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Ile des peches oublies jaquette

Quelle aubaine ! Deux œuvres de plus à se mettre sous la dent, signées par Edgar George Ulmer, cinéaste prolifique et rare dont l’essentiel de la filmographie n’est pas toujours disponible. Merci qui ? Artus Films qui propose deux nouveaux DVD dans la collection « Les grands classiques hollywoodiens ». Disons-le tout de suite, Isle of Forgotten Sins (1943, L’île des péchés oubliés) et I pirati di Capri (1949, Le pirate de Capri, que co-signe Giuseppe Maria Scotese seulement dans la version italienne mais pas dans l’américaine) ne sont pas aussi originaux que le sont Detour (1945, Détour) et Bluebeard (1944, Barbe-Bleue), les deux titres de gloire d’Ulmer avec Strange Illusion (1945), The Strange Woman (1946, Le démon de la chair), Ruthless (1948, L’impitoyable) et The Naked Dawn (1955, Le bandit). Mais ce n’est certes pas une raison pour les ignorer, tout film d’Ulmer méritant peu ou prou qu’on s’y intéresse.

Tournée pour le plus fauché des studios de la Poverty Row, P.R.C. – pour Producers Releasing Corporation, pour lequel Ulmer travaillera à la plupart de ses meilleurs films -, la trame de L’île des péchés oubliés ressemble aux sujets que traitaient des cinéastes tels que Josef von Sternberg, Tay Garnett ou Raoul Walsh. Le décor : un bouge de l’Extrême Asie ou du Pacifique. Les personnages : des marins qui aiment se battre et quelques poules peinturlurées, plus ou moins le sujet desdites bagarres. Le sujet : la recherche d’un trésor et la femme fatale dont les deux marins-héros sont amoureux. Ulmer filme tout cela d’une manière assez paresseuse. Les filles sont bien là, et jolies (sont parmi elles Veda Ann Borg et Tala Birell, qui fut la doublure de Marlene Dietrich dans ses films allemands) mais le charme vénéneux que l’on trouve chez Sternberg est ici absent. La femme autour de qui tout tourne, Gale Sondergaard, n’est certainement pas Marlene. Quant aux deux marins qui passent leur temps à se chamailler, il s’agit de John Carradine et Frank Fenton. Pourtant le scénariste, Raymond Schrock, n’est pas un perdreau de l’année, lui qui a démarré dès 1915 avec les courts-métrages de Charles Ogle – qui fut le premier Frankenstein en 1910. Schrock travaillera encore avec Ulmer sur Club Havana en 1945. Cette même année, le brave Raymond commet ce qui restera comme son titre de gloire, White Pongo, une improbable histoire de gros singe blanc filmée à la va-comme-je-te-pousse par Sam Newfield. Pour revenir à notre Ile un peu perdue de vue, dans ce qui semble n’être qu’une pâle copie d’histoires déjà rangées des voitures à l’époque, c’est justement John Carradine qui intrigue le plus et qui fait qu’on regarde le film.

Ile des peches oublies affiche

Grand type sec, Carradine n’est guère connu aujourd’hui que pour avoir engendré une descendance fournie d’acteurs, dont le plus renommé, David, a fini pendu dans un placard pour se donner des sensations fortes. John, le père, a toujours eu la classe, ce qui est certainement dû à ce beau rôle de gentleman sudiste que lui a offert John Ford dans Stagecoach (1939, La chevauchée fantastique). Ulmer, à son tour, lui fera jouer un personnage fort dans Barbe-Bleue. Avec L’île des péchés oubliés, Carradine endosse une défroque à la Walter Huston, lui aussi à la tête d’une sacrée progéniture : un mec à la tête dure qui sait où il va. Certes, avec ce film P.R.C., il ne va pas très loin et ce n’est pas la maquette du bungalow fracassée par un verre d’eau qui donnera beaucoup de crédit à la séquence de l’ouragan. Car nous sommes, ne l’oublions pas, dans les mers du sud et il y a toujours là-bas, et surtout lorsque cela est vue par la lorgnette hollywoodienne, un ouragan qui passe. Sans doute ce qui fait encore plus songer à Huston, cette fois-ci au fils John plutôt qu’au père, c’est le ton mis à raconter toutes ces aventures. Des duos de matafs combatifs, le cinéma hollywoodien est prêt à nous en dresser une sacrée liste, depuis Victor McLaglen et Edmund Lowe au temps du muet, en passant par John Wayne et Broderick Crawford. Mais des hommes qui n’attendent que très peu de leur vie si ce n’est l’aventure, celle-ci fût-elle marquée par un échec, sont rares, si ce n’est dans l’œuvre de John Huston.

Pirates de capri jaquette

S’ils s’y sont mis au moins à trois pour rédiger Le pirate de Capri (Giorgio Moser, Golfiero Colonna et Sidney Alexander), on ne peut pas dire que tout cela brille par son originalité non plus. Les trois scénaristes ont plutôt joué à la belote avec leur cinéaste, tout en rhabillant Zorro à la mode pirate. Avec un zeste de Marie-Antoinette, le film de W.S. Van Dyke (1938), dans lequel Axel de Fersen (Tyrone Power) essaie de sauver la reine des griffes des révolutionnaires. À Capri, c’est la propre sœur de Marie-Antoinette qui règne, Marie-Caroline (Binnie Barnes). Elle aussi menacée par une révolte, elle ne cesse de rappeler le destin tragique de sa sœur. Ulmer ne perd pas son temps et prend plaisir à filmer tous ces combats, qu’ils se déroulent sur le pont d’un navire ou dans les couloirs d’un château. Le fameux record de sept minutes détenu par le spectaculaire et mythique duel entre Stewart Granger et Mel Ferrer dans le Scaramouche (1952) de George Sidney — là encore une histoire d’identité cachée — n’est pas loin d’être battu ici. Emballé avec une musique de Nino Rota, futur compositeur attitré de Fellini mais aussi du Parrain de Coppola, ce film de pirate masqué met surtout en valeur Louis Hayward, un acteur qui s’est retrouvé plusieurs fois devant la caméra d’Ulmer mais aussi celles de Fritz Lang (House By the River) et René Clair (Dix petits Indiens). Il est très à l’aise dans son double rôle, tantôt précieux en comte d’Amalfi, ersatz de Don Diego, tantôt trépidant en pirate (pas de panique, ce n’est pas spoiler que l’écrire, le spectateur est tout de suite mis au courant). Éloigné des films habituels d’Ulmer, avec en outre l’utilisation de beaux décors naturels, Le pirate de Capri ressemble presque à du Riccardo Freda.

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Alors, pour résumer, qu’est-ce qui peut pousser à visionner des films d’Edgar G. Ulmer, surtout si ceux-là ne font pas partie des chefs-d’œuvre reconnus du maître ? Si l’on met de côté une curiosité naturelle chez tout cinéphile, c’est la manière de filmer et de diriger ses acteurs qui prévaut ici. De la décontraction nihiliste dont fait preuve Carradine dans le premier à l’approche du sujet étonnante dans le second, avec son ébauche de torture et son manque d’hésitation à filmer ce qui d’ordinaire ne se montre pas, tel un coup de poing dans le visage qui fait saigner la lèvre, Ulmer pratique toujours ce qu’il fait au mieux, avec le peu de moyens dont il dispose. Et ces petits films sont parfois tout aussi passionnants que les grands films estampillés A par les major companies. On pourra alors regretter qu’Edgar G. n’ait jamais vraiment eu l’occasion de travailler pour les grands studios, si ce n’est pour Universal à ses débuts américains, avec The Black Cat (1934). Ces conditions tiers-mondistes de production ont fait de lui, ainsi que le surnomment les critiques américains, « le roi du minimalisme ». La légende raconte – sans oublier qu’Ulmer est souvent qualifié de « plus grand menteur de Hollywood » – que c’est parce qu’il couchait avec Shirley Alexander, l’épouse d’un producteur qui était le neveu du grand patron, qu’il fut éjecté de tous les grands studios californiens, blacklisté par Carl Laemmle lui-même. La morale est sauve puisque Edgar épousa Shirley et qu’elle resta sa fidèle collaboratrice. Ouf ! On a eu chaud ! Quoiqu’il en soit, Ulmer a de quoi être amer : lui qui fut l’assistant de Murnau et de Lang, et l’un des auteurs de Menschen am Sonntag (1929, Les hommes le dimanche) dont le générique réunissait les noms, outre le sien, de Robert Siodmak, Billy Wilder et Fred Zinnemann, lui qui était promis à une brillante carrière, s’est retrouvé à diriger à Hollywood des films pour les minorités yiddish et ukrainiennes et à faire les beaux jours des compagnies ultra-fauchées. Et des cinéphiles qui tombent un jour ou l’autre sur ces pépites, quelquefois diamants bruts et d’autres fois honnêtes séries Z.

Jean-Charles Lemeunier

L’île des péchés oubliés
Année : 1943
Origine : États-Unis
Titre original : Isle of Forgotten Sins/Monsoon
Réalisation : Edgar G. Ulmer
Scénario : Raymond L. Schrock, Edgar G. Ulmer
Photo : Ira Morgan
Musique : Erdody
Montage : Charles Henkel Jr.
Avec John Carradine, Gale Sondergaard, Sidney Toler, Frank Fenton, Veda Ann Borg, Rita Quigley, Tala Birell…

Le pirate de Capri
Année : 1949
Origine : Italie, États-Unis
Titre original : I pirati di Capri/The Pirates of Capri
Réalisation : Edgar G. Ulmer
Scénario : Giorgio Moser, Golfiero Colonna, Sidney Alexander
Photo : Anchise Brizzi
Musique : Nino Rota
Montage : Renzo Lucidi
Avec Louis Hayward, Binnie Barnes, Mariella Lotti, Massimo Serato, Alan Curtis, Mikhail Rasumny, Eleonora Rossi-Drago…

Deux films édités en DVD par Artus Films le 2 février 2016

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