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ALLAN DWAN
Combien ? Oui, combien de films, courts et longs confondus, le cinéaste américain Allan Dwan affiche-t-il à son compteur, lui dont la carrière s’étale sur un demi-siècle (1911-1961) ? Les données sont variables, ainsi que l’expliquent Bertrand Tavernier et Jean-Pierre Coursodon dans 50 ans de cinéma américain (1991, Nathan) : « Une légende veut que Dwan ait travaillé à 1600 films. Lui-même en revendiquait 600. La première filmographie « complète » publiée par Présence du Cinéma en 1966 (…) n’en répertoriait que 420, dont 219 entre 1911 et 1913. »
Le site Imdb, quant à lui, évalue à 406 le nombre de réalisations de Dwan.

Quoi qu’il en soit, on se doute bien que les quelques films du patriarche disponibles ici et là ne sont que les îlots émergés d’un vaste archipel que les eaux ont malheureusement recouvert depuis trop longtemps. Autant dire qu’on ne peut que se précipiter dès qu’un nouveau titre est annoncé et, ça tombe bien, voici que Sidonis Calysta, qui avait déjà édité par le passé quelques chefs-d’œuvre de Dwan (Quatre étranges cavaliers – qui, en pleine paranoïa anticommuniste et délire maccarthyste, présente un méchant du nom de… McCarty, sans le H -, Le mariage est pour demain, Le bagarreur du Tennessee, La reine de la prairie, Tornade) en sort trois nouveaux : Suez (1938), Frontier Marshal (1939, L’aigle des frontières) et The River’s Edge (1957, Le bord de la rivière).

Saluée par la critique française des années cinquante, la filmographie de Dwan ne cesse de susciter des commentaires, même si elle n’est connue que parcellairement. En 1955, dans leur  numéro spécial intitulé Situation du cinéma américain, les Cahiers du Cinéma baptisent Dwan « la conscience de Hollywood ». Le critique qui écrit la notule – elles sont collectivement signées par Bitsch, Chabrol, Doniol-Valcroze, Rivette et Truffaut – sait que le pionnier travaille alors avec des producteurs fauchés, Herbert Yates et Benedict Bogeaus en tête. « Il triomphe de ces servitudes, ajoute-t-il, avec la dignité et la sérénité d’un grand seigneur. » En décembre 1963-janvier 1964, les Cahiers éditent le tome 2 de Situation du cinéma américain. Cette fois, la notule attribuée à Allan Dwan porte une signature, celle de Jacques Goimard. Il définit ainsi le cinéaste : « Hier la conscience, aujourd’hui le remords de Hollywood (…) Dwan est autre qu’un inventif artisan : un corrupteur de conventions mais un puriste en pureté. Comme il a passé l’âge des concessions, bien avant qu’il n’en faille, c’est, mieux que la liberté, l’affranchissement qu’il propose. Pour l’homme, s’affranchir des sociétés fausses, des artifices, des haines, des contraintes, au profit des états naturels de l’âme. »

Suez affiche

Fausse, la société du Second Empire qui abrite Ferdinand de Lesseps l’est totalement dans Suez. D’ailleurs, le héros sera plus à son aise lorsqu’il se sera rendu à Alexandrie, à la cour du gouverneur de l’Égypte, Mohammed Ali (Maurice Moscovitch), où son père est ambassadeur, puis à celle de Saïd Pacha (J. Edward Bromberg).

Biopic à l’hollywoodienne, Suez raconte la ténacité de Ferdinand de Lesseps à construire le canal qui reliera la Méditerranée à la mer Rouge. On n’ose imaginer ce qu’un autre studio aurait pu faire d’un tel sujet. La MGM l’aurait fatalement rendu mièvre et sucré. Dans les décors de la Twentieth Century Fox, qui produit Suez, Dwan nous surprend une fois de plus. Certes, il aligne les célébrités : Lesseps lui-même (Tyrone Power), Napoléon III (Leon Ames), l’impératrice Eugénie de Montijo (Loretta Young), le premier ministre anglais Benjamin Disraeli (Miles Mander) et, passant en coups de vent, des figures de l’importance de Victor Hugo (Victor Varconi) ou de Franz Liszt (Brandon Hurst) qui ne font que dire leur nom et repartir – avec, pour Hugo, un amusant gros plan de la première feuille de son manuscrit, Les Misérables. Certes, Dwan et ses scénaristes – Julien Josephson, déjà auteur en 1929 d’un film sur Disraeli, et Philip Dunne, qui fondera plus tard le Comité pour le 1er Amendement, en lutte contre la chasse aux sorcières de McCarthy – inventent des péripéties amoureuses entre Ferdinand et la future impératrice qui n’ont pas lieu d’être. Avec un tel cahier des charges, qui va des difficultés amoureuses de Lesseps à ses problèmes pour mener à bien son projet de canal (politiques avec Napoléon III, financiers et contre les éléments), Allan Dwan brosse un joli film qui n’est pas du tout dans l’air du temps. Ici, la réussite se teinte toujours d’échec (ce qui était rarement montré à l’époque) et laisse à Lesseps un goût amer. Dwan sait mener sa barque à travers la romance et les rapports entre Ty Power, la majestueuse Loretta Young et le « garçon manqué » joué par l’actrice française Annabella. Laquelle épousera son beau partenaire à la fin du tournage.

Est-ce un apport de Dunne ? Le film se met du côté des Républicains, qui d’abord se méfient de Louis-Napoléon quand il n’est que président. Lequel les flouera quand il voudra devenir empereur. Décidément, Napoléon III n’a pas vraiment la cote auprès de Hollywood qui lui donnera encore le mauvais rôle l’année suivante dans le Juarez de William Dieterle. La démocratie américaine ne saurait tolérer les vieux empires européens et prend position en faveur des opprimés. Cette facette politique du film est une défaite de plus pour Ferdinand, qui en accumulera quelques autres, et, là encore, le futur constructeur s’en sort mais pas vraiment avec les honneurs. Quand on vous dit que Suez a un ton très différent du classicisme hollywoodien ! Ce désenchantement qui baigne le film semble davantage être l’apport de Dwan que celui de ses auteurs. Coursodon et Tavernier, encore eux, rappellent les propos de Philip Dunne à propos des scénaristes et des metteurs en scène : le scénariste est l’architecte et le cinéaste l’entrepreneur qui dirige l’équipe qui va bâtir le film. Pourtant, à la toute fin, quand Lesseps, vieilli, regarde son canal et son succès, c’est son regard qui dément la success story que le scénariste veut nous raconter. Et ce regard de l’acteur, c’est bien Allan Dwan qui l’a réglé et mis en scène. Sans qu’il soit forcément désiré par le scénariste.

suez

Et puisque le Tour de France a envahi nos écrans, osons employer la métaphore cycliste pour parler du travail du cinéaste. En pleine côte, Dwan n’hésite pas à changer de braquet et à surprendre son public. Prenons un exemple : la jolie Annabella se baigne (nue) dans une oasis lorsque Tyrone Power passe par là. La jeune femme a laissé ses affaires dans une cabine sur roues, tirée par un âne. Lequel s’est un peu trop éloigné de la mare pour que la nageuse aille s’habiller sans être vue. Elle demande alors à Power de rapprocher la cabine pour qu’elle puisse y grimper. Après un petit marivaudage amusant, Power se retourne et Annabella, que l’on a vue le torse sortant nu de l’eau, ses bras cachant ses seins, peut remonter dans sa petite roulotte – la caméra s’attarde alors sur ses pieds. Une fois vêtue, avec l’âne qui fait des siennes, elle se retrouve à l’eau suivie bientôt par Power. Lorsqu’elle se redresse, son chemisier est trempé et ses seins sont visibles par transparence. Et tout se passe naturellement. En une séquence, Dwan est allègrement passé de la comédie à l’érotisme sans que le Code Hays – le code de censure pourtant très vigilant – n’y trouve à redire.

S’il s’en sort aussi bien avec les costumes, parfois très légers, du Second Empire qu’avec les décors égyptiens, Dwan sait manier l’épopée et filme deux passages encore époustouflants de nos jours. Dans le premier, des rebelles armés par les Turcs – qui s’opposent à la construction du canal de Suez – font s’écrouler une montagne sur les ouvriers. Dans le second, un cyclone ravage le chantier. N’oublions pas que nous sommes à une époque où les studios ont mis à la mode les premiers films catastrophes : la MGM avec San Francisco en 1936, la Fox avec In Old Chicago (L’incendie de Chicago) en 1938.

Dans l’un des bonus, François Guérif raconte que Dwan avait fait recouvrir de sable le plateau de la Fox et, qu’une fois le film mis en boîte, il rigolait en plaignant son successeur qui devrait perdre beaucoup de temps et d’argent à vider le set. Le film suivant de Dwan fut Frontier Marshal et il le tourna… sur le même plateau que Suez. Il dut donc vider le sable. Et perdre du temps. Et de l’argent : 3000 dollars.

laigle-des-frontieres jaquette -

Frontier Marshal (1939) est la troisième illustration parlante du combat du marshal Wyatt Earp à OK Corral, après Law and Order (1932) d’Edward Cahn et Frontier Marshal (1934) de Lewis Seiler. Mais, dans le premier, le scénario de John Huston qui adaptait un roman de W.R. Burnett, avait débaptisé les personnages – pour cause de problèmes de droits avec la veuve de Wyatt Earp, lequel était mort peu de temps auparavant, en 1929. Et il en allait de même dans la version suivante, basée elle sur le récit de Stuart Lake. C’est cette même biographie fictionnelle d’Earp écrite par Lake qui servit de base au Frontier Marshal de Dwan. Dans cette version, les personnages portent enfin leurs véritables noms, sauf que Doc Holliday est devenu ici Doc Halliday. Allez savoir pourquoi !

À la fin de sa vie, cela fut illustré par Blake Edwards dans Sunset (1988, Meurtre à Hollywood), Wyatt Earp vint conseiller les réalisateurs de westerns dans le Hollywood des années vingt. La légende veut même que Wyatt Earp apparaisse dans un western de 1916, The Half-Breed (Le métis), réalisé par… Allan Dwan. Earp s’est en tout cas rendu sur le plateau, ainsi que le raconte le cinéaste dans ses mémoires.

L'aigle des frontieres scott

Une fois de plus, c’est dans les marges que Dwan se retrouve le plus à l’aise. Doc et Wyatt ne sont pas encore entrés dans la légende du cinéma : il faudra attendre pour cela la version 1946 d’OK Corral, majestueusement filmée par John Ford (My Darling Clementine/La poursuite infernale) pour que le mythe prenne enfin toute son épaisseur et une dimension qui lui collera comme une seconde peau. Frontier Marshal est la version édulcorée des deux aventuriers de Tombstone. Dwan met d’ailleurs, au début de son récit, beaucoup d’humour. Ainsi quand, accoudés au comptoir d’un bar, Doc et Wyatt mesurent la longueur de leurs canons respectifs. Et oui ! Que les demoiselles excusent ici la trivialité du propos, mais un tel concours de bites ne se retrouve guère que dans l’ultérieur Red River (1948, La rivière rouge). Occasion pour les exégètes de Hawks de se gausser de la prétendue homosexualité de ses cowboys (joués par Montgomery Clift et John Ireland) qui comparent leurs armes pour savoir lequel a la plus longue. Qu’on se le dise : l’idée ne vient pas de Hawks ni de ses scénaristes Borden Chase et Charles Schnee. Elle a tout bonnement été reprise du Frontier Marshal d’Allan Dwan.

L’humour est bien au cœur du récit tel que l’ouvre Dwan. Il décrit Tombstone comme une ville-champignon née de la découverte de mines d’argent aux environs. En quelques séquences plutôt marrantes, le cinéaste montre comment ces cités évoluaient rapidement. Ainsi en est-il d’un panneau annonçant : « Trois doigts de whisky pour un dollar. » Suivi d’un gros plan de trois doigts boudinés occupant toute la surface du verre et le whisky coulant à flot. L’action se termine sur une main qui corrige l’annonce publicitaire, efface le chiffre 3 et la transforme en « Deux doigts de whisky pour 1 dollar. »

L'aigle des frontieres

Mais, là encore, Dwan n’est pas où on l’attend. La comédie se transforme en drame dès que les premiers coups de feu éclatent. Et ce n’est pas l’arrivée d’Eddie Foy, un comédien de théâtre très populaire à l’époque et dont le rôle est tenu par son propre fils, Eddie Foy Jr, qui atténuera la dureté que prend le récit. Le personnage a beau appartenir à la comédie, celle-ci est immédiatement balayée par des scènes de plus en plus cruelles.

Le bord de la riviere jaquette

Cruel, Le bord de la rivière l’est tout autant. Après avoir filmé le quotidien pauvre en surprises d’un jeune couple (Debra Paget et Anthony Quinn), Dwan leur balance dans les pattes l’ancien amant de madame (Ray Milland) et voilà notre trio parti d’abord sur les routes puis dans la nature pour amener l’escroc Milland loin de la justice américaine. Entre les deux, le brave gars Quinn et le méchant séducteur Milland, le cœur de la Debra fait plus que balancer.

1959 Debra Paget Tombeau indien (Lang)

Debra, justement, parlons-en. On a connu la jeune actrice dans pas mal de rôles qualifiés d’exotiques, princesse orientale ou beauté des mers du sud en sarong, son apogée étant le personnage de la danseuse indienne que lui confia Fritz Lang dans Le tigre du Bengale et Le tombeau indien, en 1959. On a donc du mal à reconnaître Debra Paget dans Le bord de la rivière. Elle y arbore une coiffure rousse et courte, elle qu’on a plutôt remarquée avec des cheveux longs et bruns. Et, curieusement, Debra ne semble pas vraiment à sa place dans ce personnage sexy et un rien vulgaire. Le premier plan où on la découvre la montre toutes jambes dehors, dans un short très court. Le film est produit par la Fox et on se demande si le studio ne voulait pas alors propulser sa jeune vedette en rivale directe de Kim Novak, qui avait élu domicile à la Columbia. Quoi qu’il en soit, on aurait bien vu Kim, avec sa sexualité débordante et malgré tout une ingénuité désarmante, à la place de Debra. Face à l’actrice, Dwan a placé deux poids lourds. Ray Milland est parfait dans son rôle de salaud, qu’il a peaufiné chez Hitchcock – Le crime était presque parfait date de trois ans avant -, tandis qu’Anthony Quinn est tout aussi crédible en brave type qu’il peut l’être en méchant, comme il l’a été l’année précédente dans The Wild Party de Harry Horner.

Le bord de la riviere

Malgré beaucoup de qualités, Le bord de la rivière laisse néanmoins assez dubitatif. Il suffit de le comparer à Run for the Sun (1956, La course au soleil) de Roy Boulting, que Sidonis a édité il y a peu en DVD. La virée dans la nature y est beaucoup plus crédible que dans Le bord de la rivière. L’avantage de Dwan, qui mène cette aventure comme un véritable film noir, est de la ponctuer d’une violence assez inattendue, avec son lot de cadavres ensanglantés, et de la conclure, comme à son habitude, par un véritable questionnement sur l’humain. On a souvent traité le cinéaste de « rousseauiste » – sous-entendu c’est la société, et donc l’argent, qui pourrit l’homme – et la fin de The River’s Edge va totalement dans ce sens. Avec, et c’est la force d’Allan Dwan, une ironie terrible.

Jean-Charles Lemeunier

Suez
Titre original : Suez
Année : 1938
Origine : États-Unis
Réalisateur : Allan Dwan
Scénario : Philip Dunne, Julien Josephson d’après Sam Duncan
Photographie : J. Peverell Marley
Musique : Louis Silvers
Montage : Barbara McLean
Avec Tyrone Power, Loretta Young, Annabella, Joseph Schildkraut, J. Edward Bromberg, Henry Stephenson, Sidney Blackmer, Maurice Moscovitch, Nigel Bruce, Sig Ruman, Miles Mander, George Zucco, Leon Ames, Victor Varconi…
DVD édité par Sidonis Calysta depuis le 5 mai 2015

L’aigle des frontières
Titre original : Frontier Marshal
Année : 1939
Origine : États-Unis
Réalisateur : Allan Dwan
Scénario : Sam Hellman d’après Stuart N. Lake
Photographie : Charles Clarke
Musique : Samuel Kaylin
Montage : Fred Allen
Avec Randolph Scott, Nancy Kelly, Cesar Romero, Binnie Barnes, John Carradine, Edward Norris, Eddie Foy Jr, Ward Bond, Lon Chaney Jr…
DVD édité par Sidonis Calysta depuis le 27 mai 2015

Le bord de la rivière
Titre original : The River’s Edge
Année : 1957
Origine : États-Unis
Réalisateur : Allan Dwan
Scénario : Harold Jacob Smith, James Leicester
Photographie : Harold Lipstein
Musique : Louis Forbes
Montage : James Leicester
Avec Ray Milland, Anthony Quinn, Debra Paget, Harry Carey Jr…
DVD édité par Sidonis Calysta depuis le 5 mai 2015

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