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Mirage de la vie

Les cinéastes sont comme les saisons. Ils passent puis reviennent sur le devant de la scène. Ce fut le cas de Douglas Sirk. D’origine danoise mais né en Allemagne, ce réalisateur connut sa première heure de gloire sous son vrai nom, Detlef Sierck, avec des films tels que Paramatta, bagne de femmes et La Habanera, tous deux de 1937. Fuyant le nazisme, sa patrie, sa première femme et son fils — qui fit partie des Jeunesses hitlériennes et mourut au combat sans avoir revu son père —, le cinéaste part aux USA avec sa seconde épouse (juive), américanise son nom en Douglas Sirk et porte le mélodrame aux sommets de son art. Flamboyant sera désormais le qualificatif qui convient le mieux à ce style, surtout lorsqu’il appartient à la filmographie de notre homme. Nous sommes dans les années cinquante et les studios Universal profitent largement de l’audience de Sirk.

Le succès est public, un peu moins goûté par les critiques américains. Godard toutefois célèbre Le temps d’aimer et le temps de mourir dès sa sortie en 1959. En quittant la Major, Sirk renonce au cinéma et n’y reviendra qu’en 1975, avec des films tournés en Allemagne, où il enseigne à l’université de Munich. Le succès critique renaît à la fin des années soixante et au début de la décennie suivante grâce aux Cahiers du Cinéma et au bouquin de Jon Halliday, Sirk on Sirk. Puis les cinéastes lui rendent hommage : Fassbinder à la même époque, qui affirme que Sirk est l’auteur des « plus beaux films du monde », puis Todd Haynes dans les années 2000 avec, surtout, Loin du paradis.

Il était donc temps que l’on se penche à nouveau sur l’œuvre de Douglas Sirk. Après Le temps d’aimer et le temps de mourir, La ronde de l’aube et Tempête sur la colline, voilà qu’Elephant Films sort quatre nouveaux films du maître : deux chefs-d’œuvre assurés (Mirage de la vie et Écrit sur du vent), un superbe mélo, même s’il se situe un cran au-dessous des deux précédents (Tout ce que le ciel permet) et une curiosité (Le signe du païen).

Commençons par cette dernière, qui fait partie de ces jeux de Sirk, autant de films en costumes qui épuisent les poncifs hollywoodiens et, souvent, les retournent : le western Taza, fils de Cochise ; le péplum Le signe du païen et le film d’aventures Capitaine mystère, tous trois réalisés entre 1954 et 1955.

 

le-signe-du-paien-blu-ray

 

Sign of the Pagan (Le signe du païen) raconte donc l’arrivée d’Attila en Italie, sa volonté de faire chuter l’Empire romain d’Occident — à la tête duquel se trouve Valentinien — et cette alliance digne de la carpe et du lapin qu’il signe avec Théodose, qui dirige l’Empire romain d’Orient. Face à lui, un centurion va mettre des bâtons dans les roues du Hun et ramasser au passage la jolie sœur de Théodose, laquelle va remplacer son frangin sur le trône. Bon, tout ceci est bien fait, pas super original malgré ce qu’en dit l’excellent Jean-Pierre Dionnet dans le bonus, qui voit dans Le signe du païen un péplum « sale », et l’on remarque surtout le face à face entre Jack Palance, qui joue un Attila nerveux, violent, intransigeant et malgré tout traversé par le doute, et Jeff Chandler, centurion solide mais qui, en matière de personnalité, ne fait guère le poids face à Palance. Quant aux femmes, que ce soit Rita Gam, la fille d’Attila, ou Ludmila Tcherina, l’impératrice, elles servent un peu de faire-valoir.

 

Tout ce que le ciel

All That Heaven Allows (1955, Tout ce que le ciel permet) est un Sirk d’hiver. Autant le cinéaste a su jouer des couleurs ocres de l’automne — y compris dans ce film —, autant il donne ici la préférence à la neige et aux étendues blanches. Dans ce beau mélo, une jeune veuve — qui a dû dépasser la quarantaine — s’éprend d’un jardinier, d’une quinzaine d’années son cadet. Dans la vie, les deux acteurs qui jouent ces personnages, Jane Wyman et Rock Hudson, ont huit ans d’écart. Tout sépare donc Cary (c’est elle) et Ron (c’est lui), non seulement l’âge mais le milieu social et les enfants de la veuve, qui ne rechigneraient pas à ce qu’elle refasse sa vie avec un vieux barbon fatigué qui appartient à leur monde plutôt qu’avec ce jeune prolo amoureux. On sent bien là tous les éléments qui dépassent le simple mélodrame pour toucher à des sujets beaucoup plus profonds, beaucoup plus dérangeants. Car Sirk ose braver le fameux « american way of life » qui veut que l’argent fasse le bonheur et que les conventions soient un mode de vie à suivre.

Moins fort que ce qui va suivre dans la filmo du cinéaste, Tout ce que le ciel permet est malgré tout un très beau film dont certaines séquences, qui pourraient passer inaperçues, prennent une dimension incroyable. Ainsi, lorsque les enfants, croyant faire plaisir à leur « vieille » mère, lui offrent un poste de télévision — qu’elle a déjà refusé par le passé. Le livreur le pose au milieu de la pièce, les enfants le déballent et Sirk filme l’écran noir du téléviseur, dans lequel se reflète la tristesse de Jane Wyman. Du grand art ! Le cinéaste est également clairvoyant et annonce que le petit écran va finir par avoir raison du grand et, du coup, de la vie. Parmi les autres justesses du film, il entoure son héroïne d’une galerie de portraits d’Américains moyens assez vils — comme ce soit-disant copain qui essaie d’embrasser la veuve et qui, quand il apprend qu’elle a choisi un autre amant que lui, lui balance en toute suffisance une horreur blessante. Mais il faudrait aussi parler de la commère, toujours le ragot à la bouche, et de la bonne amie (Agnes Moorehead) qui, au lieu de soutenir Jane Wyman, lui montre qu’elle aussi ne comprend pas. Tout ce petit monde juge les autres et l’on se demande si Sirk ne brosse pas là le portrait de n’importe quel microcosme, y compris celui de Hollywood.

On peut mettre en avant un autre point fort du film : le choix de l’actrice principale. Jane Wyman n’est pas spécialement glamour, à cent lieues de la Lana Turner de Mirage de la vie. Elle a plutôt une allure guindée, un visage assez coincé dans le style de celui qu’a pu avoir Claudette Colbert (quand elle ne jouait pas Cléopâtre ou Poppée). Elle ne ressemble pas à une bimbo, comme on en voit trop aujourd’hui, mais à une madame tout-le-monde. Face à elle, Rock Hudson est, comme il le sera toujours chez Sirk, avec qui il a tourné huit films, un gars solide, terrien, qui observe beaucoup plus qu’il n’agit.

 

Robert Keith portrait

Hudson est en tout cas ainsi dans Tout ce que le ciel permet et il l’est encore plus dans le formidable Written on the Wind (1956, Écrit sur du vent). Le film a laissé sa trace dans les mémoires, à tel point qu’un de ses détails est repris et parodié, et donc salué, par les frères Zucker et Jim Abrahams dans Airplane (1980, Y a-t-il un pilote dans l’avion ?). L’action d’Écrit sur du vent se déroule au milieu des champs pétrolifères du Texas. Le magnat local, Robert Keith, possède, au-dessus de son bureau, un grand portrait de lui posant devant un petit derrick et, sur la table, on reconnaît le même objet. Dans Airplane, Lloyd Bridges, le chef de l’aéroport, a des soucis avec l’avion en perdition. Clope au bec, l’air renfrogné, il est surpris par la caméra devant un portrait de lui sur lequel il pose dans la même attitude, clope au bec et l’air renfrogné.

 

Robert Keith2

 

Lloyd Bridges

Mais laissons l’anecdote pour entrer dans le vif du sujet. Dans ce petit bled du Texas où se passe la majeure partie de l’action, la famille Hadley possède tout et les deux rejetons du patriarche, Robert Stack et Dorothy Malone (sacrément sexy), se permettent également tout. Ils sont unanimement respectés, même s’ils créent beaucoup de dégâts. À leurs côtés, Mitch Wayne (Rock Hudson) fait figure de troisième enfant. Ce qu’il n’est pas, au grand dam de Robert Keith qui aimerait bien le voir épouser sa fille. Ce grand gaillard solide ne la ramène jamais. Il recolle les pots cassés par le frère et la sœur quand il le faut, les tire de mauvais pas et, se faisant souffler sous le nez une femme qu’il a repérée à New York (Lauren Bacall), la respectera en tant qu’épouse de son ami/patron. L’argent ne faisant pas le bonheur, les deux gosses de riches sont désespérément malheureux, se cherchent sans se trouver et causent autour d’eux quelques séismes irréparables. Non seulement Écrit sur du vent magnifie les sentiments en les exacerbant mais le film est éblouissant grâce aux couleurs rendues par le Technicolor de Russell Metty.

 

Susan Kohner Juanita Moore

 

Et puis arrive Imitation of Life (1959, Mirage de la vie), là aussi baigné dans un Technicolor admirable, dû toujours à l’œil aguerri de Metty. Pour la deuxième fois après Magnificent Obsession (1954, Le secret magnifique) — un film édité en 2007 chez Carlotta et qu’on espère voir refleurir dans le catalogue d’Elephant —, Douglas Sirk s’attaque au remake d’un film de John M. Stahl. Ce dernier étant le roi du mélo à la MGM dans les années trente. Déjà, en 1934, le premier Imitation of Life était gonflé. Et le sujet le reste 25 ans plus tard. De ces deux femmes qui se rencontrent sur la plage de Coney Island grâce à leurs deux petites filles et qui vont se lier, on comprend, dès les premières images, que l’une étant blonde platine (Lana Turner) et l’autre Noire (Juanita Moore), ce ne pourra être une véritable amitié qui s’installe entre elles mais bien un mutuel respect. Malgré tout, Juanita entre au service de Lana, qui à l’époque n’a pas le sou et qui ne tardera pas à devenir une actrice à la mode. Là où le bât blesse, c’est que la fille de Juanita, interprétée par Susan Kohner lorsqu’elle est jeune fille, a la peau claire et renie ses origines africaines. Dans le film de 1934, c’était Fredi Washington qui l’incarnait. On peut d’ailleurs s’étonner que Kohner, qui rata de peu l’Oscar pour ce rôle — elle fut coiffée au poteau par Shelley Winters dans Le journal d’Anne Frank — mais reçut quand même deux Golden Globe Awards, n’ait pas connu la célébrité. 

Déjà fort en soi, le thème du racisme est ici accentué par la maîtrise du mélodrame, véritablement flamboyant, et le plus endurci des crocodiles ne pourra s’empêcher de verser des larmes devant tant de beauté et de magnificence. À plus forte raison lorsque la voix de Mahalia Jackson vient ébranler les derniers remparts aux pleurs. Les superlatifs pleuvent toujours à propos de ce film et ils sont amplement mérités. Ce fut un énorme succès public qui, paraît-il, redonna de la vigueur à Universal.

Jean-Charles Lemeunier

Quatre DVD et Blu-ray sortis chez Elephant Films le 3 mai 2016.

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