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On s’en aperçoit de plus en plus : Richard Fleischer est un cinéaste qui compte, oublié dans le flot des auteurs hollywoodiens. La sortie de trois de ses films chez Carlotta devient une évidence pour de futurs achats de Noël. Ils seront disponibles en éditions simples Blu-ray et DVD et en coffret.

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Tournés en Angleterre pour les deux premiers et aux États-Unis pour le dernier, 10 Rillington Place (1971, L’étrangleur de Rillington Place), Blind Terror/See No Evil (1972, Terreur aveugle) et The New Centurions (1972, Les flics ne dorment pas la nuit) présentent tous une tonalité désenchantée identique. Le monde n’est pas brillant, peuplé d’individus pitoyables, et ceux qui essaient d’y remettre un peu d’ordre perdent tout à la fois leurs illusions et leurs plumes par la même occasion. C’est le cas des flics de The New Centurions qui, à l’image de leurs homologues romains, s’efforcent de faire respecter l’ordre. Ces policiers qui ne dorment pas la nuit ressemblent au duo typique du cinéma policier américain : un vieux revenu de tout qui forme une jeune recrue bleue-bite. Mais le ton n’est pas le même que dans le commun des polars.

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George C. Scott, ici vieux flic, a incarné l’année précédente pour Fleischer le gangster finissant  de The Last Run (Les complices de la dernière chance), parti pour un ultime baroud d’honneur en Espagne mais ne croyant plus en grand chose. Dans Les flics, son personnage de policier prêt à prendre sa retraite connaît la dureté de son métier mais y croit encore. La force de Fleischer est d’éviter les clichés dont s’engorgent souvent ce genre de récits. Non, le pré-retraité ne va pas périr la veille de son dernier jour de boulot. Ce qui l’attend est beaucoup plus triste. Non, les représentants des forces de l’ordre ne sont pas d’infâmes corrompus, prêts à tous pour augmenter leur maigre solde, mais des agents consciencieux qui tombent régulièrement sous les coups. Et non, ceux qui les donnent, ces coups, ne sont pas d’horribles truands pas plus que des Al Capone sadiques, mais de pauvres types au bout du rouleau, alcooliques, clochardisés, mis de côté par la société. On pense au titre du beau film de Clint Eastwood, Un monde parfait, ironique et tendre. Ce monde que dépeint Fleischer dans Les flics ne dorment pas la nuit mais aussi dans L’étrangleur de Rillington Place est complètement imparfait parce que les hommes, sans doute, le sont.

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Rillington Place n’est pas Boston et pourtant, à trois ans d’intervalle, Richard Fleischer s’intéresse au personnage d’un étrangleur. Les deux films sont très différents par la forme mais tout aussi passionnants l’un que l’autre. Autant L’étrangleur de Boston est un film américain de son temps, avec utilisation du split screen, autant L’étrangleur de Rillington Place ressemble à un film britannique. La caméra de Fleischer s’attache aux bas quartiers, aux petites gens, à ceux qui ne brillent pas forcément par leur intelligence, comme les personnages incarnés par Judy Geeson et John Hurt, auxquels s’oppose le retors criminel, lui parfaitement intelligent et manipulateur. C’est Richard Attenborough qui endosse cette personnalité perturbée, tout à la fois bonhomme et inquiétante. Le film n’est pas un simple thriller mais une attaque en règle contre la peine de mort et la justice anglaise, prompte à trouver un coupable et à juger sur les apparences sociales.

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Tourné dans la campagne anglaise, Terreur aveugle utilise un postulat finalement convenu bien que fonctionnant toujours à merveille : une victime aveugle face à un criminel. En 1956, Van Johnson avait eu déjà fort à faire dans le noir avec 23 Paces to Baker Street (À 23 pas du mystère) de Henry Hathaway mais la référence, l’exemple le plus connu reste bien sûr celui d’Audrey Hepburn, malheureuse non-voyante qui doit subir les assauts d’un criminel dans son appartement dans Wait Until Dark (1967, Seule dans la nuit).

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Avec Terreur aveugle, Fleischer inverse les données posées cinq ans avant par Terence Young. Incarnée par Mia Farrow, son héroïne est toujours plongée dans l’obscurité et en proie à un dangereux intrus, mais le cinéaste américain, au contraire de son confrère british, choisit de s’éloigner du huis clos et de la nuit. Son thriller se déroule en plein jour et se permet une formidable échappée dans la verdure de la campagne anglaise, à laquelle s’ajoute une non moins formidable partie de plaisir dans une tourbière. Complètement perdue, la pauvre Mia s’enfonce dans la glaise, roule dedans et cherche du secours au hasard.

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Dire que Richard Fleischer maîtrise parfaitement ces trois films, tant au niveau de la mise en scène, à chaque fois absolument magnifique, que dans la direction d’acteurs est un euphémisme. Restons sur Terreur aveugle. Le spectateur a un avantage évident sur l’héroïne : il voit ce qui se passe. Or, grâce à une mise en scène rusée, Fleischer limite notre vue et ne nous laisse apercevoir le danger qui guette la pauvre Mia Farrow que subrepticement, comme par accident. La caméra choisit des angles de prises de vue qui nous épargnent, jusqu’au moment où le personnage qui cache un détail sordide bouge. Alors nous voyons l’horreur, le détail d’un cadavre, une flaque de sang, des morceaux de verre sur le sol, que les pieds nus de Mia frôlent jusqu’au moment où ils vont carrément se poser dessus. De même qu’on ne verra du tueur que ses santiagues, qu’il essuie sans cesse en les frottant sur son jean.

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Fleischer ne nous ménage pas et crée du suspense au moindre pas, au moindre geste, et sitôt un danger écarté, il nous laisse en entrevoir un autre. Une telle justesse, une telle âpreté, une telle intelligence méritent d’être signalées. Nicolas Saada, qui assure les préfaces de chacun des films, remarque que « la mise en scène fait tout chez Richard Fleischer », sentiment partagé par Fabrice Du Welz et Christophe Gans dans les bonus. On ne peut qu’être d’accord.

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Il en va de même avec L’Etrangleur de Rillington Place. L’action se situe principalement sur trois étages d’un immeuble : l’appartement du tueur, celui des victimes et, au milieu, un lieu inoccupé. Fleischer joue avec les espaces et nous assimile, nous spectateurs, au tueur. Nous connaissons ses pulsions et plaignons la naïveté de ses victimes. Nous savons qu’il va agir et méprisons presque le manque de méfiance des autres. Ainsi, le cinéaste nous place dans une position inconfortable, finalement la même que celle de la société qui juge et condamne les innocents et ne fait que vaguement réprimander les coupables.

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Dans Les flics ne dorment pas la nuit, le monde est devenu fou et nous accompagnons au quotidien les rares personnes qui s’en préoccupent. La misère sociale envahit tout et, détail formidable de la part d’un cinéaste américain qui a fait ses classes du temps de l’Âge d’or et n’appartient donc pas au Nouvel Hollywood, c’est qu’il ne confond pas ses Centurions avec des héros des temps modernes. Ils sont eux-mêmes fragiles, en proie au manque d’ambition, tel Stacy Keach, ou au manque d’intérêt pour quoi que ce soit hormis le travail (George C. Scott). De même, Fleischer ne cherche-t-il pas à dissimuler leurs défauts physiques. Il filme ainsi le bec-de-lièvre de Stacy Keach, que l’acteur dissimule habituellement sous une moustache. Être flic de terrain, c’est un peu comme ses soldats au front décrits par Erich Maria Remarque dans À l’ouest rien de nouveau. Les tranchées sont une horreur mais partir en permission à l’arrière est terrible, avec un sentiment d’ennui et de manque qui nous terrasse, sans doute moins sûrement qu’une balle ennemie, mais tout de même. Keach, qui dans le film risque sa vie tous les jours, fait une tentative et se fait muter aux mœurs. Mais chasser les homosexuels et se faire balancer dans un lac par eux ne présente aucun intérêt. Autant retourner risquer sa peau ! De la même façon qu’il abandonne ses études de droit. Les prétoires ont moins d’attrait que les pétoires !

Il pourrait en aller de même du cinéma de Richard Fleischer. Il a filmé un temps joyeux (Happy Time, en 1952, Sacré printemps en français, bluette avec Louis Jourdan et Charles Boyer) mais préfère se frotter aux génie du mal et poser sa caméra face aux étrangleurs et à la misère sociale de notre monde. C’est beaucoup plus risqué qu’un sacré printemps mais au moins on s’y ennuie beaucoup moins.

Jean-Charles Lemeunier

Trois films de Richard Fleischer en éditions simples Blu-ray et DVD et en coffret, édités par Carlotta le 9 novembre 2016.

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