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L’approche des fêtes de fin d’année est accompagnée tous les ans d’annonces alléchantes. Ainsi en est-il de la sortie, chez l’éditeur Carlotta Films, d’un coffret Alfred Hitchcock : les années Selznick : quatre films en coffrets ultra collectors de prestige (DVD et Blu-ray), réalisés par le premier et produits par le second, accompagnés d’un livre de 300 pages, La conquête de l’indépendance, en association avec les Cahiers du Cinéma. Auxquels s’ajoutent plus de 5h30 de suppléments exclusifs. Précisons que le livre en question, abondamment illustré, contient des textes de Hitchcock lui-même, de Claude Chabrol, Jean Douchet, Pascal Bonitzer, l’entretien de Hitch par Peter Bogdanovich, etc.

 

Quand il propose à Alfred Hitchcock de venir réaliser son premier film à Hollywood, David O. Selznick est alors au faîte de sa gloire. Il a produit des films pour Paramount, RKO (King Kong) et MGM (David Copperfield) et a fondé sa propre maison de production en 1936, Selznick International Pictures. Avec laquelle – et la MGM, détenue par son beau-père Louis B. Mayer -, en 1939, il prépare son Autant en emporte le vent.

 

Myron Selznick et Alfred Hitchcock

Cette même année 1939, en Angleterre, Hitchcock termine La taverne de la Jamaïque, un film tiré de l’œuvre de Daphne du Maurier. En 1924, le cinéaste a rencontré l’agent artistique Myron Selznick, frère aîné de David, sur le tournage d’un film de Graham Cutts dont il est le scénariste, The Passionate Adventure. Myron en profitera pour épouser plus tard la star féminine du film, Marjorie Daw. Et, en 1939, il propose à Hitchcock de le représenter aux États-Unis. Et Hitch de s’engouffrer dans le projet de David Selznick, à savoir porter à l’écran le grand succès littéraire de la même Daphne du Maurier, Rebecca – en 1963, Hitchcock adaptera une troisième fois la romancière britannique avec Les oiseaux. Certes, Selznick hésite entre Rebecca et Titanic, l’histoire du paquebot, et c’est la première suggestion qui aboutira.

 

David Selznick et Alfred Hitchcock

De Rebecca (1940) à The Paradine Case (1947, Le procès Paradine), en passant par Spellbound (1945, La maison du docteur Edwardes) et Notorious (1946, Les enchaînés), Hitchcock va donc travailler quatre fois avec Selznick. Une trajectoire que le livre du coffret présente comme une « conquête de l’indépendance » du cinéaste. Lequel, entre 1940 et 1945, ne chôme pas puisqu’il travaille successivement avec Walter Wanger, Harry Edington (RKO) ou Frank Lloyd. Hitch est-il moins libre avec Rebecca que pour Le procès Paradine ? Rien n’est moins sûr. On sait que Selznick est à l’origine du projet Paradine, qu’il a beaucoup réécrit le film et qu’il l’a monté comme il l’entendait. Il va de soi qu’après Paradine, Hitchcock va vouloir de plus en plus contrôler ses films et devenir son propre producteur.

 

Jouons un peu à l’avocat du diable. On a toujours représenté le système des studios hollywoodiens comme réducteur et inhibiteur de création. Ne s’agirait-il pas d’un McGuffin, terme éminemment hitchcockien ? Un prétexte pour jeter l’opprobre sur ceux qui ne sont que des hommes d’argent face aux créateurs ? La légende hollywoodienne aime rappeler les exemples d’Erich von Stroheim aux œuvres massacrées par son producteur Irving Thalberg ou celui de Sam Peckinpah dont la plupart des films ont été raccourcis par des financeurs intempestifs. On se range alors forcément dans le camp de l’artiste. Mais si Thalberg ou Jerry Bresler avaient laissé le champ libre à Stroheim ou Peckinpah, que serait-il advenu des films de 9 heures (pour Stroheim) ou de 3 ou 4 heures (pour Peckinpah) ? Certains producteurs américains — on peut citer, aux côtés de Selznick, les noms de Darryl F. Zanuck, Val Lewton, Benedict Bogeaus, Harry Joe Brown, Mark Hellinger et quelques autres — sont parfois tout autant les véritables auteurs des films que les réalisateurs, imposant leur vision ou des contraintes qui donnent un style particulier aux œuvres ainsi créées.

Hitchcock en est conscient, qui écrit dans un texte (Dans le hall des rois moguls) publié ici : « À l’époque, le producteur individuel était l’homme qui faisait les films. Il était roi. Le réalisateur, les écrivains, les acteurs, les décorateurs et les autres, tous étaient soumis à son goût et à son approbation. »

 

 

Bien sûr, les amateurs de Hitchcock le savent : le grand cinéaste n’a nullement besoin de la « vision » d’un autre, tout Selznick qu’il fut, et encore moins de sa supervision. Il n’en reste pas moins que, exception faite de The Paradine Case, les trois autres films sont des jalons essentiels de la carrière de sir Alfred. Après cette collaboration avec Selznick, Hitchcock créa avec Sidney Bernstein sa propre boîte de production, Transatlantic Pictures, pour laquelle il tourna de 1948 à 1953. Pour Fabien Delmas, qui signe le texte Chef d’orchestre et maître des marionnettes dans le livre qui accompagne le coffret, « la période Transatlantic, qui ne dura que cinq ans, apparaît comme l’antichambre de l’âge d’or d’Hitchcock à la Paramount puis, plus tardivement, à Universal. » Selon lui, David Selznick permit à Hitchcock de « devenir un cinéaste hollywoodien ».

 

 

Que dire aujourd’hui de cette collaboration entre Selznick et Hitchcock ? Qu’ils étaient deux hommes qui en savaient trop pour œuvrer ensemble ? Selznick a assurément permis au cinéaste anglais de travailler en Amérique sans succomber tout de suite au système des majors. Aujourd’hui, il reste le plaisir de se replonger dans ces films vus mille et une fois en sachant qu’une mille et deuxième vision ne gâchera jamais le plaisir. Celui de revoir ce si long baiser échangé entre Cary Grant et Ingrid Bergman dans Notorious, de craindre à nouveau Claude Rains et sa mère Leopoldine Konstantin dans ce même film, d’admirer la séquence du rêve imaginée par Salvador Dali dans Spellbound, de frissonner toujours autant devant le personnage incarné par Judith Anderson dans Rebecca. Enfin, dans Paradine, film plus faible que les précédents, il reste la composition de Charles Laughton, toujours admirable.

Jean-Charles Lemeunier

Coffret « Alfred Hitchcock : les années Selznick », édité par Carlotta Films le 22 novembre 2017.

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