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CBDeMilleLe grand public ne connaît malheureusement du cinéaste américain Cecil B. DeMille que quelques-uns de ses films parlants, à tel point que l’on associe systématiquement à son nom l’adjectif « biblique« . Biblique, le cinéma de DeMille l’a en effet été à plusieurs reprises mais ce terme est l’arbre qui cache la forêt, le commandement derrière lequel s’abritent plusieurs tables de lois, la colonne qui masque le temple.

L’œuvre de Cecil B. DeMille est effectivement un temple dans lequel il faut pénétrer avec précaution et éviter de se laisser prendre les pieds dans les idées reçues. Le C.B. est un grand amateur de religion, certes, mais qui adore filmer les turpitudes pour mieux les condamner. D’où une perversité réellement alléchante, repérable avec la séquence du Veau d’Or du premier The Ten Commandments, où l’on voit par exemple, au milieu d’une orgie, des types boire avidement du vin dans les chaussures de jolies filles et lécher même sur leurs pieds le nectar répandu. En 1923, c’est quand même assez gonflé. D’ailleurs, dans le remake qu’il tournera des Dix commandements en 1956, la scène est beaucoup plus sage et la débauche ressemble à une fête gitane à laquelle ne manquent que les guitares. Perversité encore avec le bain de lait que prend Claudette Colbert dans The Sign of the Cross (1932, Le signe de la croix), film dans lequel une pauvre chrétienne est attachée à poil dans l’arène, prête à se faire dévorer – dévorer ? Pas si sûr, il suffit de penser à Brassens ! –  par un gorille.

Sign of the cross gorille

Pour aider le cinéphile frustré à mieux connaître DeMille, Bach Films nous avait fait le plaisir, il y a déjà quelques années, de sortir quelques perles muettes : The Cheat (1915, Forfaiture), The Whispering Chorus (1918, Le rachat suprême), Old Wives for New (1918, La proie pour l’ombre), Don’t Change Your Husband (1919, Après la pluie, le beau temps), Male and Female (1919, L’admirable Crichton), Why Change Your Wife ? (1920, L’échange), The Affairs of Anatol (1921, Le cœur nous trompe), Manslaughter (1922, Le réquisitoire)… De quoi tirer un feu d’artifice du haut de sa fenêtre tant l’offre était unique.

Bach Films remet ça en sortant un coffret de quatre DVD, soit six films muets qui vont donner des frissons aux plus insensibles. Car, à part Forfaiture déjà édité, voilà que dégringolent dans l’escarcelle du collectionneur The Girl of the Golden West (1915, La fille du Far West), Saturday Night (1922, Le détour), Adam’s Rib (1923, La rançon d’un trône), The Volga Boatman (1926, Les bateliers de la Volga) et Godless Girl (1929, Les damnés du cœur ou La fille sans dieu).

Girl of the Golden Westl

The Girl of the Golden West est l’œuvre d’un DeMille débutant qui s’est lancé dans le métier l’année précédente en coréalisant plusieurs films avec Oscar Apfel, dont le fameux Squaw Man (1914, Le mari de l’Indienne), qu’il retournera en 1918 et 1931, cette dernière version sortie il y  a peu en DVD dans la collection des Trésors Warner (série Westerns).

Adapté d’une pièce de David Belasco, auprès de qui travailla Henry DeMille, le père de Cecil B., et débuta le futur cinéaste, le film est jugé « théâtral » par Patrick Brion dans le bonus, qui lui pardonne ce défaut parce qu’il s’agit d’un « incunable ».
Effectivement théâtral pour tout ce qui est scène d’intérieur, The Girl of the Golden West se paie quelques audaces extérieures, telle ce petit chemin de montagne d’où chute un Mexicain à cheval ou ce lac que traverse le héros en fuite.

Bien que classique – la serveuse d’un saloon, seulement nommée « la fille », tombe amoureuse d’un bandit recherché par le shérif et ses hommes – , l’intrigue réserve des surprises. Ainsi, l’amoureuse a-t-elle le droit de duper les forces de l’ordre tant que c’est par amour. Le film pèche par une interprétation très outrée de Mabel Van Buren, qui en fait des tonnes. Ce qui, à l’époque, ne choquait pas. Le shérif Theodore Roberts (que l’on retrouve dans Saturday Night et qui sera le Moïse de la version muette des Dix commandements) est plus sobre et l’interprète du bandit Ramerrez (House Peters) aussi. On remarque également, dans le rôle de la jalouse maîtresse mexicaine du hors-la-loi, le naturel de Jeanie Macpherson. Énervée contre son chéri qui a fait du gringue à une autre fille, Jeanie s’agite, est repoussée par Ramerrez et, de colère, gifle un des hommes de main du bandit, en projette un autre hors de son chemin et sort de la pièce furibarde.

Saturday night affiche

On retrouvera la qualité de Jeanie Macpherson dans l’exceptionnel Saturday Night, non plus comme actrice mais comme scénariste – elle écrira pour DeMille une vingtaine de scripts. Son humour est à l’œuvre dès le premier intertitre. En substance, Jeanie commente le conte de Cendrillon et remarque que l’histoire ne dit pas comment la jeune femme, qui ne différenciait pas les huîtres du caviar, a pu servir ses invités une fois devenue Madame le Prince. La Cendrillon de Saturday Night se prénomme Shamrock et elle est Irlandaise. Elle est interprétée par Edith Roberts et la différence avec The Girl of the Golden West saute aux yeux. Autant Mabel Van Buren était empruntée, autant l’entière distribution de Saturday Night est moderne : Leatrice Joy et Conrad Nagel sont les deux riches tandis que Edith Roberts et Jack Mower prêtent leurs traits aux deux pauvres.

Comme dans un conte de Perrault, deux jeunes gens riches sont prêts à se marier lorsque l’homme tombe amoureux de sa blanchisseuse et la femme de son chauffeur. Le film ne se borne pas à arriver à la conclusion attendue (« Ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants ») mais à prendre la bluette avec des pinces sociologiques et transformer une love story cucul la praline en une passionnante étude de mœurs d’une époque qui nous échappe. En outre, De Mille est devenu un vrai cinéaste – mais on le savait en savourant les jeux d’ombres et de lumières de Forfaiture – et il faut le voir jouer non seulement avec ses interprètes mais aussi avec les éléments du décor qu’il leur oppose. C’est cette conversation à travers une palissade, avec la planche qui balance. C’est cette séquence spectaculaire de la voiture qui s’engage sur le pont d’une voie ferrée et se retrouve face au train. Le couple se jette dans le vide, suspendu à la barrière.

Beaucoup de films muets de DeMille appartiennent à ce que les exégètes, en particulier Jacques Lourcelles, son plus farouche défenseur français, nomment « les comédies conjugales« . Saturday Night en est une, qui appuie sur les différences de classes : les vêtements, les manières, les cigarettes, les chewing-gums, etc. Dans le bonus du film, Patrick Brion souligne l’importance des objets, de la salle de bains des riches, où l’eau jaillit du sol, à l’étui à cigarettes, encore des riches, qui présente une batterie de clopes. Et que dire du piano dans l’appartement du chauffeur ? Lorsque la jeune fille riche veut jouer un morceau, elle se rend compte qu’il ne s’agit que de la façade d’un lit pliant !

Ce très grand film glisse tout naturellement de l’ironie des premiers cartons à la tragédie. Et le happy end final est totalement démenti par le regard des protagonistes. Du très grand art, auquel on peut ajouter deux autres scènes intenses : celles de Coney Island et de l’incendie.

The Cheat (1915) Sessue Hayakawa + Fanny Ward

Tourné sept ans auparavant, Forfaiture est lui aussi un scénario de Jeanie Macpherson, qu’elle signe avec Hector Turnbull, plus tard scénariste de deux Sternberg. Le premier plan en dit beaucoup : un homme d’affaires birman, interprété par le Japonais Sessue Hayakawa – le personnage était Japonais au départ mais devint Birman suite aux réactions de l’ambassade – fait fondre la cire de son sceau. Plongé dans l’ombre, son visage s’éclaire à la lumière du feu. Tout le film va ainsi osciller entre le Bien et le Mal, la noirceur et l’aspect solaire, jouer avec les ombres chinoises de personnages vus à travers des paravents, la projection des barreaux de la prison sur le visage de l’interné. DeMille fait de ses héros des pions qu’il piège à loisir : la femme frivole, l’homme d’affaires qui regarde de près les dépenses de son épouse et l’étranger, avec tout ce que cela signifie de négatif dans l’imaginaire de cette époque – mais les choses ont-elles évolué tant que cela ? Circonstance aggravante, l’étranger est ici asiatique, donc empreint de perversions. Le Birman ne le cache pas, il désire cette Américaine qui lui tourne autour parce qu’il est riche. Il la désire sexuellement, c’est inscrit sur son visage comme cela sera inscrit sur celui d’Erich von Stroheim, un autre étranger, dans Foolish Wives (1922, Folies de femmes). DeMille, que l’on sait puritain et plutôt réactionnaire, est fasciné par la dépravation et n’aura de cesse de la montrer sous tous ses aspects.

The Cheat paravent

« L’Est est l’Est et l’Ouest est l’Ouest et jamais les deux ne se rencontreront », explique un carton. Ici les origines, là les classes sociales (dans Saturday Night) : DeMille excelle dans l’art de mêler ce qui ne doit pas l’être, suivant l’ordre établi par la société dans laquelle il vit.

L’avertissement donné par la scénariste Jeanie Macpherson dès l’ouverture d’Adam’s Rib est tout aussi clair : les filles sont en danger entre 3 et 70 ans ! L’héroïne (Anna Q. Nilsson) a 19 ans de mariage et une fille qui est devenue une jeune femme (Pauline Garon). Quant à son mari (Milton Sills), il n’a la tête que dans ses finances. Une fois de plus, la femme délaissée se laisse étourdir par un riche étranger, cette fois en provenance d’Europe de l’Est (Theodore Kosloff), et qui s’avère être un roi en exil chassé par une révolution bolchévique.

Adam's rib affiche

Survient une séquence étonnante qui prouve que le cinéma américain a de la suite dans les idées. Pauline Garon est amoureuse d’un paléontologue (Elliott Dexter) et le retrouve dans son muséum, alors qu’il étudie de près le gigantesque squelette d’un T. Rex. Ça ne vous rappelle rien ? La Pauline vient papillonner comme le fera Katharine Hepburn dans l’incomparable Bringing Up Baby (1938, L’impossible M. Bébé) de Howard Hawks. Dexter lui-même a le même air engoncé que Cary Grant, jusque dans ses lunettes. « Vous êtes l’impertinent produit du cinéma, du suffrage des femmes et de la guerre », se plaint-il à Pauline Garon.

Chez DeMille, les idées de mise en scène tiennent souvent du génie. Il filme un bal où chacun des couples porte un lampion. Une pluie de confettis s’abat sur eux et les voilà qui se protègent sous des ombrelles. La légèreté des mœurs affûte la profondeur de son regard. Inventé par Griffith et souvent reproduit par DeMille, le parallélisme des époques met en avant des valeurs qui semblent inhérentes à l’espèce humaine. Buster Keaton se moquera d’ailleurs de cette habitude dans Three Ages (1923, Les trois âges). Pendant 50 000 ans, commente un intertitre, les hommes ont fait confiance aux femmes et ont été bernées par elles. Et DeMille nous plonge dans une époque préhistorique où les mêmes acteurs, aux traits volontairement grossis, revivent les mêmes histoires d’amour.

Moins moderne dans sa forme que Saturday Night, Adam’s Rib dit des choses fortes sur l’amour, les affaires et le capitalisme triomphant, capable d’acheter des rois, de s’effondrer et de repartir de plus belle. Quant à l’éternel humain, il n’est peut-être pas si invariable que cela. L’homme entre temps a inventé la Bourse et soudain voir son mari dans le cadre de son travail, c’est-à-dire à Wall Street, revêt une sacrée importance pour l’épouse délaissée. De même, le dernier plan de la séquence préhistorique est repris par les mêmes interprètes, cette fois plongés dans la jungle du Honduras. Et la version du XXe siècle s’achève d’une meilleure manière que celle du Paléolithique.

Volga Boatman Boyd Fair

Présentés dans une très belle copie teintée, Les bateliers de la Volga évoquent, eux aussi, le bolchévisme. Neuf ans après la révolution soviétique, DeMille et sa scénariste Lenore Coffee, qui adaptent un roman de Konrad Bercovici, renvoient dos à dos les deux armées, la blanche et la rouge, sans enfoncer les Bolchéviques et même, plutôt, semblant les comprendre et être de leur côté, à condition bien sûr qu’ils pactisent avec la noblesse et, qu’ensemble, ils travaillent à l’édification d’une Nouvelle Russie. « Nous sommes unis » est le dernier intertitre du film. C’est plutôt louable quand on connaît, quelque trente années plus tard, les positions maccarthystes de Cecil B. et la fameuse saillie de John Ford lors d’une séance à la Screen Directors Guild au cours de laquelle DeMille voulut virer le directeur, Joseph Mankiewicz, et se moqua des cinéastes signataires d’une pétition en faveur de Mankiewicz en insistant sur leurs noms d’origine étrangère. « Cecil, lui dit tranquillement Ford, je t’admire mais je ne t’aime pas ! » On ne pouvait être plus clair.

Dans Les bateliers, DeMille insiste sur les souffrances du peuple russe face à une noblesse pleine de dédain. Il accumule d’une manière remarquable les scènes de tension : entre le batelier (William Boyd) et le noble (Victor Varconi), pendant la prise du palais du prince Nikita (Robert Edeson), quand le batelier doit se débarrasser de la princesse (Elinor Fair) et quand celle-ci tombe aux mains des siens, quand Boyd se retrouve devant le peloton, etc. DeMille est en pleine possession de ses moyens, donne du dynamisme à chacun de ses plans, et construit son film avec de nombreuses séquences qui se répondent : le « Essuie » imposé par Varconi à Boyd auquel répond celui demandé par Boyd à Elinor Fair ; le face à face Boyd/Fair puis le face à face Boyd/Varconi ; le déshabillage d’Elinor Fair par les soldats de l’armée blanche et celui de Julia Faye par ceux de l’armée rouge – chacune, donc, par son propre camp. Et bien sûr, le halage du bateau sur la Volga, au début et à la fin.

Volga Boatman Fair Varconi

Après Les bateliers de la Volga, Cecil B. De Mille va revenir au film biblique avec The King of Kings (1927, Le roi des rois) qui retrace la Passion du Christ. Il est prêt à franchir le pas : encore un film et il passera au cinéma parlant. Ce dernier muet, c’est The Godless Girl. Comme pour Les bateliers, il place là encore deux groupes qui s’opposent : d’un côté les athées et, de l’autre, les croyants. Et, curieusement, les athées menés par Lina Basquette, baptisée « The Girl » au générique mais qui porte dans le récit le prénom de Judy, font du prosélytisme et essaie de convaincre les étudiants de rejeter la notion de dieu. Face à eux, les croyants sont entraînés par Bob Hathaway (George Duryea). Dans cette histoire de foi, DeMille n’est pas tout à fait honnête. Il donne à penser au spectateur qu’il renvoie dos à dos les deux philosophies, les deux fanatismes – car il s’agit bien ici de fanatisme puisque les deux groupes s’affrontent dangereusement, d’abord dans une salle puis dans un escalier, conduisant une jeune fille à la mort. Son conflit estudiantin est ancré dans une société profondément croyante : les professeurs, les policiers, les surveillants de la maison de correction où sont expédiés Judy et Bob suite à l’accident, tout ce petit monde qui représente l’Autorité croit en Dieu. Au fil des nombreuses aventures que vivent nos deux jeunes héros, jusqu’à une croix qui s’imprime sur les mains de Judy parce qu’elle s’agrippait à un grillage électrifié, les esprits changent. Celui qui croyait au ciel se met à douter et celle qui n’y croyait pas s’agenouillerait volontiers devant un crucifix. Godless Girl reste, malgré tout, profondément chrétien : il y est question de rédemption, de celle de cette mauvaise fille athée mais aussi du très méchant gardien (Noah Beery) qui s’acquitte de toutes ses vilenies. Et le carton final, « Croire et laisser croire », ne laisse aucune possibilité de choix à ceux qui n’ont pas envie de croire. La démocratie ne doit être appliquée que dans le sens de la religion.

Godless Girl

Le film est une preuve de plus de la maîtrise de son metteur en scène. DeMille alterne les séquences fortes (la cohue dans l’escalier, la dureté de la maison de correction où arrivent les jeunes gens, la correction au jet d’eau, la bagarre dans la cellule, l’incendie, les deux électrifications…) avec d’autres, beaucoup plus bucoliques et dignes de Borzage. Le cinéaste joue avec les symboles et, qu’on soit croyant ou pas, force l’admiration avec cette histoire de croix sur les mains ou avec la transformation en mots des numéros des détenus, « Hell » et « Love ». Il met en scène une véritable prédestination, comme si les différentes péripéties vécues par Judy et Bob, de l’accident à la prison, de l’évasion à la reprise, étaient décidées par une volonté supérieure que l’on pourra appeler Destin, Divinité ou Metteur en Scène. Car DeMille sait comment saisir son spectateur et ne plus le lâcher. Il sait l’intéresser, le fasciner, l’éblouir par les différentes actions qu’il lui montre. Ce gars est un grand, un très grand qu’il faut redécouvrir à tout prix.

Coffret de quatre DVD (six films muets) de Cecil B. DeMille édité par Bach Films

Jean-Charles Lemeunier

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