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En enrichissant sa collection sur le cinéma italien de deux titres d’Elio Petri, La decima vittima (1965, La dixième victime) et Indagine su un cittadino al di sopra di ogni sospetto (1970, Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon) en versions restaurées, Carlotta Films rend hommage à un cinéaste qui, malgré sa Palme d’or à Cannes avec La classe operaia va in paradiso (1971, La classe ouvrière va au paradis), est un peu tombé dans l’oubli. Ce qui est fort dommage.

Petri représente le cinéma politique italien dans toute sa splendeur. Même avec La dixième victime et son look sixties hyper sophistiqué, le regard sur la société est toujours critique. À partir d’un roman de Robert Sheckley, qui s’intitule d’ailleurs La septième victime, Elio Petri brosse le portrait d’une société cynique où la mort est devenue un enjeu publicitaire et télévisuel et invente la téléréalité avant l’heure. Sans doute inspiré par les mythiques Chasses du comte Zaroff, Sheckley écrira ensuite Le prix du danger, filmé par Yves Boisset en 1983, où, là encore, la télévision est partie prenante d’une chasse à l’homme.

La dixième victime décrit donc un monde futuriste où chasseurs et victimes se poursuivent et s’entretuent, étant entendu que celui qui aura réalisé un score de dix victimes recevra un pactole. Là dessus, se greffent des contrats publicitaires associés aux meurtres. Le tout raconté dans un style décontracté et humoristique proche du Modesty Blaise que Losey réalise l’année suivante.

 

La victime, c’est Marcello Mastroianni, teint en blond, flegmatique et typiquement italien avec son lot d’épouse et de maîtresse dont il n’arrive pas à se débarrasser et avec ses parents qu’il cache (la famiglia !) puisque l’État demande qu’on lui livre les vieux. « On les cache ou on les déguise en jeunes », commente Marcello pour expliquer ce trait de caractère typiquement italien. Des Italiens qui sont tout au long du film moqués. Quand le personnage joué par Mastroianni apparaît à l’écran, un observateur remarque : « C’est un Italien typique : il adore paresser au soleil ! » Face au beau et énigmatique héros de cet enjeu meurtrier, le chasseur… est une chasseresse. Et quelle chasseresse, puisqu’elle a la beauté d’Ursula Andress. Laquelle, dès sa première apparition au cours d’un strip-tease avorté, dispose d’un soutien-gorge sacrément armé. Au propre comme au figuré. On se croirait dans Austin Powers.

Dès les premières minutes du film, Petri rappelle les règles de la chasse à l’homme, règles que contestent en râlant ceux qui y participent : ils n’ont pas le droit d’utiliser leurs armes dans les restaurants, les hôpitaux, les orphelinats… « En Amérique, se plaignent-ils à propos des normes italiennes, on peut tirer où on veut et quand on veut ! » Et, lorsqu’ils tuent leur victime devant les flics, ils peuvent encore se ramasser un PV pour mauvais stationnement. Petri utilise un ton sarcastique qui déforme à peine la réalité, voire pas du tout quand il s’agit du port d’arme américain. L’ironie constante du cinéaste aborde aussi le cinéma. N’oublions pas que Petri, avant de devenir scénariste (en 1953) et réalisateur, d’abord de courts-métrages (en 1954) puis de longs (en 1961), a été critique. Et qu’en que tel, il reconnut tout à la fois la grandeur et les limites du cinéma néoréaliste. Alors que les critiques marxistes voient dans le travail de Petri une continuité du néoréalisme. Quoi qu’il en soit, dans La dixième victime, Mastroianni rend, sur la plage d’Ostie et en compagnie d’adorateurs, un culte au soleil. Quelques-uns de ses détracteurs lui balancent des œufs et des tomates tandis que lui déclare ne pas vouloir tenir compte de ces « néoréalistes vulgaires ».

Avec son rythme trépidant et sa fin bouffonne, le film pourrait passer pour une comédie alors qu’il est beaucoup plus que ça. Le rapport chasseur/chassé, bourreau/victime, renvoie à n’importe quelle relation humaine ou amoureuse avec ses tromperies et ses coups bas. Et ce futur d’opérette, avec ses stations-services de relaxation et cette course au meurtre, n’est finalement pas si éloigné du nôtre.

 

Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon – c’était la mode des titres à rallonge – est beaucoup plus angoissant. S’ouvrant magistralement au son d’une musique d’Ennio Morricone, le film est, là encore, placé sous le sceau du cynisme. Bien avant Police Python 357 (1976, Alain Corneau) et No Way Out (1987, Sens unique, Roger Donaldson), et d’une façon bien plus fascinante qu’eux, Petri suit un flic assassin et fasciste qui enquête sur un meurtre, celui de la jolie Florinda Bolkan… qu’il a lui-même commis. Dans le rôle du policier retors, Gian Maria Volontè est formidable.

 

Même s’il a quitté le parti communiste en 1956, Petri est resté un homme de gauche et ses films sont toujours une dénonciation hésitant entre humour et cynisme. Dans Enquête, il faut voir les interrogatoires musclés pratiqués par des policiers semblables à des mafieux. Volontè peste après les graffitis que l’on voit sur les murs (Viva Mao, Staline, le Che, Ho Chi-Minh) et les fait effacer en ne laissant que « À bas Staline ». Pour mieux combattre les gauchistes, il prône l’infiltration des milieux étudiants et ouvriers par des flics à cheveux longs. Il est ignoble et fascinant, intransigeant et grotesque et tellement proche de la réalité à force d’outrances. Petri égaye ce monde d’état major kafkaïen où la hiérarchie joue un rôle décisif – « Je suis quelqu’un de respectable, je représente le pouvoir », entend-on – par des phrases à l’emporte-pièce. « La révolution est comme la syphilis, annonce Volontè. Elle est dans le sang ! »

Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon a, parmi tous les prix récoltés, obtenu celui du jury à Cannes et l’Oscar du meilleur film en langue étrangère, à une époque où les films politiques obtenaient une audience mondiale. Avec La dixième victime, plus amusant même si intrinsèquement politique lui aussi, Enquête est toujours aussi fort et aussi dérangeant, toujours aussi magistral. A voir absolument !

Jean-Charles Lemeunier

 

 
« La dixième victime » et « Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon » : sorties en DVD et Blu-ray chez Carlotta Films le 12 juillet 2017.
 

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