bon Goût sur vingt ou trente ans. Personne n’aime des films du genre Adolescents venus de l’espace ou Les lutteuses contre la momie aztèque, à l’exception de tout cinglé assez sain d’esprit pour comprendre que l’idée même du Bon Goût est concoctée pour empêcher les gens de se donner du bon temps et de se délecter d’une nullité qui dépasse tout ce qu’on peut imaginer. »

Soyons-en sûrs, ni Mr No Legs ni Eegah ne peuvent être considérés comme ces « nullités » dont parle le critique rock. On peut même ajouter, et encore plus en ce qui concerne le second, qu’ils montrent une conviction certaine de la part de leur auteur, qui croit en son sujet. Qui ne met pas bout à bout des séquences juste suffisantes pour attirer le chaland, avec un zeste de violence ou de sexe gratuits. Car il n’est rien de pire qu’un cinéaste qui ne croit pas un mot de ce qu’il filme et qui désire juste faire rimer freak et fric.

Jean-Charles Lemeunier

Collection Freaksploitation : 5 titres disponibles en DVD digipacks collectors chez Bach Films depuis le 6 novembre 2017.

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