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Dans sa collection sur le cinéma italien, que nous avons plusieurs fois évoquée ici, Bach Films a mis à l’honneur en DVD des titres alléchants, des films historiquement excitants et d’une importance capitale. Trois de plus viennent s’ajouter : Cavalleria (1936, La cavalerie héroïque) de Goffredo Alessandrini, Retroscena (1939) et La cena delle beffe (1942, La farce tragique), tous deux d’Alessandro Blasetti. N’y allons pas par quatre chemins : Blasetti est un très grand cinéaste, dont Bach Film nous a déjà réjouis de sa Couronne de fer et de La comtesse de Parme. Si Retroscena n’est pas le meilleur de ses films de l’époque mussolinienne — espérons que Bach nous propose un jour Aldebaran, Ettore Fieramosca, Un’avventura di Salvator Rosa ou Quatre pas dans les nuages —, La farce tragique est, en revanche, une œuvre étonnante et débarrassée des carcans bien-pensants.

 

 

De Cavalleria, fantaisie militaire qui vire au mélo, on retiendra surtout les extérieurs et cette séquence où des cavaliers doivent faire passer leurs chevaux par une descente vertigineuse. L’un des animaux d’ailleurs dégringole d’une façon impressionnante. Malgré un scénario où apparaissent les noms d’Aldo Vergano, futur réalisateur du Soleil se lèvera encore (1946), et d’Oreste Biancoli, qui dirigea quelques films et participa au scénario du Voleur de bicyclette et de quelques péplums, l’action est assez languissante et on ne se passionne pas vraiment pour les amours perturbées entre Elisa Cegani et Amedeo Nazzari, dont c’était le deuxième film. Plus étonnant est l’étirement du temps, puisque tout se déroule entre 1901 et 1917, et la conclusion sur la Grande guerre, où l’Italie se battait avec les Alliés contre l’Allemagne. Près de 20 ans après, à l’époque de la sortie du film, Mussolini cultive alors avec Hitler une relation qui oscille entre l’admiration et la haine. Ce n’est que le 1er novembre 1936 que l’axe Rome-Berlin est décrété alors que Cavalleria est présenté au festival de Venise au mois d’août de la même année… et que les Allemands y sont présentés comme des ennemis !

Le critique et spécialiste du cinéma italien Jean A. Gili, qui accompagne toujours doctement cette collection italienne, précise dans le bonus qu’avec Goffredo Alessandrini, on est loin du triomphalisme militant du cinéma fasciste. Le cinéaste choisit pour finir son film une date, 1917, qui est synonyme pour les Italiens de défaite : celle de Caporetto, véritable désastre et déshonneur pour la nation. C’est, toujours d’après Gili, cette absence de fierté nationale qui rend attachante la carrière d’Alessandrini. Il signale enfin, dans une courte scène de cabaret, l’apparition fugitive d’Anna Magnani en chanteuse de beuglant. Filmée de très loin, celle qui avait épousé Alessandrini l’année précédente n’est pas du tout reconnaissable.

 

 

Retroscena est une de ces comédies italiennes sophistiquées, baptisées « Téléphones blancs », avec eau de rose et appels téléphoniques. Blasetti est malin et expurge son film des habituels clichés inhérents au genre. Ces comédies sont en principe entièrement tournées à Cinecittà et passent d’un décor de salon à celui d’une chambre. Ici, Blasetti ouvre son film en pleine mer, alors que l’héroïne, la pianiste Diana Martelli (Elisa Cegani) est, accompagnée de sa tante (Lia Orlandini), dans une barque prête à rejoindre un paquebot. Les premières images sont prises en extérieurs, passent rapidement à des transparences (les acteurs sont filmés en studio) puis au décor du paquebot. Quoi qu’il en soit, Blasetti multiplie ses décors (le paquebot, l’hôtel, un bar, l’opéra, le commissariat) et les mêle à quelques séquences prises en extérieurs : les voitures sur une route ou l’un des personnages laissé en pleine rue. Sans parler des plans de Milan, où l’action se déroule.

Le scénario est signé par CM Margadonna (l’un des scénaristes du gothique Malombra de Soldati, disponible chez Bach Films, et auteur, après guerre, de la série des Pain, amour…) et Pietro Germi. Le futur grand cinéaste signait là sa première apparition dans un générique en tant que scénariste. Ce marivaudage bourré de rebondissements ressemble fort à ce que les Américains produisaient à la même époque. Il est soutenu par d’excellents seconds rôles, à commencer par Camillo Pilotto en ami du héros baryton. Lequel Pilotto, deux ans plus tôt, incarnait Hannibal dans la grande fresque de Carmine Gallone, Scipion l’Africain (là encore, une des perles rares de la collection Bach Film). Quant au couple qui est l’enjeu du film, si Elisa Cegani s’en sort très bien, son partenaire Filippo Romito, véritable baryton dans la vie, est plutôt fade. Le plus grand intérêt de Retroscena est de nous montrer les coulisses de l’opéra — on n’est pas dans Citizen Kane mais, tout de même, c’est très intéressant —, avec les machinistes qui regardent ce qui se passe sur scène et les lascars dans la salle payés pour faire la claque, dans une séquence très réussie. Autre réussite digne d’une screwball comedy, la scène du poste de police avec un commissaire mélomane (Giovanni Grasso) et un critique musical plutôt retors (Enzo Biliotti). Ce personnage du critique est d’ailleurs, selon Jean A. Gili, une des raisons qui fit accepter ce projet à Blasetti. Une façon pour lui de se venger et de ridiculiser cette profession.

 

 

Nous en arrivons à La farce tragique, joyau de cette nouvelle salve transalpine. Adaptée d’un livret de Sem Benelli pour un opéra d’Umberto Giordano — et ajoutons que Benelli n’était pas en odeur de sainteté pour les Mussoliniens qui le jugeaient un peu trop antifasciste —, l’action se déroule dans la Florence de la Renaissance. Le film est surtout connu parce qu’il est le premier en Italie, exceptions faites de l’époque muette avec les déshabillés flamboyants de Rina De Liguoro et les seins à l’air de Vittoria Carpi dans La couronne de fer du même Blasetti l’année précédente, à montrer la poitrine dénudée d’une vedette. C’est-à-dire Clara Calamai. Laquelle se livra par la suite à une guéguerre avec Doris Duranti, qui elle-même se découvrit dans Carmela (1942), à savoir laquelle avait le sein qui se tenait le mieux, lequel était le plus orgueilleux et sans trucage. Après quelque recherche, il s’avère que La farce tragique, sorti le 9 février 1942 avec l’accord de la censure (le film sera interdit aux moins de 18 ans), a été devancé, dans la filmo de Clara Calamai, par I pirati della Malesia d’Enrico Guazzoni, sur les écrans le 19 octobre 1941. Dans lequel, ses avantages à peine recouverts par ses longs cheveux, la Calamai se baigne nue dans un marécage malais. Bon, d’accord, dans La farce tragique, plus rien ne cache la beauté de l’actrice. L’érotisme mis en place par Blasetti va beaucoup plus loin que cette scène de nudité. Clara Calamai va ensuite jouer des transparences, ce qui rend encore plus troublantes ses apparitions. Dans cette Renaissance cruelle, les femmes sont convoitées et prises sans qu’elles aient leur mot à dire. Et la torture, de la même manière que dans La couronne de fer, est monnaie courante. Comme la folie.

 

 

La grande force de La farce tragique est d’opposer deux hommes, deux caractères totalement différents. Le premier est joué par Amedeo Nazzari. Ce grand acteur italien a toujours eu, dans les années cinquante avec sa fine moustache, des allures d’Errol Flynn. Là, imberbe, chemise bouffante et chevelure blonde tombant sur ses épaules, il ressemble toujours à Flynn, époque Captain Blood ou L’aigle des mers. Comme son homologue hollywoodien, Nazzari a du panache alors que, face à lui, Osvaldo Valenti, au physique nettement moins avantageux, est beaucoup plus cauteleux. Moins franc du collier. Pourtant, on aurait tort d’annoncer, même si les faveurs du public vont certainement vers Nazzari, que c’est ce dernier qui incarne le héros positif face au méchant Valenti. Au contraire, Blasetti a l’intelligence de jouer sur l’ambiguïté. Car Valenti est un éternel humilié et sans doute, contrairement à Nazzari qui ne fait que désirer la Calamai, un véritable amoureux de celle-ci.

Ce jeu du chat et de la souris, du corbeau et du renard, du malin et de l’impulsif est assez fascinant à suivre, tant les codes sont malaxés, tant cette histoire que l’on croit connaître sur le bout des doigts est balancée cul par-dessus tête et nous apporte, à chaque nouvelle séquence, une surprise tout aussi nouvelle. Puisque la farce est tragique, on sait que ce repas de dupes va mal se terminer mais, pour affirmer que rien n’est simple, Blasetti ne donne pas à l’un de ses personnages le triomphe facile, bien au contraire. Tout est en demi-teinte, la flamboyance et la noirceur, la force et la faiblesse, le bon droit et la traîtrise, l’amour et la haine (voir l’arrivée des anciennes maîtresses de Nazzari). Tout est maîtrisé et, même, cruellement maîtrisé.

Jean-Charles Lemeunier

« Cavalleria », « Retroscena » et « La farce tragique » : trois films édités en DVD par Bach Films le 5 juillet 2017.

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Une réflexion sur “Trois films classiques chez Bach Films : Farceurs et tragiques Italiens

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