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La nouvelle est toujours excellente lorsqu’on apprend la sortie en DVD d’un film de Chris Marker, cinéaste rare disparu en 2012 et à la carrière très intéressante quoique malheureusement méconnue. Argos Films et Tamasa proposent à notre gourmandise Description d’un combat, tourné en Israël par Marker en 1960, auquel fait suite Description d’un souvenir (2006) de Dan Geva. Le coffret est en outre accompagné d’un livret très informatif.

Quarante-six ans après le documentaire de Chris Marker, Dan Geva revient sur les lieux filmés par le cinéaste et essaie de retrouver ses personnages. Un bel effet de miroir sur lequel le temps a passé et sans doute une autre vérité, vue cette fois par un Israélien et non plus un Français.

Il y a chez Chris Marker une façon de filmer reconnaissable entre toute. D’abord, il ne se cache jamais de la personne visée par sa caméra. Il en fait même un jeu, comme dans Sans soleil où une jeune fille du Cap-Vert se dissimule d’abord puis regarde crânement l’objectif, un sourire aux lèvres. Dans Description d’un combat, c’est flagrant, les gens savent qu’ils sont filmés. Il faut voir ces regards caméra au cours d’une cérémonie. Ou celui de cet adolescent qui déguste un cornet de glace. Là résident d’autres caractéristiques de l’art de filmer de Chris Marker : l’humour et la correspondance entre l’image et le commentaire. Ce commentaire, il est dit en français par Jean Vilar, maître du festival d’Avignon et du TNP — en hébreu, il est remplacé par l’écrivain humaniste Yaakov Malkin. Pendant que Marker filme ce jeune homme et son cornet, la voix de Vilar raconte une histoire, lue également chez Amos Oz. « Pourquoi êtes-vous venu en Israël, questionne-t-il. – Pour oublier. – Oublier quoi ?J’ai oublié ! » À ce moment, le garçon lève la tête, regarde la caméra et sourit. Comme s’il appréciait la blague.

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L’humour, c’est encore la correspondance entre un panneau qui, sur une route désertique, annonce un dos-d’âne et un dromadaire qui passe devant. Le commentaire qui, sur l’image d’une rue passante, annonce la population israélienne. « Deux millions… et bientôt 3 » alors qu’une femme enceinte traverse le champ. Ou cette phrase : « Ici, les noms bibliques sont mêlés à d’autres noms illustres » tandis qu’on lit, sur des enseignes, « Delilah » puis « Varda ». Agnès a dû bien rire. Ou cette phrase, plus triste, qui remarque que « Occident et Orient font pour l’instant chambre à part ».

Marker aime plaisanter, certes. Il est aussi un poète et un voyageur attentif à son époque. Le texte commence par les signes, ceux du paysage mais aussi marqués sur la peau humaine, tandis que sa caméra capte le tatouage des camps de concentration sur le poignet d’un conducteur de tracteur. En 1960, époque où Marker réalise son document, l’état d’Israël a 12 ans. Le cinéaste va alors donner un vaste panorama du pays, ses déserts et ses plages, jusque celles du lac Tibériade et de la mer Morte — « morceaux de Lune encastrés dans la Terre comme des déchets d’obus » —, ses habitants, juifs et arabes, ses jeunes et ses vieux, ses Occidentaux et ses Orientaux, sa campagne et ses travaux, ses kibboutzim, son éducation militaire mais surtout dénoncer « ces fausses symétries dans lesquelles on veut enfermer Israël. »

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Signées du grand Ghislain Cloquet, les images se suivent sans se ressembler vraiment : celles de Méa Shéarim, quartier orthodoxe de Jérusalem qui ressemble à un ghetto. Marker est encore plus explicite, voire cynique : « Méa Shéarim reconstitue le ghetto au pogrom près, et encore parce que les Israéliens se retiennent. » Celles encore de la jeunesse en bord de mer ou de ce jeune garçon, Ali, qui descend une route fortement pentue dans une caisse en bois munie de roues et d’un frein. Celle aussi de la jeune Mouna, aux regard et sourire si beaux, qui doit s’occuper seule de ses sept frères et sœur, son père rendu fou par la misère et sa mère étant à l’hôpital. Les images se font plus terribles lorsque, sorties d’archives en noir et blanc, elles montrent l’épopée de ce bateau de la Haganah, « Unafraid », parti clandestinement du sud de Rome en 1947 et appréhendé par la marine anglaise non loin des côtes de la Palestine. L’écrivain et scénariste Meyer Levin, qui participa au scénario de Compulsion (1959, Le génie du mal) de Richard Fleischer, inspiré de l’affaire Leopold et Loeb, avait réalisé un court-métrage sur l’aventure de l' »Unafraid », Lo Tafhidenu, d’où doivent provenir les extraits utilisés par Marker. Ces pauvres gens qui fuyaient l’Europe et ses camps de concentration furent renvoyés vers Chypre. À chaque époque, malheureusement, ses migrants !

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Même s’il remarque qu’ancrée dans le paysage du Moyen-Orient, « la guerre est dans toutes les mémoires qui ont plus de 12 ans », Marker n’est pas dupe et sait bien que cette paix relative dans laquelle vit le pays depuis sa création, il y a 12 ans, est fragile. « L’Occident n’avait pas prévu que l’Orient ne serait plus sa station-service » annonce, prémonitoire, le cinéaste. Il explique surtout que « cette terre est la rançon de l’injustice », ce à quoi répond Dan Geva dans Description d’un souvenir. Car refuser au pays « ce droit à l’injustice » est perçu comme une sanction. Tout en rendant hommage au film de Marker, Geva minimise la portée des images. Ce jeune Ali à qui Marker, le suivant dans sa course, prêtait des rêves olympiques, n’en aura jamais eu. Geva revient sur les lieux, montre la photo du gamin à des gens qui ne le reconnaissent pas, jusqu’à ce qu’on lui apprenne qu’il est mort anonymement. Quant à la jeune fille qui peignait et sur laquelle s’achevait Description d’un combat, Geva l’a retrouvée vivant en Angleterre, loin de ce symbole de l’avenir d’Israël que lui avait conféré le film de 1960.

Jean-Charles Lemeunier

« Description d’un combat » (1960) de Chris Marker (version restaurée), suivi de « Description d’un souvenir » (2006) de Dan Geva : sortie en salles et en DVD le 22 février 2017 chez Tamasa.
Le coffret DVD est accompagné d’un livret illustré de 84 pages.

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