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Bertrand Tavernier à l’Institut Lumière (Photo JCL)

Après la soirée inaugurale du festival Lumière, ce 8 octobre à Lyon, qui comme d’habitude a fait son plein de spectateurs et de célébrités, à commencer par Quentin Tarantino venu « en cinéphile », la manifestation a commencé fort dès le lendemain avec un film d’Edward L. Cahn, Afraid to Talk (1932). Un cinéaste oublié dont on avait apprécié lors d’un précédent festival son extraordinaire Law and Order (1932), un des premiers films à mettre en scène l’histoire de Wyatt Earp et de son fameux duel à OK Corral dans une version très éloignée de ce que le cinéma américain montrera par la suite.

Bertrand Tavernier, à qui revient la bonne idée de proposer au cours du festival une sélection de trois films de Cahn, (Law and Order, Afraid to Talk et Laughter in Hell) a présenté cet étrange monsieur dont la carrière démarre en 1927 comme monteur et se poursuit jusqu’en 1962. « Avec mes copains du Nickel Odéon, à la fin des années cinquante, nous allions voir, souvent en Belgique, les films de la fin de sa carrière. Des séries… en dessous du Z, aux titres formidables : Zombies of Mora Tau, qu’adore Tarantino, Guns, Girls and Gangsters, It ! The Terror from Beyond Space, qui a soi-disant inspiré Alien mais je vous assure qu’il faut voir le monstre errer dans les couloirs du vaisseau spatial, un mec habillé en caoutchouc, c’est vraiment quelque chose ! Curieusement, entre 1931 et 1934, Cahn réalise pour Universal plusieurs films épatants. Est-ce son passage à la MGM qui le lisse ? Il ne signe plus rien de la valeur de ses premiers films. »

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Il explique encore que le scénario d’Afraid to Talk est dû à Albert Maltz, scénariste réputé et membre du Parti communiste, que Tavernier qualifie même de stalinien, et qui fera partie des fameux Dix d’Hollywood qui finirent en prison à l’époque du maccarthysme. Suite à ses problèmes, Maltz écrira ainsi quelques scénarios sans les signer, dont le plus connu est Broken Arrow (1950, La flèche brisée) de Delmer Daves, officiellement attribué à Michael Blankfort, son habituel prête-nom. « Dans les années soixante-dix, reprend Bertrand Tavernier, Maltz travaillera pour Clint Eastwood sur Sierra Torride et Les proies. »

Bertrand Tavernier cite encore quelques-uns des acteurs du film promis par la suite à de brillantes carrières, tels Louis Calhern ou Edward Arnold. Ajoutons qu’on pourra également reconnaître, parmi les personnages portant des panneaux à l’effigie du maire, un figurant efflanqué qui n’est autre que Walter Brennan. Lequel tiendra un rôle un peu plus proéminent dans Law and Order.

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Afraid to Talk mérite carrément le détour, affichant ces qualités particulières que l’on retrouve dans un grand nombre de films Pré-Code, c’est-à-dire tournés avant 1934 et la ferme application du code de censure. Ils ont — et c’est flagrant avec Afraid to Talk — une maturité indéniable et ont tendance à considérer le spectateur comme un adulte. On peut donc, à ce spectateur, parler de tout un tas de sujets, du gangstérisme à la sexualité, qui seront édulcorés par la suite. Prenons quelques exemples tirés d’Afraid to Talk. Cahn place face à face deux camps, celui des gangsters et celui des politiciens et policiers et, à franchement parler, on ne sait souvent pas auquel des deux appartiennent les personnages. Dans le rôle de l’assistant du district attorney, Louis Calhern inaugure une série de rôles ambigus. Ici, dans les deux camps, l’alcool coule à flots, tant dans le bureau du maire que dans les cabarets des gangsters. Parfois même, maire, D.A., chef de la police et autres notables viennent s’encanailler et picoler avec les affreux. Or, nous sommes en pleine époque de la Prohibition et seul un juge intègre refusera de lever un verre, parce qu’il respecte les lois.

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Afraid to Talk : Edward Arnold et Mayo Methot

Du côté de la sexualité, le film va assez loin également. Des orgies qui se tiennent dans les chambres d’hôtels aux danseuses qui lèvent leurs gambettes dans le repaire d’Edward Arnold, les allusions sont fréquentes. Et lorsqu’un malfrat (Robert Warwick) serre de près la jolie blondasse qu’il a entre les bras (Mayo Methot, l’épouse de Humphrey Bogart dont il divorcera pour épouser quinze jours après Lauren Bacall), il la serre vraiment. Warwick se fait très pressant auprès de Mayo, laquelle porte une robe dont ses seins menacent de s’échapper à chaque mouvement. Et ces dures séquences de violence, pendant lesquelles le pauvre groom (Eric Linden), qui a été témoin d’un meurtre, est passé à tabac par des flics corrompus, ne sont-elles pas gonflées ? De même que sont tout à fait réussis la pendaison en cellule, avec l’ombre des pieds flottant sur le mur, et le suspense qui l’accompagne. Toutes ces scènes, encore spectaculaires aujourd’hui, ont dû faire un sacré effet à l’époque ! Alors, pour ménager le public de toutes ces faces inquiétantes qui peuplent son film, Cahn a placé au centre de l’action un gentil petit couple propre sur lui, incarné par Linden et la jolie Sidney Fox, autant dire de la douceur dans un sacré monde de brutes ! Ajoutons que la photographie est signée Karl Freund, qui a fait ses preuves du temps de l’expressionnisme allemand et qui réalisera la même année The Mummy (La momie) avec Boris Karloff. Freund joue avec les lumières et les ombres, la vie nocturne, les contre-plongées symboliques, les plans rapprochés et donne à l’œuvre un style dont se servira plus tard le film noir.

Eric Linden en bien mauvaise posture policière, entouré par Louis Calhern, Tully Marshall et Frank Sheridan

La qualité d’Afraid to Talk réside aussi dans ces différents apartés, sortes de ponctuations de l’action principale. La caméra filme les rues de la grande ville et s’attarde sur deux types qui expliquent qu’ils ont faim, que c’est la dépression, tandis que les politiciens se pavanent dans les salons et s’empiffrent, comme les gangsters d’ailleurs. Elle surprend également des détails de la vie quotidienne qui rendent les personnages plus concrets. Ainsi, quand Eric Linden arrive au boulot le matin et se dévêt pour endosser son uniforme, on le découvre en caleçon fleuri, ce qui lui vaut les quolibets de ses copains.

Finalement, ce citizen Cahn qui a tant fait rire par ses nanars les cinéphiles des années cinquante, n’a-t-il pas caché son Rosebud dans ses œuvres du début du parlant ? Avec une qualité qu’il n’a plus jamais retrouvée par la suite ? Une belle découverte en tout cas !

Jean-Charles Lemeunier

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