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L’opéra ne pouvait qu’inspirer Dario Argento et Opéra, un film de 1987 qui ne connut pas de sortie sur les grands écrans français, montre que le maître du giallo est toujours à cette époque en pleine possession de ses moyens, malgré le peu d’attention recueilli par son précédent film, Phenomena, deux ans auparavant.

C’est devenu une habitude dans ces colonnes de remercier les éditeurs de DVD/Blu-ray faisant un travail impeccable pour ressortir de tels films. Le Chat qui fume est de ceux-là qui, en plus d’une copie très belle, nous offre de nombreux bonus. Avec des interviews, qui dit mieux, de Dario Argento, de son actrice Daria Nicolodi, de son scénariste Franco Ferrini, du compositeur Claudio Simonetti, du directeur des effets spéciaux Sergio Stivaletti, de l’attaché de presse Enricho Lucherini, du critique Fabrizio Spurio et du cinéaste Lamberto Bava.

 

 

Bien sûr, qui dit giallo dit victime et tueur. La première est une jeune femme (Cristina Marsillach) qui fait ses débuts à l’opéra dans le Macbeth de Verdi, en remplacement d’une diva blessée dans un accident de la circulation. Le second est un homme cagoulé et ganté qui utilise l’arme blanche (normal, pour un giallo) et qui, sadisme extrême, force sa victime à regarder en face les crimes qu’il réalise. Il attache la pauvre cantatrice et lui place des aiguilles sous les yeux pour qu’elle ne puisse pas fermer les paupières.

En plaçant la jeune femme sur scène dans le rôle de Lady Macbeth — qui, chez Shakespeare comme chez Verdi, pousse son mari à commettre des crimes et est victime, dans l’opéra, d’une longue crise de somnambulisme — et en dressant des parallèles avec sa vie (le somnambulisme équivaut à l’impossibilité de fermer les yeux et les meurtres n’ont lieu que pour qu’elle puisse y assister), Argento propose immédiatement une lecture accusatrice : la femme a beau ressembler à un ange, elle pourrait être coupable ou tout au moins complice ou instigatrice des crimes des hommes.

 

 

Curieusement, pour décrire ce personnage féminin, le cinéaste choisit la froideur et un manque certain d’érotisme. Comme si le sujet lui-même, le voyeurisme sado-maso, suffisait sans qu’il ne soit besoin d’en rajouter. C’est d’autant plus flagrant que, dans un des bonus, l’interview d’Argento est illustrée par des images de la mise en scène de Macbeth qu’il a signée, en 2013, pour les opéras de Novara et Pise. Sur la photo, les trois sorcières sont entièrement nues. Rien de tel dans le film, ce qu’il explique par l’époque à laquelle le tournage s’est déroulé. En 1987, la peur du sida s’est emparée du monde entier et, remarque-t-il, « c’est un film sans amour ». Un de ses acteurs, Ian Charleson, est d’ailleurs déjà atteint par la maladie à laquelle il succombera en 1990, sans que personne sur le plateau ne soit au courant de ses souffrances.

 

 

Puisqu’il est question ici de voyeurisme, il est normal que l’œil soit au centre de tout. On le force à rester ouvert, on l’explose par balle, et quand il n’est plus question d’œil humain, c’est celui des corbeaux qui sème le malaise. Menée sans temps mort, l’intrigue d’Opéra se sert, une habitude chez le cinéaste italien, de décors sublimés. Ici ce sont surtout les ors et les rouges — comme le sang — de l’opéra, le Teatro Regio de Parme, et des vieux appartements. Avec de multiples clins d’œil au fameux Fantôme de l’opéra, qu’Argento adaptera en 1998, mais aussi cette belle idée du passage secret que le cinéaste utilise formidablement. Là, la caméra subjective symbolise toujours le danger. Le cinéaste reconnaît qu’il prête beaucoup d’attention à l’image, voulant qu’un plan soit toujours différent de celui qui le précède. Le travail avec son chef opérateur Ronnie Taylor, rencontré en Australie sur le tournage d’un spot publicitaire pour la marque Fiat, est en ce sens exemplaire.

 

 

Pour interpréter ses personnages, Argento choisit un casting international : l’Espagnole Cristina Marsillach — avec qui, nous apprend-il dans le bonus, les rapports ont été assez houleux —, son ex-compagne l’Italienne Daria Nicolodi (la mère d’Asia Argento), l’Écossais Ian Charleson, l’Italien Urbano Barberini, l’Américain William McNamara, etc.

Comme pour un bon fromage, la résolution de l’énigme et l’identité du tueur manquent sans doute d’affinage. Argento et son scénariste Franco Ferrini n’ont peu ou pas assez multiplié les fausses pistes et les personnages secondaires susceptibles d’être l’assassin. Quant à l’explication, elle aurait certainement pu être un peu plus travaillée.

Reste la mise en scène, superbe comme d’habitude. Et les idées de couleurs, de lumières, le sadisme et la cruauté qui s’invitent avec, bien entendu, cette série d’aiguilles posées sous les yeux de l’héroïne pour l’empêcher de fermer les paupières.

 

 

Dans la représentation du personnage du cinéaste, incarné dans le film par Ian Charleson, qui monte Macbeth à l’opéra, on sent l’amusement de Dario Argento, surtout lorsqu’il insiste sur les critiques reçues par cet homme de cinéma pour sa mise en scène d’opéra. « Ce n’est pas autobiographique, assure-t-il dans l’interview, mais plutôt contre-autobiographique. Je montrais là le Dario Argento que les gens et les journalistes imaginaient. »

À noter encore l’excellent choix de la musique qui, à côté de Verdi et d’autres grands airs d’opéra, se paie quelques détours du côté de Brian Eno et de son frère Roger, mais aussi de Bill Wyman, Claudio Simonetti et du groupe de métal italien Steel Grave, connu aussi sous le nom de Gow.

Dario Argento déclare qu’Opéra est un de ses films les plus aboutis et on ne va surtout pas lui donner tort. Très différent de ces grandes réussites que sont Suspiria, Inferno et Profondo rosso, plutôt méconnu chez nous, il apparaît comme une œuvre très personnelle du cinéaste, beaucoup plus que celles qu’il signera par la suite.

Jean-Charles Lemeunier

Opéra
Titre original : Opera
Année : 1987
Origine : Italie
Réal. : Dario Argento
Scén. : Dario Argento, Franco Ferrini
Photo : Ronnie Taylor
Musique : Giuseppe Verdi, Claudio Simonetti, Brian et Roger Eno, Bill Wyman, Steel Grave
Montage : Franco Fraticelli
Effets spéciaux : Sergio Stivaletti
Avec Cristina Marsillach, Ian Charleson, Urbano Barberini, Daria Nicolodi, William McNamara, Barbara Cupisti…

Coffret DVD/Blu-ray sorti chez Le Chat qui fume le 20 octobre 2017.

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