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Inédit en salles et diffusé sur ARTE dans une version courte, Verbotene Filme (Les films interdits), le documentaire de Felix Moeller consacré au cinéma de propagande du IIIe Reich, est sorti en DVD le 9 mai dans une copie intégrale chez ESC Conseils.

À travers un corpus important de films — 1200 produits sous le régime nazi dont une centaine de propagande pure et 40 encore interdits et mis sous clef —, Moeller pose une question toujours d’actualité plus de soixante-dix ans après : doit-on ou pas montrer ces films ? Les réponses sont divergentes, quels que soient les interlocuteurs : public lambda, militants néo-nazis repentis, historiens, critiques, directeurs de cinémathèques, cinéastes ou personnes liées directement à l’histoire du cinéma allemand : on entend ainsi la fille du réalisateur Wolfgang Liebeneiner ou le neveu de l’acteur très populaire Emil Jannings. L’historien Moshe Zimmermann estime ainsi que ces films présentent des stéréotypes qui sont toujours dangereux, d’autant qu’ils peuvent encore se propager. Mais, précise-t-il, « pour les Israéliens, leur diffusion n’est pas un problème ». Diffusion qu’il préconise malgré tout d’accompagner d’un travail pédagogique. Le cinéaste Oskar Roehler regrette quant à lui que ces films interdits soient malgré tout accessibles aux élites. Pourquoi, dans ce cas, ne pas les montrer à tous, en expliquant leur contenu propagandiste ?

 

 

Il manque peut-être à ce documentaire forcément passionnant un aspect historique. Pour qui n’est pas familier du cinéma nazi — et, curieusement, la cinéaste la plus connue en France avec Veit Harlan, Leni Riefenstahl, n’est pas citée —, un petit récapitulatif aurait été bien utile. Car Moeller parle des films un peu en vrac, commence par le plus connu et sans doute le plus violemment antisémite de tous (Jud Süß, Le Juif Süss) puis pioche dans une quinzaine d’autres productions, sans qu’on sache toujours d’où viennent les extraits et le spectateur non spécialiste s’embrouille parfois.

Dommage aussi qu’il ne soit fait aucune mention de Theresienstadt, commencé en 1944 par Kurt Gerron, dont le cynisme propagandiste fait dresser les cheveux sur la tête puisque le film raconte combien il fait bon vivre pour les Juifs dans un camp de concentration ! Si Moeller s’intéresse à deux grandes figures du cinéma allemand, Emil Jannings et Heinrich George — un communiste passé au nazisme —, il est dommage qu’il laisse de côté Kurt Gerron, acteur dans les films de G.W. Pabst, Josef von Sternberg et Robert Siodmak. Interné parce que juif à Theresienstadt, les nazis l’obligèrent à tourner ce film sur le camp, sous-titré Le Führer donne une ville aux Juifs, avant de le déporter à Auschwitz où il est mort.

Sans entrer dans le détail, Moeller veut montrer que les nazis ont abordé des genres cinématographiques différents, y compris quelque musicals qui semblent très proches du modèle hollywoodien. Une historienne, Sonja M. Schulz, commente la difficulté d’étudier ces films. On les trouve principalement sur YouTube, explique-t-elle, sur des sources néo-nazies où les commentaires vous saluent d’un « Heil Hitler ! » ou encore chez des revendeurs d’extrême droite. La façon même dont tous ces films nazis sont conservés devient symbolique. Parce qu’ils sont en nitrate et, donc, hautement inflammables, ils demeurent stockés dans un bunker des Archives fédérales du cinéma allemand qui semble inaccessible. Le danger technique apporté par la matière dont ces pellicules sont composées est à la hauteur du danger moral.

 

 

Goebbels annonçait que « le film est l’objet de propagande le plus important », ce qui fait que ces œuvres étaient soignées et que — mais cela est terrible à écrire — les extraits présentés donnent envie de les voir dans leur intégralité. Comme cette séquence de Stukas (1941) de Karl Ritter où les joyeux pilotes allemands, après avoir pilonné les lignes ennemies, rentrent chez eux en chantant, comme s’ils occupaient une carlingue en compagnie de Gene Kelly et Donald O’Connor.

Ce cinéma-là marchait très bien et les chiffres annoncés — un milliard d’entrées en salles en 1943 contre 120 millions en 2012 — font froid dans le dos. Quelques films donnent lieu à des discussions plus précises quant à leur visionnement ou non, tel le fameux Juif Suss (1940, Veit Harlan) ou Ich Klage An (Suis-je un assassin ?, 1941, Wolfgang Liebeneiner) sur l’euthanasie. Les avis sont partagés, les uns affirmant qu’il faut les montrer en les expliquant, d’autres étant beaucoup plus réticents.

 

Heimkehr (1941, Retour au foyer) de Gustav Ucicky montre, aujourd’hui encore, les dangers d’une projection non préparée et commentée. Le film, qui justifie l’invasion de la Pologne par les troupes allemandes, est une vision inversée de la réalité. Ucicky observe une minorité allemande habitant en Pologne en butte aux vexations et autres humiliations des Polonais. Et que dire de cette brute, un Polonais assurément, qui dépoitraille une jeune fille allemande pour lui arracher la chaîne qu’elle porte autour du cou et lui prendre son pendentif : une croix gammée ! Les méchants Polonais ont d’ailleurs pour nous qui voyons ces extraits des gueules de nazis, preuve que la propagande était vraiment capable de faire avaler des couleuvres aux spectateurs. À l’issue d’une projection récente, Felix Moeller trouve quelqu’un qui parle d’une « persécution impitoyable des minorités par les Polonais » et ajoute que l’invasion de la Pologne par les nazis est certes « une agression » mais « provoquée par les Polonais têtus ». Soixante-dix ans après, la propagande fonctionne toujours ! Ailleurs, dans Hitlerjunge Quex (1933, Le jeune hitlérien Quex, Hans Steinhoff), c’est le père brutal, incarné par Heinrich George, de ce pauvre jeune nazi qui force son gamin à chanter L’Internationale, l’interrompant dans un couplet à la gloire du Führer. Ce qui est étrange, c’est que ce méchant papa communiste nous apparaît pour le coup comme extrêmement sympathique. Bon, il paraît qu’à la fin du film, le pauvre Quex va tomber sous les coups des militants rouges. C’est ballot !

Dans un autre film, Ohm Krüger (1941, Le président Krüger, Hans Steinhoff), de méchants Britanniques lapident de pauvres Allemandes. Les cinéastes nazis présentent toujours les Allemands comme des victimes. Et, curieusement, leurs tortionnaires — qu’ils soient Anglais ou Polonais — usent de méthodes qui sont typiquement celles des SS. Quand on retourne une situation, on la retourne complètement !  

Alors, ces films interdits, faut-il en revoir ou pas ? Sous quelle condition ? La question reste posée et c’est à chacun de nous d’y réfléchir. 

Jean-Charles Lemeunier

Les films interdits
Année : 2014
Titre original : Verbotene Filme
Origine : Allemagne
Réal. et scén. : Felix Moeller
Photo : Isabelle Casez, Aline Laszlo, Ludolph Weyer
Musique : Bjorn Wiese
Montage : Annette Muff
Durée : 94 minutes
Avec Götz Aly, Stefan Drössler, Jörg Friess, Jörg Jannings, Egbert Koppe, Johanna Liebeneiner, Sylvie Lindeperg, Oskar Roehler, Rainer Rother, Sonja M. Schulz, Ernst Szebedits, Margarethe von Trotta, Christiane von Wahlert, Moshe Zimmermann
Extraits des films : Heimkehr (Retour au Foyer), Le Juif Süss (Jud Süß), Attentat à Bakou (Anschlag auf Baku), Carl Peters, S.A. Mann Brand, Suis-je un assassin ? (Ich Klage An), Les Rothschild (Die Rothschilds Aktien Auf Waterloo), GPU, Besatzung Dora, Kolberg, Pour le mérite, Le Jeune Hitlérien Quex (Hitlerjunge Quex), Fronttheater, Stukas, U-Boote Westwärts !, Le Président Krüger (Ohm Krüger), Über Alles in der Welt…

Sortie en DVD chez ESC Conseils le 9 mai 2017.

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