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En ressortant sur grands écrans quasi simultanément L’emmerdeur (1973) d’Édouard Molinaro (le 26 juillet) et Belle de jour (1967) de Luis Buñuel (le 2 août en version restaurée 4K, en même temps que cinq autres films du maître espagnol), Carlotta Films pratique le grand écart. Il y a effectivement un monde entre la comédie populaire écrite par Francis Veber pour deux monstres sacrés antinomiques, Jacques Brel et Lino Ventura, et celle beaucoup plus fine interprétée par Catherine Deneuve et une pléiade de grands acteurs :  Michel Piccoli, Jean Sorel, Pierre Clémenti, Françoise Fabian, Geneviève Page, Macha Méril, Francis Blanche, Georges Marchal, Francisco Rabal, François Maistre, Muni… Ce véritable jeu de massacre qu’est Belle de jour, film atypique et sans musique (si ce n’est la clochette récurrente d’une calèche), est dû aux talents conjugués de Buñuel et Jean-Claude Carrière, adaptant un bouquin de Joseph Kessel.

 

 

L’histoire de Séverine, cette bourgeoise qui, pour tromper son ennui et sa frigidité, se prostitue l’après-midi, ne pouvait que plaire à notre duo. Elle est en plus l’occasion, à travers les différents clients de Belle de jour (Catherine Deneuve), de filmer un panorama de leurs fantasmes. Ce que Buñuel avait abordé d’une façon plus soft dans Le journal d’une femme de chambre (1964). À cette époque, l’actrice commence à acquérir cette réputation de froideur qui la caractérise et l’on se demande si, à travers le personnage de Belle de jour et ses multiples partenaires, Buñuel et Carrière ne cherchent pas à brosser également le portrait d’une actrice. « Tu es froide », reproche son mari Jean Sorel à Séverine, avant qu’elle ne devienne Belle de jour. Plus tard, il lui reproche « sa distance ». L’héroïne du film passe alors de bras en bras, comme cela arrive à une actrice tout au long de sa filmographie. Le cinéma équivalent de la prostitution est une métaphore souvent entendue, à cette époque-là, dans la bouche-même de ceux qui en sont les vedettes. Comme si Buñuel et Carrière s’amusaient à reprendre cette comparaison et à l’appliquer au pied de la lettre.

 

 

Ce qui plaît également à Don Luis, c’est de gommer la frontière ténue qui existe entre le rêve et la réalité, ce qu’il montrera encore quelques années plus tard avec le célébrissime Charme discret de la bourgeoisie et ses rêveurs s’éveillant dans un rêve. Ici, Séverine ne cesse de fantasmer des scènes de domination érotique et l’on est en droit de se demander si toute l’aventure racontée à l’écran n’est pas qu’un pur fantasme. Buñuel aime se laisser pousser les ongles à chacun de ses films, pour mieux égratigner la bourgeoisie, les conventions et la religion. « On ne s’ennuie jamais dans un bar, constate Piccoli. Pas comme dans les églises où on reste seul avec son âme. » Il fait encore un flashback qui montre Séverine enfant refusant l’hostie de la communion.

 

 

Comme il ne se prend pas au sérieux — il fait une apparition en client d’un café très sélect —, Buñuel sème de petits clins d’œil ici et là (tel cet Américain qui vend le Herald Tribune sur les Champs, pendant masculin de la Jean Seberg d’À bout de souffle), des choses pas très sérieuses. Certains fantasmes de la haute société peuvent faire sourire à défaut de choquer : l’éminent professeur (François Maistre) qui aime se faire humilier, le duc qui se masturbe sous le cercueil où Séverine repose, dans le rôle de sa fille morte. Dans ce monde secret de la maison close, la vie fait soudain irruption avec les personnages de deux gangsters, Francisco Rabal et Pierre Clémenti, qui viennent bousculer cet univers feutré. Ils y amènent la violence, la crasse (Ah ! les chaussettes trouées de Clémenti !) et aussi l’amour. Qui, forcément, se conclut par la mort.

 

 

Avec Belle de jour, Buñuel entame une nouvelle phase dans sa carrière, avec des films a priori moins linéaires, plus fantasmatiques, comme le seront La voie lactée (1969), Le charme discret de la bourgeoisie (1972) et Le fantôme de la liberté (1974). Le cinéaste retrouve ainsi auprès des critiques ce qualificatif de surréaliste qui lui a été donné dès ses débuts, alors qu’il travaillait avec Salvador Dali. Surréaliste, Belle de jour peut le paraître : on ne sait jamais vraiment sur quel pied danser, on confond l’existant et le sublimé, l’érotisme joue un grand rôle dans le scénario et le sujet ne peut qu’effrayer le bourgeois. Quand Breton le définissait dans son Manifeste, le surréalisme représentait l’expression du « fonctionnement réel de la pensée ». Buñuel continue à donner ses lettres de noblesse au surréalisme. un mot finalement pratique lorsque les mots manquent pour définir clairement ce qui se passe à l’écran.

Puisque la vie est un rêve et que les fantasmes y ont toute leur importance, laissons-nous porter par la douceur froide de Catherine Deneuve, la diversité de ses rencontres, le cynisme de Michel Piccoli et cet humour omniprésent et trangressif, marque de fabrique de Buñuel, et gage de plaisir à la vision de Belle de jour.

Jean-Charles Lemeunier

 

 

BELLE DE JOUR
Année : 1967
Origine : France
Réal. : Luis Buñuel
Scén. : Luis Buñuel, Jean-Claude Carrière, d’après Joseph Kessel
Photo : Sacha Vierny
Montage : Louisette Hautecœur
Durée : 101 minutes

Avec Catherine Deneuve, Jean Sorel, Michel Piccoli, Geneviève Page, Françoise Fabian, Maria Latour, Pierre Clémenti, Macha Méril, Francisco Rabal, Georges Marchal, Francis Blanche, Muni, François Maistre…

Ressortie sur grand écran par Carlotta Films en version restaurée 4K le 2 août 2017, à l’occasion du 50e anniversaire du film.

 

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