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Le toubib

Parmi les six films restaurés édités par Pathé ce 1er juillet en DVD, Blu-ray, VOD et téléchargement, les trois plus récents datent de la fin des années soixante-dix et du début des années quatre-vingt : Deux hommes dans la ville (1973) de José Giovanni, Le toubib (1979) de Pierre Granier-Deferre et Garçon ! (1983) de Claude Sautet. Trois titres qui ont plus ou moins laissé des traces dans la cinématographie française, trois cinéastes incontournables de l’époque.

Passons rapidement sur Le toubib. Malgré les talents qui s’affichent au générique (réalisation de Pierre Granier-Deferre, scénario et dialogues de Pascal Jardin, interprétation d’Alain Delon, Bernard Giraudeau et Michel Auclair), la mayonnaise a du mal à prendre. Pas assez remué et encore moins remuant, le scénario tiré d’un roman de Jean Freustié laisse de marbre. Ni la troisième guerre mondiale ni les tourments amoureux de Delon, que ce soit avec sa première femme qui l’a quitté ou avec la petite infirmière qui lui tape dans l’œil (Véronique Jannot) ne semblent vraiment crédibles. Comme les marins des Tontons flingueurs, la plupart des personnages se croient obligés de faire des phrases, qu’ils veulent marquées au coin du bon sens, sur la guerre, la vie, la mort, l’amour. Et l’on est déçu que ces banalités sortent de la plume de Pascal Jardin, qui a une bien meilleure réputation que cela. Seul étonnement à mettre au crédit du Toubib : ce plan de sexe en érection, gonflé pour l’époque, dont on se demande vraiment ce qu’il vient faire dans cette bluette digne d’Harlequin.

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On retrouve Delon en compagnie de Jean Gabin dans le très fort Deux hommes dans la ville. José Giovanni sait de quoi il parle : il a lui-même été condamné à mort pour meurtre en 1949. Grâce au travail de fourmi de son paternel (il raconte tout cela dans son beau roman Il avait dans le cœur des jardins introuvables et dans son adaptation cinématographique, Mon père), il est gracié par le président Vincent Auriol et sa peine commuée en travaux forcés à perpétuité. Son incarcération est réduite à 20 ans et il sort en 1956. Entre temps, il a publié deux récits. Le troisième, Le trou, est remarqué dès sa sortie de prison et sera filmé par Jacques Becker.

Excellent écrivain et scénariste (Le trou, Classe tous risques, Les grandes gueules, Le deuxième souffle, Les aventuriers), José Giovanni est un cinéaste un peu moins heureux que l’on peut néanmoins créditer de plusieurs réussites : Dernier domicile connu, Deux hommes dans la ville et Mon père.

Éducateur dans Deux hommes dans la ville, Jean Gabin fait confiance au prisonnier Alain Delon et l’aide à sortir de prison et à se réinsérer. Mais, comme le reconnaîtra Gabin au cours du film, Delon n’a pas de chance et cumule les drames de la vie. Il sera rattrapé par le passé, d’abord par des gangsters menés par un Victor Lanoux barbu et, parmi lesquels, le tout jeune Gérard Depardieu tient bien sa place dans une jolie scène face à Delon. Puis par un flic tenace et infect, incarné à merveille par Michel Bouquet.

Avec un scénario dans lequel il a mis beaucoup de lui-même – dans un bonus très intéressant, le journaliste Olivier Rajchman raconte que Daniel Boulanger a écrit des dialogues que Giovanni n’a pas retenus -, le cinéaste s’attaque à la société dans son ensemble, à sa justice réellement injuste, à sa mesquinerie (comme dans la scène où les voisins, conduits par Robert Castel, viennent demander à Delon de baisser le son de la musique qu’il écoute), à sa bêtise. Connu pour ses idées très ancrées à droite, Giovanni en profite pour se moquer de la bourgeoisie gauchiste incarnée par le jeune Bernard Giraudeau qui, fils de Gabin dans le film, est certes sympathique mais totalement inconséquent.

Le film multiplie les clins d’œil, beaucoup au passé carcéral de Giovanni et ce n’est sans doute pas un hasard si Delon porte le nom de Gino Strabliggi, proche de celui du cinéaste. De même, la nouvelle du rejet de la grâce est apportée à Delon par Pierre Asso, un comédien à qui la star vouait une grande admiration et avec qui il avait travaillé au théâtre en 1961 dans Dommage qu’elle soit une putain, mis en scène par Luchino Visconti. Ce rôle est le dernier hommage que Delon, également producteur du film, a rendu à son maître qui s’est éteint un an après la sortie du film.

Deux hommes dans la ville est un film important qui s’oppose à la peine de mort, huit ans avant son abolition portée par Robert Badinter. Superbement joués par le trio de tête, Gabin, Delon et Bouquet, le scénario et la mise en scène de Giovanni comportent une tristesse inhérente, renforcée par de belles séquences de pauses où les rares moments de joie de Delon en compagnie de sa femme et de ses amis sont baignés par la musique lyrique de Philippe Sarde. De même, le finale du film et son dernier travelling, suivi de gros plans désespérés d’Alain Delon, vous transportent réellement. Et vous donnent la même impression qu’un coup de poing asséné dans le ventre.

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Garçon !, enfin, est une bonne surprise. Parce que c’est un film mineur de Sautet, au scénario un peu faible, et qu’il permet de mieux se rendre compte des nombreuses qualités de mise en scène et d’interprétation. Très à son aise comme il l’est toujours, Yves Montand sait montrer, à travers la faconde de son personnage, ses failles. Loin d’être monolithique, son personnage évolue. À ses côtés, Jacques Villeret, Nicole Garcia, Bernard Fresson, Hubert Deschamps et Annick Alane, Nicolas Vogel et Jean-Claude Bouillaud, Dominique Laffin incarnent des personnages attachants à qui Sautet donne le temps d’exister. Une fois de plus, Sautet, spécialiste des films choraux, dessine une galerie de personnages aux liens un peu flous au départ qui s’affinent de plus en plus.

À la vision de Garçon !, on ne peut que saluer la mise en scène qui, par petites touches, nous en dit beaucoup. Ainsi, on ne sait pas vraiment combien de temps se passe entre les séquences mais Sautet s’attarde, dans la brasserie où travaillent Montand, Villeret, Fresson, Vogel, Bouillaud et d’autres, à montrer un couple, chaque fois le même. La première fois, ils se vouvoient. Puis sont proches. Puis déjeunent côte à côte en silence. Enfin, l’homme se retrouve seul. En quelques plans, Sautet résume les rencontres de son époque, vouées à la désunion.

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Ici, ce sont d’ailleurs souvent les femmes qui prennent la main, changent d’homme, partent, reviennent. Les temps ont changé, elles sont plus libres, pas forcément plus heureuses. En cela, Sautet nous montre deux jeunes femmes, Nicole Garcia et Dominique Laffin, qui papillonnent et une plus âgée, attachée à son emmerdeur de vieux mari (sublimes Annick Alane et Hubert Deschamps).

Comme si dans sa filmographie, l’amour et l’amitié se retrouvaient toujours sur les deux plateaux d’une balance en déséquilibre. Toujours, chez lui, l’amitié pèse beaucoup plus, l’amour se contentant de blesser. On remarque aussi la façon qu’a la caméra de suivre Yves Montand pendant son service dans la brasserie, s’insinuant entre les tables, croisant d’autres garçons, arrivant en cuisine où les commandes sont hurlées. Toutes ces séquences dans le restaurant, brillamment mises en scène, nous plongent au cœur du monde du travail, alors que l’on a souvent reproché à Sautet de ne filmer que les bourgeois.

Quand le générique de fin se déroule, on se dit qu’on vient de voir un beau film, qui n’a pas la force de César et Rosalie, Vincent, François, Paul et les autres, Les choses de la vie, Max et les ferrailleurs, Quelques jours avec moi ou Un cœur en hiver, qui sont définitivement les grands Sautet. Mais un beau film tout de même qu’on est heureux d’avoir découvert pour la chaleur qui se dégage des personnages.

Jean-Charles Lemeunier

Deux hommes dans la ville
Année : 1973
Réalisation : José Giovanni
Scénario : José Giovanni
Image : Jean-Jacques Tarbès
Musique : Philippe Sarde
Avec Alain Delon, Jean Gabin, Mimsy Farmer, Victor Lanoux, Michel Bouquet, Jacques Monod, Bernard Giraudeau, Gérard Depardieu, Cécile Vassort, Malka Ribovska, Ilaria Occhini, Guido Alberti, Christine Fabréga, Robert Castel, Maurice Barrier, Pierre Asso

Le toubib
Année : 1979
Réalisation : Pierre Granier-Deferre
Scénario : Pierre Granier-Deferre, Pascal Jardin, d’après Jean Freustié
Image : Claude Renoir
Musique : Philippe Sarde
Avec Alain Delon, Véronique Jannot, Bernard Giraudeau, Francine Bergé, Michel Auclair, Catherine Lachens, Bernard Le Coq, Jean-Pierre Bacri…

Garçon !
Année : 1983
Réalisation : Claude Sautet
Scénario : Claude Sautet, Jean-Loup Dabadie
Image : Jean Boffety
Musique : Philippe Sarde
Avec Yves Montand, Jacques Villeret, Nicole Garcia, Hubert Deschamps, Annick Alane, Bernard Fresson, Nicolas Vogel, Jean-Claude Bouillaud, Dominique Laffin, Rosy Varte, Marie Dubois, Henri Génès, Yves Robert, Pierre-Loup Rajot, Clémentine Célarié…

Versions restaurées éditées en DVD, Blu-ray, VOD et téléchargement par Pathé le 1er juillet 2015

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