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Paradis perdu

Joliment restauré par Pathé, qui sort ce film en DVD et Blu-ray, Paradis perdu est un beau mélo parfaitement assumé par son auteur, Abel Gance, qui en dynamite certains codes. D’abord en le transformant en un film personnel, bien que Gance ait toujours, par la suite, désavoué Paradis perdu et la plupart des autres films tournés pendant les années trente, sévèrement jugés par lui comme « alimentaires ». « Des films de gagne-pain, disait-il – on retrouve cette citation dans l’article que Roger Icart a consacré au cinéaste dans la revue 1895 -, que j’ai dû réaliser non pour vivre mais pour ne pas mourir ! »

Quoi qu’il en soit, Paradis perdu n’est pas si alimentaire que ça, mon cher Watson ! Presque malgré lui, comme si cela dépendait d’une seconde nature, l’auteur de Mater dolorosa signe un film plus personnel qu’il n’y paraît. Oui, Paradis perdu reste un film gancien, ce que Georges Mourier, dans l’excellent entretien divisé en deux parties et contenu en bonus du DVD, nomme « un chef-d’œuvre par inadvertance ». Ce spécialiste de Gance explique que le scénario du film fut écrit par Joseph Than, qui le produisit également. Le texte fut ensuite adapté et dialogué par Steve Passeur, qui avait déjà travaillé avec Gance sur trois films et en dialoguera encore deux après Paradis perdu. Than, raconte Mourier, venait de vivre la même douloureuse histoire que son personnage, un drame qui réveillait chez Gance des échos tout aussi cruels. Quand il met en chantier son projet La roue en 1919, Gance vit avec Ida Danis qui a été contaminée par l’épidémie de grippe espagnole. La jeune femme ne survivra pas à la maladie qui, chez elle, se transforme en tuberculose et elle meurt en 1922, alors que Gance vient d’achever le tournage de La roue. Il épousera la sœur d’Ida, Marguerite Danis, qui, sous le nom de Marguerite Gance, tiendra le rôle de Charlotte Corday dans le Napoléon (1927) de son mari et apparaîtra encore dans La chute de la maison Usher (1928) de Jean Epstein.

Paradisperdu Gravey Presle

Si Gance est donc directement concerné par le récit de Than qui conte la perte d’un être cher, il met également de lui-même dans deux autres aspects du scénario. Brillamment interprété par Fernand Gravey, face à une Micheline Presle tout aussi talentueuse dans un double rôle, son héros se pense peintre et découvrira qu’il est meilleur en créateur de robes. Gance lui-même s’est longtemps cru poète et dramaturge avant de se lancer dans le cinéma qui nourrira totalement sa créativité.

Le deuxième aspect typiquement gancien apparaît au moment où le cinéaste traite de la guerre. Celle-ci débarque en plein bonheur, alors qu’on ne l’attend pas, dans une séquence très forte. Gance est un pacifiste, il l’a déjà démontré dans ses deux versions de J’accuse, tournées en 1919 et 1938. Réalisé en 1939, Paradis perdu sort en décembre 1940, alors que Paris et le nord de la France sont déjà occupés par les troupes allemandes. Le film obtiendra beaucoup de succès et ne sera visiblement pas censuré par les Allemands alors qu’il montre une autre guerre, celle de 14-18, gagnée par la France. Gance se paie le toupet de filmer à la fois les hommes au front et, ce qui est beaucoup plus rare, les femmes à l’arrière. La seule mort qu’il nous offre n’est pas due à une balle mais se déroule loin des lignes ennemies, à cause de privations.

Paradis perdu affiche couleur

Paradis perdu alterne les scènes tristes avec d’autres beaucoup plus gaies, entre autres celles jouées par Alerme. Lorsque ce dernier, qui est le couturier qui emploie Micheline Presle, débarque chez Fernand Gravey, c’est pour trouver son employée occupée à poser pour son ami peintre. Micheline Presle est debout, tenant une corde qui semble accrochée au plafond. Tout en discutant, Alerme pousse Presle, se saisit de la corde et se met à poser pour le peintre. Le grand charme des films de cette époque tient beaucoup au casting : ici, on reconnaît encore avec beaucoup de plaisir Elvire Popesco, Robert Le Vigan, Robert Pizani et Jane Marken. Quant à la chanson qui donne son titre au film, elle revient rythmer les différents épisodes d’une belle manière.

Si une sorte de gaieté et d’inconscience inonde la première moitié du film, la seconde est gouvernée par l’idée de sacrifice. Que Gance retrace avec panache les destinées fabuleuses de Napoléon ou de Beethoven, le parcours d’un farouche opposant à la guerre ou celui d’un humaniste qui réclame la survie de l’humanité (La fin du monde, 1931), l’exaltation est toujours au rendez-vous. On retrouve chez ses héros la même fièvre qui leur brûle le corps et rend fou leur regard. Rien de tout cela dans Paradis perdu. Gravey, admirable et tout autant crédible en jeune homme qu’en vieillard, joue sobrement la passion, la fièvre créatrice et la douleur.

Paradis perdu Presle Gravey

Ajoutons que ce film qui, rappelons-le, obtint un énorme succès auprès du public, prompt à pleurer ses morts du précédent conflit et les privations de l’actuel, marqua à tout jamais le jeune spectateur qu’était François Truffaut, dont c’est semble-t-il le premier souvenir de cinéma. Truffaut avait 8 ans en 1940 et jamais il n’oublia Paradis perdu.

Jean-Charles Lemeunier

Paradis perdu
Origine : France
Année : 1940
Réalisateur : Abel Gance
Scénario : Joseph Than
Dialogues : Steve Passeur
Images : Christian Matras
Musique : Hans May
Montage : Léonide Azar
Décors : Henri Mahé
Avec Fernand Gravey, Micheline Presle, Elvire Popesco, Robert Le Vigan, Alerme, Monique Rolland, Robert Pizani, Jane Marken, Gérard Landry, Gaby Andreu, Edmond Beauchamp, Marcel Delaître, Jean Marconi, Jean Brochard, Marcel Pérès…

Édité en version restaurée en DVD, Blu-ray, VOD et téléchargement par Pathé le 1er juillet 2015.

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