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On l’a perdu de vue, Walerian Borowczyk, à qui Carlotta Films consacre un superbe coffret de sept films en DVD et Blu-ray. Pourtant, ce cinéaste polonais (1923-2006) qui débuta sa carrière par des films expérimentaux d’animation  — dont plusieurs en collaboration avec Jan Lenica en Pologne et un autre avec Chris Marker une fois arrivé en France — pour la prolonger en donnant quelques chefs-d’œuvre au cinéma érotique mérite qu’on s’y intéresse. La raison principale étant cet aspect transgressif, irrévérencieux, volontiers surréaliste qui traverse toute sa filmographie.

En nous proposant, à côté de ses films les plus connus — Goto l’île d’amour (1968), Blanche (1971), Contes immoraux (1974), Histoire d’un péché (1975), La Bête (1975), Dr Jekyll et les femmes (1981) —, ses premiers courts d’animation (dont Les astronautes, 1959) et son premier long, lui aussi d’animation (Le théâtre de M. et Mme Kabal, 1967), Carlotta nous permet une traversée tout autant archéologique que stylistique de l’œuvre de Borowczyk.

Le cinéaste semble toujours aller contre. Contre les idées reçues, contre la manière traditionnelle de montrer les choses, contre une stupide censure qui, sous couvert de bon goût, n’admet pas certaines images, etc. Noël Véry, qui a très bien connu Borowczyk et a été au fil du temps son caméraman et son chef op’, décrit dans le superbe bonus à partir du making-of muet de La Bête la façon de travailler minutieuse du cinéaste. On dit souvent, à propos de Sternberg, que ses acteurs n’étaient pour lui que des tubes de gouache qu’il disposait comme il l’entendait sur l’écran. De la même manière, Borowczyk dirigeait ses mises en scène au cordeau, le geste des acteurs devait être précis au centimètre près, ce qui eut le don, toujours d’après Noël Véry, d’exaspérer le grand Marcel Dalio.

 

 

C’est finalement dans l’érotisme que Boro, ainsi que l’appelaient ses amis, trouva la subversion finale. Véry explique que le cinéaste était pudique — d’où sa gêne à diriger les séquences de nu — mais voyeur. Ce que confirme la vision des Astronautes, ce court-métrage réalisé à partir d’images animées et cosigné par Chris Marker. Lequel sortira, trois ans plus tard, un long-métrage (la sublime Jetée, source d’inspiration pour Terry Gilliam et son Armée des 12 singes) à partir de photos. Dans Les astronautes, le voyeurisme est déjà présent. L’astronaute en question (joué par Michel Boschet, futur réalisateur du court-métrage d’animation Demain la petite fille sera en retard à l’école, César 1980), dans son engin spatial, examine son environnement par un double périscope. Vu de l’extérieur, on voit les deux tuyaux qui sortent de l’astronef et… deux yeux au bout. Et que regarde-t-il, entre autres, l’astronaute en question ? Une jeune femme en maillot à sa fenêtre (Ligia Branice, compagne de Borowczyk que l’on va retrouver dans plusieurs de ses longs-métrages jusqu’en 1978, et aussi dans La jetée de Marker).

 

 

C’est encore Ligia Branice, femme d’un vieux seigneur médiéval (Michel Simon) dans Blanche, que l’on va surprendre nue dans son bain. Depuis son premier long, Goto l’île d’amour, dans lequel il dénude la poitrine de Ginette Leclerc, Boro comprend que la subversion passe à présent par la nudité. À partir des Contes immoraux, celle-ci sera au cœur de son cinéma.

 

 

Ces Contes, justement, qu’il place sous le double signe de La Rochefoucauld (« L’amour, tout agréable qu’il est, plaît encore plus par les manières dont il se montre que par lui-même ») et d’André Pieyre de Mandiargues, à qui il emprunte son premier sketch, La marée. Et qu’il ouvre par une nouvelle citation : « Julie, ma cousine, avait 16 ans, j’en avais 20, et cette petite différence d’âge la rendait docile à mes commandements. » Là encore, Borowczyk n’est jamais là où l’on pourrait l’attendre. La marée, avec ce monologue de Fabrice Luchini, est beaucoup plus érotique par le texte que par les images, où le flux et le reflux de la mer va de pair avec les vagues du désir ressenties par le narrateur.

Mais l’on aurait tort de s’arrêter au seul érotisme. Même s’il a signé un cinquième épisode peu convaincant de la série Emmanuelle, Borowczyk ne filme pas de l’érotisme de salon, bon pour le bourgeois qui veut s’encanailler. Plus proche d’Arrabal que de Just Jaeckin, il attaque toutes les hypocrisies, qu’elles viennent de la bourgeoisie ou de l’église. Dans l’épisode sur Lucrèce Borgia de ses Contes immoraux, il n’hésite pas à filmer les rapports incestueux entre Lucrèce (Florence Bellamy), son frère (Lorenzo Berinizi) et, surtout, son père, le pape Alexandre VI (Jacopo Berinizi). Hypocrite est encore l’Église dans Histoire d’un péché, qui interdit le divorce en Pologne mais l’accepte à Rome moyennant finances. Dans La Bête, le curé (Roland Armontel) qui vient baptiser le fils de famille (Pierre Benedetti), débarque avec deux gamins, un organiste et un chanteur, qu’il va embrasser à pleine bouche. Dans ce même film, la haute bourgeoisie représentée par Guy Tréjan, un marquis désargenté, n’est pas plus épargnée, prête à toutes les manigances pour redorer son blason.

 

 

Borowczyk a souvent aimer filmer les rapports entre les femmes et les monstres, montrer l’attirance des unes pour les autres. La Bête est ainsi la version trash du conte pour enfants, La Belle et la Bête. Chez Mme Leprince de Beaumont, qui écrit le récit en 1757, chez Cocteau et même plus tard chez Disney, on s’arrête à cet amour incertain que la Belle éprouve finalement pour la Bête. Boro va beaucoup plus loin. Ah oui, la Belle est tombée amoureuse de la Bête ? Et que se passe-t-il ? Il filme Sirpa Lane, la belle marquise, surprise dans les bois par la Bête. Elle va d’abord s’enfuir, être rattrapée et violée, pour finalement y prendre goût et pratiquer avec sa partenaire sacrément pourvue des choses que la morale, expliquait Brassens, réprouve. Gare au gorille, pourrait chantonner également Boro qui s’amuse de ce sexe animal évacuant une interminable semence. Semence que, précise Noël Véry, le cinéaste a pris plaisir à confectionner chez lui à partir de tout un tas d’ingrédients.

 

 

Le monstre est également présent dans Dr Jekyll et les femmes (malheureusement présenté dans sa seule v.f.). En offrant à Udo Kier le rôle du docteur, Borowczyk se place dans la continuité des deux films de Paul Morrissey et Andy Warhol — et, accessoirement, Antonio Margheriti — dans lequel Kier est tour à tour le médecin responsable de la créature (Chair pour Frankenstein, 1973) et le maître des vampires (Du sang pour Dracula, 1974). De toutes les versions filmées de L’étrange cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde, j’avoue ma préférence pour celle de Rouben Mamoulian (1932) dans laquelle Hyde (Fredric March) venge Jekyll de ses frustrations sexuelles imposées par la société victorienne. Dans Dr Jekyll et les femmes, deux acteurs jouent les deux rôles de Jekyll et Hyde (Kier et Gérard Zalcberg) et ce sont surtout les personnages annexes de ce huis-clos qui rendent le film, une fois de plus, subversif. La vieille baderne de général (Patrick Magee) et son enfant (Agnès Daems), jeune fille rangée qui se dévergonde à vue d’œil dès l’apparition du monstre, et la fiancée-même de Jekyll (Marina Pierro) qui prouvera son goût pour la monstruosité.

Rien ne choque Borowczyk et aucune morale n’a le droit de réprouver tel ou tel acte. L’humour vient parfois au service de ce qu’il veut démontrer. Toujours dans La Bête, la fille du marquis (Pascale Rivault) et le serviteur noir (Hassane Fall) essaient tout au long du film de coucher ensemble, à chaque fois interrompus par un appel du maître de maison. Alors, frustrée, la jeune femme va chercher son plaisir en se frottant au mobilier. Piètre consolation ! C’est aussi de masturbation féminine dont il est question dans Intérieur d’un couvent — hélas, absent du coffret — avec cette fois — on retrouve le Boro iconoclaste et anticlérical — une image de Jésus gravée sur le godemiché.

 

 

Quand la sexualité n’est pas frontale, elle prend les chemins détournés du symbolisme, preuve que, chez Boro, tout est symbole. Les escargots sont présents tout au long de La Bête, symboles sexuels — le cinéaste réalise même en 1975 le court-métrage L’escargot de Vénus sur un texte de Rémy de Gourmont et des dessins de Bona —, et le sexe lui-même devient symbole de la libre-pensée, à laquelle était liée le libertinage du XVIIIe siècle. Car comment, pour lui, ne pas dénoncer ce que la société et sa morale imposent. C’est cette jeune Blanche qui, au Moyen-Âge, a été forcée d’épouser un vieux seigneur et qui devient l’objet de la convoitise d’un roi (Georges Wilson) à qui elle ne peut opposer de refus, alors qu’elle-même est tombée amoureuse du fils (Lawrence Trimble) d’un premier mariage de son époux. La liberté est bafouée comme elle est dans Goto, dans cette île coupée du reste du monde et que le gouverneur (Pierre Brasseur) mène d’une main de fer.

Le corps reste la dernière liberté, malgré toutes les pressions sociétales, religieuses et conformistes. L’avilir, le forcer, le cacher revient à priver l’autre de sa liberté. C’est ce que raconte Histoire d’un péché, qui marque le retour de Borowczyk en Pologne, le temps d’un long-métrage (son premier tourné dans son pays d’origine). Le cinéaste y appelle même Diderot à la rescousse, cité par l’un des personnages : « Le bonheur et l’intégrité sont présents dans les pays où la loi traite les instincts de manière sérieuse. » Et d’évoquer l’île des Pins où les femmes vont nues ou le Japon où hommes et femmes ont le droit de se baigner ensemble « sans honte ».

 

 

Histoire d’un péché est un mélo érotisé, du Jules Mary ou du Adolphe d’Ennery revus et corrigés par Sade. Il y a quelque chose des Infortunes de la vertu, dans ce récit de cette jeune amoureuse très catholique (Grazyna Dlugolecka) qui, par amour puis par force, va glisser vers ce que l’on nomme commodément le vice. L’action se déroule à la fin du XIXe siècle et Borowczyk énumère tout au long de son film toutes les exigences, les intimidations imposées. Il y a d’abord cette notion de péché, imposée par l’église, puis les différentes pressions familiales, celle du chef de bureau qui refuse un congé (« Cela fait 27 ans que je n’en ai pris », argumente-t-il), celle d’un homme sur une femme, qui se croit le droit de l’importuner sous prétexte qu’il est le mâle, celle du riche sur le pauvre…

 

 

Se replonger aujourd’hui dans Borowczyk, c’est sentir ce courant libertaire qui traversa le cinéma des années soixante-dix. Une liberté maîtrisée chez le cinéaste au millimètre près, comme l’étaient déjà ses films d’animation, tel l’étonnant M. et Mme Kabal. Cette liberté, Boro la doit sans doute aussi à sa rencontre avec le producteur Anatole Dauman dès Les Astronautes. Avec Argos Films, Dauman produira Contes immoraux et La Bête à la même époque que L’empire des sens et L’empire de la passion d’Oshima. L’audace de Borowczyk ne dérive jamais vers n’importe quoi mais garde au contraire une honnêteté éminemment politique. Ce qui, dans ces mois électoraux affligeants, fait du bien.

Jean-Charles Lemeunier

Coffret collector Walerian Borowczyk (8 DVD, 3 Blu-ray, 2 livrets) édité par Carlotta Films le 22 février 2017. Nouveaux masters restaurés 2K.

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