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La collection Hollywood Legends, chez ESC Conseils, s’enrichit de deux nouveaux titres, deux films rares d’Elia Kazan : Pinky (1949, L’héritage de la chair) et Man on a Tightrope (1953, Cirque en révolte), tous deux produits par la Twentieth Century Fox. Deux films séparés par le témoignage de Kazan devant la Commission des activités anti-américaines, la terrible HUAC (House Un-American Activities Committee), devant laquelle il va livrer en 1952 le nom de quelques-uns de ses camarades soupçonnés de communisme.

 

 

Lorsque Darryl F. Zanuck, le patron de la Fox, décide de mettre en chantier une adaptation du roman de Cid Ricketts Sumner, Quality, publié en 1946, Kazan est l’un des spécialistes des sujets sociaux. L’héroïne, Patricia dite Pinky – qui donnera ce surnom au titre du film –  est une jeune femme noire à la peau suffisamment claire pour passer pour blanche et pour vouloir épouser un médecin blanc. Cela est vrai jusqu’à son retour auprès de sa grand-mère, dans le Deep South, où elle comprend où est sa place, Dans le bonus du DVD, Michel Ciment (auteur de Kazan par Kazan) explique que le film est confié d’abord à Kazan qui, accaparé par son travail à Broadway, décline l’offre. Le scénario du film étant signé par Dudley Nichols, Zanuck propose alors Pinky à John Ford. Lequel a déjà mis en images 15 sujets de Nichols.

Voici ce qu’écrit Joseph McBride dans A la recherche de John Ford (Actes Sud) : « En 1947, l’Oscar du meilleur film fut attribué à un film de Kazan, Gentleman’s Agreement (Le mur invisible), un film produit par la Fox sur un journaliste qui se fait passer pour un Juif pour démasquer l’antisémitisme. Cela donna des idées à Zanuck : « Refaisons la même chose avec un Noir. » Zanuck lui ayant rendu service en facilitant le tournage de Dieu est mort, Ford lui devait un film (…) Mais l ‘enquête de la HUAC découragea rapidement les studios de produire des films dénonçant les problèmes sociaux. Même Zanuck fut affecté par cette vague de timidité qui s’abattit sur Hollywood (…) Le projet fut réactivé à la hâte après l’annonce de deux autres films sur des thèmes raciaux : Home of the Brave (Je suis un Nègre de Mark Robson, 1949) et Lost Bundaries (Frontières invisibles d’Alfred L. Werker, 1949). »

 

 

Ajoutons que le film de Robson, qui traite des tensions raciales dans l’armée, est aussi sorti sous le titre La demeure des braves. Quant à Frontières invisibles, il met en scène un médecin métis qui se fait passer pour blanc jusqu’au moment où la vérité éclate. McBride nous apprend encore que le scénario de Nichols est retapé par Philip Dunne, qui apporte un élément important : « Il suggéra, entre autres changements, que le boyfriend blanc de Pinky, au lieu de l’abandonner quand il apprend son secret au début de l’histoire, décide de rester avec elle à condition qu’elle se fasse passer pour blanche (…) Ford commença le tournage en mars 1949 – mécontent parce que Zanuck avait refusé des extérieurs dans le Sud. Puis Ford eut des difficultés dans ses rapports avec Ethel Waters et Zanuck suggéra de refaire certaines scènes pour les rendre moins théâtrales. « C’était une différence d’opinion d’ordre professionnel, a déclaré Zanuck. Les Nègres de Ford étaient comme Tante Jemima – NDA : Aunt Jemima était une marque de produits pour le petit déj’, représentée par une mama noire, fichu sur la tête. Des caricatures. J’ai pensé que nous allions avoir des ennuis. Jack m’a dit : « Je crois que vous feriez mieux de prendre un autre réalisateur. » Je lui ai dit : « Terminez le travail de la journée » et je l’ai remplacé. »

 

 

La raison officielle du changement de réalisateur  fut donc un zona de John Ford. McBride poursuit en citant l’autobiographie de Philip Dunne (Take Two : A Life in Movies and Politics) : « La vérité, c’est que Ford rendait Ethel Waters dingue (…) Ford avait des vues de l’ancien temps sur la question des races. Il voulait que Waters gémisse des spirituals. Il ne comprenait pas, c’est tout.  » Suite à la maladie « diplomatique » de Ford, revoilà donc Kazan aux manettes de Pinky. Après une mise en place quelque peu bavarde, le cinéaste entre dans le vif du sujet : les tensions raciales. Il est vrai que la description de la petite ville et le procès qui suit était tout à fait dans les cordes de Ford. Mais Kazan, qui lui aussi a filmé brillamment un procès dans Boomerang (1947), s’en sort très bien dans le rendu des rapports entre les deux communautés et de ce racisme insupportable qui rend quelques-uns de ses personnages – le shérif, joué par Arthur Hunnicutt, ou la vieille cousine, formidablement rendue par Evelyn Varden qui la rend exécrable – si odieux, le tout contrebalancé bien sûr par ceux qui sont montrés positivement : Ethel Barrymore, le médecin (Griff Barnett) ou le juge (Basil Ruysdael).

 

 

Pour le rôle de Pinky, Lena Horne et Dorothy Dandridge, qui toutes deux auraient mieux convenu, furent intéressées mais pas retenues. Rappelons que la première fut blacklistée pour des convictions trop à gauche vis-à-vis des maccarthystes. Quant à la seconde, il faudra qu’elle attende 1954 et Carmen Jones d’Otto Preminger pour avoir enfin un premier rôle. C’est donc la très blanche Jeanne Crain qui remporte le gros lot. Sans doute choquait-elle moins la censure dans les scènes où elle embrasse son fiancé William Lundigan. Kazan lui-même la trouvait trop fade, avec des allures d’institutrice. Ce qui n’empêcha pas Jeanne Crain d’obtenir une nomination aux Oscars pour Pinky. Olivia De Havilland la coiffera au poteau avec The Heiress (L’héritière) de William Wyler. De même, Ethel Barrymore et Ethel Waters qui concouraient pour la meilleure actrice de second rôle furent battues par Mercedes McCambridge dans All the King’s Men (Les fous du roi) de Robert Rossen.

 

 

Quand il aborde Man on a Tightrope en 1953, Kazan vient de tourner A Streetcar Named Desire (1951, Un tramway nommé Désir) et Viva Zapata (1952). Le renversement de vapeur de son passage devant l’HUAC et de ses dénonciations vont changer son cinéma. Premier film réellement anticommuniste, Man on a Tightrope sera suivi d’un chef-d’oeuvre, On the Waterfront (1954, Sur les quais), dans lequel il est question de dénonciation. Kazan n’est jamais aussi bon que lorsqu’il exprime ses doutes et ses choix. Son Cirque en folie est plus banalement dans l’air du temps de cette vague anti-rouges qui a submergé Hollywood. En Tchécoslovaquie en 1952, le directeur d’un cirque nationalisé finit par se persuader, après quelques hésitations, qu’il faut passer à l’Ouest. Le film se laisse suivre sans ennui même si, sur le sujet analogue du passage Est-Ouest, Torn Curtain (1966, Le rideau déchiré) d’Hitchcock lui est supérieur tout en n’étant pas, loin s’en faut, l’un des meilleurs sujets tournés par le maître du suspense. Malgré tout, en quelques plans d’ouverture, Kazan montre qu’il sait manier sa caméra. Le cirque chemine tranquillement sur une petite route lorsqu’une colonne de motards l’oblige à se ranger à toute vitesse pour laisser passer un convoi militaire, ce qui ne se fait pas sans mal, avec son lot de roulottes dans le fossé et d’essieux cassés. Le convoi en question transporte des prisonniers et force est de reconnaître que ces images nous plongent immédiatement dans un climat de malaise. L’autre atout du film, à côté de la mise en scène de Kazan, est la présence de Gloria Grahame dont le premier plan, jambes et pieds nus dessinant sur le mur, possède une charge érotique certaine.

 

 

Autant le personnage du flic communiste, joué par Adolphe Menjou, connu pour ses convictions violemment maccarthystes, est intéressant – on le découvre couché, écoutant l’interrogatoire de Fredric March, le directeur du cirque, et on le verra constamment avec son veston constellé de cendres de cigarette -, autant les autres personnages sont malgré tout assez peu dessinés, se contentant d’être les stéréotypes du cirque : le patron dépossédé, puisque nationalisé, et qui cherche à s’en sortir, les clowns, le nain, la jeune écuyère, la possible idylle entre la femme du directeur et le dompteur, etc. Reconnaissons que quelques-uns sortent malgré tout du lot : la Duchesse (Dorothea Wieck) et la mère du directeur, bouleversante parce qu’elle reste muette et que seuls ses yeux expriment ce qu’elle ressent. Elle est incarnée par Mme Brumbach dont le cirque, qui réussit de s’échapper d’Allemagne de l’Est en 1950, servit de base au scénario de Neil Paterson et Robert Sherwood.

 

 

Bien sûr, rien n’est laissé au hasard dans la description du contexte. Ce cirque qui tombe en morceaux, où les toiles se déchirent dès qu’on tire dessus, où tout est prêt à casser, figure l’état du pays, usé par la guerre, le nazisme puis la mainmise soviétique. Kazan dénonce également les commissaires politiques qui surveillent leurs propres hommes, montrés sous un éclairage évident de paranoïa. La voie du salut est apportée par le directeur lui-même, qui n’en peut plus de ce régime, mais aussi par un Américain qui se cache au sein du cirque. L’action prend le dessus dans la seconde partie du film avec la préparation de la fuite et tous les obstacles qui se dressent au fur et à mesure. L’intelligence de Kazan est aussi d’avoir tourné son film en extérieurs en Bavière. Enfin, saluons encore son sens du détail avec, par exemple, le personnage du chef du poste-frontière, qui passe son temps à se faire masser. Lorsque le cirque arrive, il est d’abord étonné, puis rit, avant de comprendre ce qui se passe réellement. Bien que ne faisant pas partie des grands films d’Elia Kazan, Cirque en révolte mérite, ne serait-ce que pour tout cela, qu’on s’intéresse à lui.

Jean-Charles Lemeunier

L’héritage de la chair et Cirque en révolte sortis en DVD nouveau master haute définition chez ESC Conseils le 17 avril 2017.

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