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Après une carrière prestigieuse dans l’Allemagne de l’entre-deux guerres, le Danois Detlef Sierck, fuyant le nazisme, tombe dans les rets hollywoodiens. Où l’on va chercher à le cantonner au tout-venant. Après tout, Wilhelm Thiele, l’auteur du succès international Le chemin du paradis, et les frères Siodmak ne sont pas mieux lotis. Thiele n’est-il pas obligé de tourner, peu de temps après son arrivée en Californie, The Jungle Princess (1936, Hula, fille de la brousse) et quelques Tarzan en bout de course avec Johnny Weissmuller ? Quant à Robert Siodmak, il se familiarise avec la langue anglaise grâce à des films tels que Le fils de Dracula (1943) et Le signe du cobra (1944).

Avant de connaître une nouvelle heure de gloire à la Universal dans les années cinquante, Douglas Sirk, qui a entretemps américanisé son patronyme, doit donc signer pour PRC, une des compagnies les plus fauchées de la côte ouest, Hitler’s Madman (1943), film de propagande sur l’assassinat de Heydrich. Avec son troisième film hollywoodien, A Scandal in Paris (1946, Scandale à Paris), Sirk montre qu’il n’a pas dévoyé son talent européen, éclatant dans des sujets tels que Paramatta, bagne de femmes ou La Habanera, tous deux tournés en 1937 sous pavillon allemand de la Ufa. Et en redécouvrant Scandale à Paris, grâce au DVD qui sortira le 5 décembre chez Artus Films dans une collection de classiques américains, on comprend mieux pourquoi le cinéaste classait ce dernier parmi ses films préférés, avant même ces chefs-d’œuvre que sont Magnificent Obsession (1954, Le secret magnifique), All That Heavens Allow (1955, Tout ce que le ciel permet), A Time to Love and a Time to Die (1958, Le temps d’aimer et le temps de mourir) et Imitation of Life (1959, Mirage de la vie).

 

 

Ce qui saute aux yeux dans Scandale à Paris, c’est l’ironie et l’élégance qui baignent ce récit mouvementé des aventures d’Eugène-François Vidocq, bagnard évadé devenu chef de la police sous le Premier Empire. Ironie et élégance qui sont à l’image de l’interprète de Vidocq, le toujours excellent George Sanders. Tout n’est ici que moquerie. Ainsi, lorsque Vidocq est invité dans la maison du préfet de police (Alan Napier), il en profite pour dérober, avec son complice (Akim Tamiroff), les bijoux de la vieille marquise de Pierremont (Alma Kruger). Réalisant qu’il peut profiter de l’occasion en « retrouvant » les bijoux — le préfet cherchant un remplaçant au chef de la police (Gene Lockhart) qu’il vient de limoger —, Vidocq se livre à un petit jeu de déductions d’autant plus précises qu’il est l’auteur du larcin, dans le grand style de Sherlock Holmes, série contemporaine et très à la mode de la Universal. Notre héros va même jusqu’à sortir un « élémentaire » au pauvre préfet qui n’en revient pas d’un tel don d’observation. Sirk va encore plus loin. Bien entendu, Vidocq est tombé amoureux de la fille du préfet (Signe Hasso). Cette dernière prie dévotement pour que les bijoux de la grand-mère soient retrouvés. Et ils le seront, grâce à leur propre voleur.

 

 

Toute la narration est ainsi contée sur un ton désinvolte et moqueur, se raillant de l’honnêteté et empruntant parfois des détours sexy, notamment avec la séquence du bain de Signe Hasso et de quelques jeunes femmes, avec un bel effet de drapé mouillé sur les fesses de l’une d’entre elles, digne de la statuaire grecque, ou les deux scènes d’ombres chinoises de Carole Landis en train de se déshabiller. « Aucun homme n’est un saint » résume la morale de cette histoire qui a fait poser Vidocq et son gredin d’ami/serviteur en Saint Georges terrassant le dragon. Bref, véritablement un petit bijou de film !

 

 

Scandale à Paris sort dans une collection de classiques américains qui comprend également Au-delà de demain (1940), Le fils du pendu (1948), Les cinq survivants (1951), L’étrange Mr Slade (1953) et Le carnaval des âmes (1962). Quelques-uns valent eux aussi plus qu’un coup d’œil curieux. À commencer par le fameux Five d’Arch Oboler, devenu en français Les cinq survivants. Huit ans avant Le monde, la chair et le diable de Ranald MacDougall, le film d’Oboler, qui ne dispose visiblement pas d’un énorme budget, expose déjà les sujets brûlants qui feront tout le sel de son successeur : une explosion atomique qui a détruit la planète, la rivalité de deux hommes pour conquérir le cœur/corps de l’unique survivante et le racisme qui, alors que le genre humain n’est réduit qu’à quelques individus, pourrit toujours au moins un esprit, celui d’un Blanc. Dans Five, il est incarné par James Anderson, aux allures de parfait Aryen. Sa victime étant le sympathique Charles Lampkin, dont c’était le premier film.

 

 

Après un gigantesque champignon atomique, Five va enchaîner sur un classique « Boy Meets Girl » ici très particulier puisque, au moment de la rencontre, William Phipps semble être le seul survivant mâle sur Terre et Susan Douglas la seule femme ayant survécu au cataclysme. Plus tard, d’autres personnes apparaîtront — le titre lui-même nous l’apprend — et Susan deviendra l’objet du désir, non plus du seul Phipps mais aussi d’Anderson.

 

 

Si l’on met de côté la parenthèse biblique apportée par le personnage de Charles Lampkin, Five est un récit malgré tout pessimiste avec des séquences fortes, comme lorsque les personnages traversent une ville déserte au sol jonché de cadavres réduits à l’état de squelettes. Les grands films pessimistes des années soixante-dix (Le survivant, La planète des singes, Soleil vert) ne sont pas très loin.

 

 

Autre belle découverte, celle de Man in the Attic (1953, L’étrange Mr Slade) de Hugo Fregonese. Après The Lodger (1927) d’Alfred Hitchcock et The Lodger (1944, Jack l’Éventreur) de John Brahm, cet Étrange Mr Slade est la troisième version d’une histoire astucieuse : alors que sévit dans les rues brouillardeuses de Londres le sinistre Jack l’Éventreur, un curieux personnage vient s’installer dans une pension, attirant sur lui bien des suspicions. Est-il ou n’est-il pas le redoutable tueur ? Autant Ivor Novello chez Hitchcock jouait sur sa beauté, autant Laird Cregar et Jack Palance, dans les deux films suivants, utilisent leur physique inquiétant pour semer le doute.

 

 

Car le Mr Slade du film de Fregonese est réellement à l’aune de l’allure de Palance. On se sent immédiatement mal à l’aise en sa présence. Avec ses scénaristes Robert Presnell Jr et Barré Lyndon (déjà auteur du film de 1944), qui adaptent un roman de Mary Belloc Lowndes, Fregonese joue intelligemment sur les ambiances nocturnes, grâce aux belles images de Leo Tover. C’est vrai, le récit s’éloigne carrément de celui de Hitchcock — certainement le plus abouti des trois films, avec cette fameuse séquence au cours de laquelle Ivor Novello traverse sa chambre de long en large, filmé du dessous à travers un plafond de verre. Il n’en reste pas moins que ce Mr Slade est d’excellente compagnie, d’autant plus qu’il inquiète et qu’il nous replonge dans le plaisir de retrouver ces ruelles assassines londoniennes qui nous ravissent tant parce qu’elles donnent toujours autant le frisson.

Jean-Charles Lemeunier

Classiques américains chez Artus disponibles le 5 décembre 2017 :
A Scandal in Paris (1946, Scandale à Paris) de Douglas Sirk
Man in the Attic (1953, L’étrange Mr Slade) de Hugo Fregonese
Beyond Tomorrow (1940, Au-delà de demain) d’A. Edward Sutherland
Moonrise (1948, Le fils du pendu) de Frank Borzage
Five (1951, Les cinq survivants) d’Arch Oboler
Carnival of Souls (1962, Le carnaval des âmes) de Herk Harvey

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