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Madame_Bovary

Les classiques de la littérature française du XIXe siècle sont-ils indémodables ? Face à l’adoption d’une politique de nivellement par le bas et d’allègement de la charge d’acculturation dans les programmes dits d’« éducation nationale », la question se dote d’une dimension un tantinet alarmiste. Chose certaine, les grandes œuvres de l’époque constituent encore un vivier de création cinématographique. Après le récent À la recherche du temps perdu de Nina Companeez, téléfilm qui semble d’ailleurs n’avoir rien – mais alors rien ! – compris aux partis pris narratifs proustiens, voilà que Madame Bovary de Flaubert fait l’objet d’une nouvelle adaptation pour le grand écran. Après celles – pour ne citer que les plus connues – de Renoir (1933), de Vincente Minnelli (1949) et de Chabrol (1991), que restait-il à montrer et à interpréter ? Bien des choses en réalité, et cette nouvelle mouture signée Sophie Barthes, paraît-il étoile montante du cinéma indépendant, apporte une intéressante pierre à l’édifice. Deuxième film de la jeune réalisatrice d’origine française (mais qui tourne… en anglais), Madame Bovary choisit d’épurer la trame originale pour se concentrer sur l’ennui conjugal et la mélancolie existentielle de son personnage éponyme. On connaît tous l’histoire de cette jeune femme mariée trop vite, et trop tôt, à un médecin de campagne médiocre, pour ne pas dire benêt et sans profondeur aucune, au fin fond de la Normandie. Morne existence, rêves naïfs et pulsionnels d’aventure et de romantisme, perdition, suicide par empoisonnement à l’arsenic : le cheminement d’Emma, devenu archétype, aurait aujourd’hui volontiers valeur de cliché de soap opera (exception faite de son finale morbide) s’il ne recelait pas toute une puissance évocatoire et une finesse psychologique moderne – pour ne pas dire contemporaine.

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Ce que Sophie Barthes retient de la peinture de mœurs flaubertienne, c’est la vacuité d’un quotidien prévisible vécu sans passion ni ambition : répétition des gestes (Emma jouant le même air de piano, Emma regardant à la fenêtre lorsque son mari part travailler chaque matin), des ambiances (le tic-tac incessant de l’horloge) et des situations (éternel recommencement des relations extra-conjugales, achats compulsifs dans la boutique de M. Lheureux – savoureux Rhys Ifans, qui ajoute une touche très « dandy » …). Le caractère anti-bourgeois de l’œuvre initiale se trouve pour sa part évacué à travers la suffisance et l’arrivisme calculateur du personnage d’Homais, délicieusement joué par Paul Giamatti. L’originalité de cette version tient en fait au prisme « so british » à travers lequel sont vus, et traités, les événements. Ce Madame Bovary-là emprunte davantage à Jane Austen (pour le symbolisme en lieu et place du réalisme attendu) et à Thomas Hardy (pour le naturalisme affirmé), sans pour autant renier la veine romantique du matériau littéraire initial. Sophie Barthes filme la Normandie comme les réalisateurs outre-Manche capturent la campagne anglaise : approche bucolique en accord avec les sentiments, jeux de couleurs, tapis de feuilles d’automne, lumières mordorées… L’élégance champêtre prime ici sur la crudité campagnarde décrite par l’ami Gustave, conférant à l’ensemble l’esthétique d’une toile rustique, quasi pastorale. L’apparente fragilité de Mia Wasikowska dans le rôle-titre aporte un éclairage différent, qui tranche par exemple avec le cynisme et la frustration que dégageait Isabelle Huppert dans la version de Chabrol. La retenue anglaise teintée d’ironie mordante mais jamais très démonstrative, se voit quant à elle injectée dans les dialogues et les comportements remis en scène avec élégance (belle photographie d’Andrij Parekh) et alanguissement. Passé au tamis du flegme britannique (d’où le jeu volontairement fade d’Henry Lloyd-Hughes dans le rôle de Charles Bovary), le texte de Flaubert se pare aussi d’une dimension plus précieuse, clinquante. Un choix qui rend du même coup hommage, sans pourtant chercher à charger ni le cadre, ni le scénario, à l’esthétisation du réel cher au romancier adapté. Pour ce simple fait et la beauté de sa cinématographie enrichie du détachement froid de sa langue (et culture) de tournage, Madame Bovary mérite que l’on s’y attarde. Et si un certain ennui du spectateur et un manque de caractère menacent ici et là la viabilité de l’entreprise, on ne peut qu’en relever la cohérence thématique, eu égard à la nature même du roman écrit par Flaubert en 1856.

Stéphane Ledien

États-Unis / Belgique / Allemagne – 2014
Réalisation : Sophie Barthes
Scénario : Rose Barreneche & Sophie Barthes, d’après le roman de Gustave Flaubert
Photographie : Andrij Parekh
Montage : Mikkel E.G. Nielsen
Musique : Evgueni Galperine & Sacha Galperine
Production : Sophie Barthes, Felipe Marino & Joe Neurauter
Interprètes : Mia Wasikowska, Ezra Miller, Paul Giamatti, Logan Marshall-Green, Rhys Ifans, Laura Carmichael, Henry Lloyd-Hughes, Olivier Gourmet…
Durée : 1h58
Date de sortie au Québec : 17 juillet 2015
Date de sortie en France : prochainement

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2 réflexions sur “« Madame Bovary » de Sophie Barthes : un dimanche à la campagne anglaise

  1. pourquoi titrer et parler de campagne anglaise , alors que le film est tourné dans notre beau Perche!! Insensé !! Une « monastérienne » …( de Moutiers au Perche ..pour info …)

    • Bonjour,
      Titrer de la sorte n’est pas dire – sauf à vouloir lire l’information au premier degré – que le film a été tourné en Angleterre. Ça n’a rien d’insensé, c’était une référence et une façon d’illustrer l’un des propos de cette critique : à savoir que Sophie Barthes filme à notre avis la Normandie comme d’autres, Outre-Manche, filment la campagne anglaise.
      Deuxième point : filmé dans le Perche, certes (et voilà qui est très bien !), mais cela ne change rien au propos ni à l’effet de réel « normand » recherché par la réalisatrice. Vous n’êtes pas sans savoir que « Madame Bovary » se déroule en principe en Normandie. Les lieux de tournage ne constituent pas un critère d’analyse filmique. Vous n’imaginez pas combien de films censés se dérouler à Paris sont en fait tournés à Prague ou… Montréal ! Doivent-ils pour autant être abordés comme tels ? Chroniquer un film ne signifie pas en révéler les coulisses (et donc les lieux) de tournage, mais en étudier l’esthétique et les thématiques. Et, oui, « Madame Bovary » de Sophie Barthes ne fait pas dans l’esthétique du Perche (ça n’aurait, pour le coup, aucun sens) mais dans l’idée d’une campagne anglaise transposée, fondue, dans l’univers normand de notre ami Gustave Flaubert.

      Stéphane Ledien

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