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À quoi peut-on imputer la réussite de The Graduate (1967, Le lauréat), que Carlotta Films ressort en salles ce 12 juillet ? À sa musique, signée Simon et Garfunkel et comportant des titres aussi connus que The Sound of Silence, Mrs Robinson et Scarborough Fair ? Certainement, parce qu’elle est l’une des grandes qualités du film, mais pas seulement. Le métrage de Mike Nichols emprunte des sentiers connus — le dépucelage d’un jeune homme, une femme amoureuse d’un homme plus jeune, l’histoire d’un amour contrarié par les parents — sans jamais les traiter d’une façon conventionnelle et en enrichissant davantage les personnages au fur et à mesure.

Simon et Garfunkel, donc. D’entrée de jeu, leur Sound of Silence inscrit le film dans l’ère contemporaine. Dans le Hollywood des années soixante, les bandes originales sont signées par les grands auteurs de musiques de film, quelquefois par des chanteurs à la mode (ce fut le cas avec Elvis Presley ou, en Angleterre, les Beatles, également acteurs dans ces productions) mais jamais encore par les représentants du courant pop-folk américain. Le héros du film a une vingtaine d’années — l’acteur qui l’incarne, Dustin Hoffman, en a dix de plus — et, bercé par le score du duo très populaire à l’époque, il n’en apparaît que plus « dans le coup ».

 

 

Hoffman est donc un jeune homme inhibé et à la merci des adultes. Il obéit à ses parents, écoute poliment les amis de ses parents, se force à apparaître dans les soirées organisées chez eux par ses parents (dame, c’est qu’il vient de réussir ses examens). Jusqu’au moment où Mrs Robinson (Anne Bancroft), l’épouse quadragénaire et très alcoolisée de l’associé du père de Dustin, va se mettre à faire du gringue au jeune homme. Le cinéma américain a souvent montré par la suite ce que représentait la perte de la virginité pour un jeune mâle. Sauf qu’ici, Mike Nichols et ses deux scénaristes Calder Willingham et Buck Henry, qui adaptent un roman de Charles Webb, décident de s’écarter des clichés. Le côté loufoque du récit a sans doute été amené par Buck Henry : n’oublions pas qu’à l’époque, il est avec Mel Brooks — le mari d’Anne Bancroft — le créateur de la série Max la menace. Forcément, l’aspect beaucoup plus âpre du film revient donc à Willingham. Pour situer le bonhomme, il a écrit pour Stanley Kubrick Les sentiers de la gloire (1957) et quelques séquences de Spartacus (1960). Pour le même Kubrick, il remplace Sam Peckinpah sur le scénario de La vengeance aux deux visages. Coup de Trafalgar : l’acteur et producteur du film, Marlon Brando, décide de virer Kubrick et Willingham, de remplacer ce dernier par Guy Trosper et de prendre lui-même en charge la mise en scène du film. Tous ces films cités sont loin d’être des comédies et c’est cette rugosité qui les caractérise que Willingham a introduite dans Le lauréat.

 

Dustin Hoffman (Benjamin Braddock)

 

Le film ne s’en tient pas à un seul sujet mais préfère en étudier les conséquences et rebondir vers d’autres histoires. Car finalement, le thème profond n’est pas l’éveil à la masculinité d’un jeune homme ni le drame d’une femme vieillissante amoureuse d’un plus jeune ni une histoire romantique à l’eau de rose mais bel et bien la quête fortuite et impulsive de l’indépendance. Hoffman, dont on voit clairement ici le potentiel alors qu’il n’en est qu’à ses débuts, rend par son jeu son personnage très complexe. À la fois timide et arrogant, gentil et mufle, riche fils à papa et cherchant à se débrouiller seul, largué par sa propre vie puis en prenant les rênes d’une main ferme. À le voir dans sa piscine, lunettes de soleil sur le nez, on se dit que Tom Cruise, dans Rain Man, lui a emprunté beaucoup.

 

 

Du côté de l’interprétation, Hoffman et Anne Bancroft tiennent le haut du pavé. Vieillie pour la circonstance (l’actrice est en réalité plus âgée de six ans par rapport à son partenaire), celle-ci donne à sa Mrs Robinson une intensité très forte, une douleur permanente. Dès qu’apparaît Katharine Ross, qui joue sa fille, on comprend que la lutte sera inégale, que la guerre est perdue avant même d’avoir commencé. À leurs côtés, quelques vieux comédiens (telle Marion Lorne en dame organisatrice d’un bal, que l’on a vue chez Hitchcock et qui est la tante perturbée de la série Ma sorcière bien aimée) côtoie de futurs vedettes. Il faut ainsi avoir l’œil pour reconnaître le jeune et grassouillet Richard Dreyfuss parmi les voisins de Dustin Hoffman à Berkeley.

À la sortie du film, en 1967, de la même manière que le Benjamin Braddock incarné par Dustin Hoffman, la jeunesse a tenté de prendre les choses en main : elle écoute une musique qui horripile ses parents, manifeste contre les massacres au Vietnam, prône l’amour et pas la guerre, se change les idées par la drogue, occupe les campus, clame un monde égalitaire donnant sa chance à toutes les races et refuse l’American Way of Life de papamaman. Par l’attitude de son héros, par sa musique, par le jeu moderne de ses interprètes, Le lauréat est à l’image de ces changements. Complètement dans l’air du temps. Cinquante ans après, le film n’a rien perdu de ses qualités. Et certaines de ses séquences les plus fameuses, telles les balades en voiture ou le mariage, n’ont rien perdu de leur caractère culte.

Jean-Charles Lemeunier

Le lauréat
Titre original : The Graduate
Origine : États-Unis
Année : 1967
Réal. : Mike Nichols
Scén. : Calder Willingham, Buck Henry, d’après Charles Webb
Photo : Robert Surtees
Musique : Simon & Garfunkel
Montage : Sam O’Steen
Durée :
Avec Anne Bancroft, Dustin Hoffman, Katharine Ross, William Daniels, Murray Hamilton, Elizabeth Wilson, Buck Henry, Norman Fell, Marion Lorne, Richard Dreyfuss…

Carlotta Films ressort le film en salles en version restaurée 4K le 12 juillet 2017.

 

 

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