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Comment parvenir à réunir dans un même film la violence d’une musique métalleuse et les blessures d’une relation père/fils avec de la sensibilité et des déclarations d’amour ? C’était le pari risqué de Morgan Simon pour son premier long-métrage, qu’il a mené jusqu’au bout d’une manière exemplaire. Compte tes blessures, que ESC Conseils a sorti en DVD ce 13 juin, est une réussite, n’ayons pas peur des mots. Et la moisson de prix récoltés ici et là dans les festivals internationaux ne viendra pas en contradiction de cette affirmation.

Le titre est la fausse traduction d’un tatouage porté par Kévin Azaïs, « Count Your Blessings » qui signifie « Apprécie ta bonne fortune ». Count Your Blessings est surtout le titre d’un album de death metal, un style musical que pratique le jeune héros de Compte tes blessures, puisqu’il chante dans un groupe d’amis. Tatoués sur tout le corps, ceux-là sont sa véritable famille, beaucoup plus que son père veuf (Nathan Willcocks, très juste, comme le sont ses partenaires Kévin Azaïs et Monia Chokri).

 

 

Le jeune homme veut attirer l’amour de son père et l’on sent que tous deux ont été fragilisés par la mort de la mère. Ils se côtoient sans jamais chercher à se comprendre. Puis arrive la femme (Monia Chokri, une actrice québécoise vue chez Xavier Dolan et, plus récemment, chez Katell Quillévéré)… et tout se précipite.

Jeune cinéaste de 30 ans, Morgan Simon n’est pas parti de rien. Ses deux premiers courts-métrages (Essaie de mourir jeune et Réveiller les morts), qui sont présents dans le DVD, sont intéressants à voir puisqu’ils sont la matière première de Compte tes blessures. Le ferment qui a permis à la pâte de lever et au long-métrage de s’intensifier, de prendre beaucoup plus d’épaisseur et de force.

 

 

Les acteurs ont tous quelque chose à défendre ici et Nathan Willcocks ne rend pas Hervé, le père, détestable, loin de là, et s’il ne fait aucun effort pour parler à son fils Vincent et l’encourager, il pense que c’est pour son bien. Voir la scène où Vincent parle à table d’un livre qu’il est en train de lire et où Hervé ne cesse de le rabaisser, véritable combat de petits coqs face à Julia, la femme nouvellement arrivée dans la famille. Vincent veut se rapprocher de Julia, à peine plus âgée que lui, pour trouver enfin à qui parler de ses tourments de fils. Hervé voit de plus en plus en lui un rival potentiel et le rejette.

Dans ce film passionnant de bout en bout, deux séquences bouleversantes sont à placer face à face : dans l’une, le fils perd pied et, dans la seconde, c’est le père. Jusqu’au bout, ils ne parviendront pas à se parler — comme déjà dans Essaie de mourir jeune — et seul un geste les relie, ce qui est déjà beaucoup pour eux. Le mal-être pour Vincent se traduit par une musique agressive et des tatouages derrière lesquels il peut se cacher, même si ceux-là disent déjà beaucoup de ses sentiments. Hervé préfère se réfugier dans le boulot, dans la vision archi-traditionnelle que les vieux peuvent avoir des jeunes et dans la culture, une culture qu’il ne peut partager avec son fils. Il faut voir ce père lettré raconter une anecdote sur le naturaliste Geoffroy Saint-Hilaire à propos d’un homard, laquelle a le don d’ennuyer Vincent qui ne la trouve pas drôle, ce qui vexe Hervé. Tout est ainsi pareil : ce que l’un fait ou dit, l’autre le conteste ou s’en moque.

 

 

Les vrais durs ne dansent pas, prétendait Norman Mailer. Alors, sans doute que Vincent ne l’est pas autant qu’il le prétend, dur ! Non seulement il danse — belle séquence de salsa avec Monia Chokri — mais il est aussi capable de pleurer et de chercher une épaule sur laquelle se reposer. Ce grand costaud n’est qu’un petit gars fragile, comme l’est également son père. Tous deux ont le mal de cette mère disparue trop tôt et ni l’un ni l’autre n’est capable de partager sa souffrance ni même d’en parler.

Morgan Simon n’est pas un cinéaste qui hésite, qui tourne autour du pot. S’il désire amener son récit sur des rivages un peu plus boueux, il y va et nous y entraîne en douceur. Une séquence d’amour peut soudain devenir très glauque mais Morgan Simon la traite avec une telle délicatesse, renforcée par le jeu des acteurs, et l’achève d’une si belle manière que l’on pense à ce cinéma français des années soixante-dix, signé Jean-Claude Guiguet ou Paul Vecchiali, dans lequel les histoires d’amour côtoyaient forcément le social. Morgan Simon, lui aussi, filme ses personnages au travail, poissonnier sur un marché, caissière dans une moyenne surface, chanteur ou tatoueur. Et vous savez quoi ? Paul Vecchiali est au nombre des remerciements du générique final, parce que Morgan l’a eu pour parrain cinématographique avec Sylvie Verheyde dans le cadre d’emergence (sans accent et sans capitale), une structure créée en 1998 par Élisabeth Depardieu, qui aide les jeunes réalisateurs à mener à bien leurs projets de premiers longs-métrages.

Alors, pourquoi attendre pour découvrir Compte tes blessures ?

Jean-Charles Lemeunier

Compte tes blessures
Origine : France
Année : 2017
Réal. et scén. : Morgan Simon
Photo : Julien Poupard
Musique : Julien Krug, Selim Aymard
Montage : Marie Loustalot
Durée : 80 minutes
Avec Kévin Azaïs, Monia Chokri, Nathan Willcocks, Julien Krug, Selim Aymard, Cédric Laban…

DVD sorti chez ESC Conseils le 13 juin 2017.

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