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Comme dans une course de chevaux avec handicap, le Valmont (1989) de Milos Forman, que Pathé ressort en DVD/Blu-ray à la fin du mois, partait dès sa sortie avec un obstacle évident : celui d’avoir été précédé, six mois plus tôt, par Les liaisons dangereuses de Stephen Frears. Deux films adaptés du même bouquin, le fameux roman épistolaire de Choderlos de Laclos, et deux visions assez différentes, la première due à la plume de Christopher Hampton (la version Frears), la seconde à celle de Jean-Claude Carrière. En France et malgré la présence du scénariste français au générique du film de Forman, c’est la version Hampton qui obtiendra gain de cause. D’abord parce que le film de Frears est emballant, mené par des acteurs au mieux de leur forme, mais aussi parce que Christopher Hampton a adapté pour la scène ses Liaisons dangereuses et que le spectacle, tout aussi bon, a tourné dans les théâtres français avec Caroline Cellier et Bernard Giraudeau dès 1988. Avant d’être repris en 2012 à Paris par John Malkovich, un des interprètes du film de Frears. Malkovich qui signait seulement la mise en scène et l’adaptation de la pièce sans jouer dedans, une adaptation proche de celle de Hampton, très sensuelle, et — c’était nouveau — marquée par une modernité anachronique.

 

Finalement, quelle est-elle cette différence entre Hampton et Carrière ? Dans les deux, certes, il est question de libertinage mais, chez l’un et l’autre, l’axe des liaisons est légèrement faussé par rapport à Laclos. Dans le roman du XVIIIe siècle, Valmont et la marquise de Merteuil se racontent par lettres leurs exploits amoureux. Valmont les mène au grand jour, puisque, à l’époque, un homme a le droit de se montrer en libertin tandis qu’une femme doit se cacher. Dans ce jeu de manipulations des sentiments amoureux, Valmont tombe amoureux de Mme de Tourvel et finira tué dans un duel. C’est là où les deux versions divergent. Pour Hampton, Valmont est réellement tombé amoureux de Mme de Tourvel — c’était déjà le cas dans Les liaisons dangereuses 1960 de Roger Vadim, modernisées et très intéressantes — et il se laissera mourir de l’avoir perdue à cause de sa propre trahison. Pour Carrière, le véritable amour caché lie Valmont à Merteuil. Même s’il semble éprouver de réels sentiments pour Mme de Tourvel, Valmont n’est qu’un libertin et le seul combat qui lui tient à cœur est celui qu’il mène contre Merteuil, dont il ne cesse de réclamer les faveurs — on comprend qu’ils ont été amants par le passé mais qu’à présent, ils se contentent de s’exciter mutuellement par le récit de leurs frasques avec d’autres. Enfin, Carrière et Hampton ne concluent pas leur scénario de la même manière. Le côté grandiloquent avec lequel s’achève le livre de Laclos (Merteuil défigurée par la petite vérole) a été seulement conservé dans Les liaisons dangereuses 1960 avec Jeanne Moreau et dans Les liaisons dangereuses avec Glenn Close. Signalons tout de même que, dans la dernière version (insipide) du roman, Cruel Intentions (1999, Sexe Intentions) de Roger Kumble, Merteuil (Sarah Michelle Gellar) est défigurée moralement puisqu’on la trouve en possession de cocaïne. Damned !

 

Avec Valmont, Forman et Carrière ont fait le choix de confier les personnages de Laclos à des acteurs plus proches de leur âge. Fairuza Balk (qui joue la nigaude Cécile de Volanges) a réellement 15 ans et Henry Thomas — que l’on a découvert tout gamin dans E.T., Elliott, c’est lui ! — a tout juste 18 ans, ce que doit avoir Danceny dans le roman. Chez Frears, Uma Thurman avait déjà  18 ans et Keanu Reeves 24. Malgré tout, les acteurs de Valmont sont beaucoup moins flamboyants que ceux des Liaisons dangereuses et on préférera le couple John Malkovich/Glenn Close (chez Frears) à Colin Firth/Annette Benning (chez Forman) et, surtout, Michelle Pfeiffer (Frears) à Meg Tilly (Forman). Forman a choisi de rendre beaucoup plus fades ses personnages, moins dans la démesure. Dans cette vision cynique de l’amour, des sentiments et du mariage, on donnera néanmoins à Valmont un avantage : celui d’une fin plus réussie où la sobriété est finalement beaucoup plus dans le ton. Personne n’est ici défiguré et l’on se dit que ce joli monde aristocratique bâti sur l’hypocrisie, où les valets sont tenus de rester éveillés et de se lever à chaque passage de leurs maîtres d’une chambre à l’autre — car les riches amants adorent batifoler lorsque les maris dorment — n’en a plus que pour quelques années à vivre dans l’insouciance.

Jean-Charles Lemeunier

Valmont
Origine : Grande-Bretagne, France, Etats-Unis
Année : 1989
Réal. : Milos Forman
Scénario : Jean-Claude Carrière, Milos Forman d’après Les liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos
Photo : Miroslav Ondricek
Musique : Christopher Palmer, Mozart, Couperin, Haydn, Charpentier…
Montage : Nena Danevic, Alan Heim
Prod. : Claude Berri, Michael Haussman, Paul Rassam

Durée : 137 mm
Avec Annette Benning, Colin Firth, Meg Tilly, Fairuza Balk, Henry Thomas, Jeffrey Jones, Siân Phillips, T.P. McKenna, Ian McNeice, Ronald Lacey, Vincent Schiavelli, Sandrine Dumas, Niels Tavernier…

La version restaurée en DVD/Blu-ray sort chez Pathé le 29 mars 2017.

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