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Les scènes s’enchaînent et vous restez soufflés. Quels plans ! Quelles idées ! Des petites filles en cercle, vues de haut, à la comptine lancinante et tellement effrayante : « Attends juste un instant, Le vilain homme en noir va venir, Avec son petit hachoir, Il fera du hachis de toi ! ». Avec son chef opérateur Fritz Arno Wagner, Fritz Lang fait des prouesses. Ici une plongée, là une contre-plongée, telle celle, étonnante, d’Otto Wernicke, le commissaire, la caméra au sol entre ses grosses cuisses. Et ces ombres, celle du meurtrier sur l’affiche qui dénonce ses crimes ! Et ces plans d’ensemble, celui de la pègre prête à juger le coupable. Cette musique lancinante, le Peer Gynt de Grieg siffloté ! Et cette interprétation ! Wernicke le flic, tout en bonhomie et intelligence. Gustaf Gründgens, le chef des truands, qui affiche sa dureté. Et Peter Lorre, le tueur, le vampire, être immonde que le grand art de l’acteur nous fait prendre en pitié. On soulignera encore l’extraordinaire et cruelle stylisation du meurtre, avec la baudruche qui se prend dans les fils électriques et le ballon de la petite fille qui roule sur le trottoir, deux images que Joseph Losey reprendra dans son remake, tant elles ont de la force.

On le savait et l’évidence nous frappe à la nouvelle vision de M le maudit, que les éditions Films sans frontières ressortent en DVD et Blu-ray dans une version intégrale restaurée, en même temps que le remake américain tourné par Losey vingt ans plus tard. Ce premier film parlant de Lang, datant de 1931, est un chef-d’œuvre. Non seulement grâce à sa forme mais aussi par le fond. Lang ne se contente pas de raconter l’histoire du Vampire de Düsseldorf telle que, par exemple, l’a filmée Robert Hossein en 1965. Ni de signer une série de portraits de son époque, avec ces gros plans d’ouvriers, de petites gens surpris dans leur quotidien. Avec beaucoup d’humour, celui-ci étant très présent, il dresse un réquisitoire contre la société allemande de ce début d’années trente, cette même société qui, deux ans plus tard, sortira le nazisme des urnes. Et, surtout, Lang s’élève contre la peine de mort.

C’est souvent le cas chez cet immense cinéaste, la société humaine ne présente pas grand chose de bon et celle de la pègre ne vaut guère mieux, quoique plus efficace que la police, que celle des juges. Lang développera l’idée tout au long de sa carrière américaine, avec ces sommets que sont Fury (1936, Furie), You Only Live Once (1937, J’ai le droit de vivre) ou Beyond a Reasonable Doubt (1956, L’invraisemblable vérité). que la peine de mort n’est pas la solution. Et ceux qui jugent ou qui recherchent le coupable, comme dans While the City Sleeps (1956, La cinquième victime), ne valent guère mieux.

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Avec le M de Joseph Losey, on était en droit d’attendre une semblable mise en accusation de la société post-guerre, plongée en plein maccarthysme. D’autant plus que plusieurs des noms alignés au générique du film eurent à subir les assauts du sénateur anticommuniste du Wisconsin. À commencer par Losey lui-même, son scénariste Waldo Salt et ses comédiens Howard Da Silva, Luther Adler et Karen Morley. Malgré ce casting impeccable, curieusement, le film de Losey est beaucoup moins virulent que celui de Lang, en tout cas en ce qui concerne la peine de mort. Quant au chef des truands, incarné par Martin Gabel qui remplace Grundgens, il se rapproche de ces chefs de bande qui peuplent le film noir américain.

M, dans la version qu’en livre Losey, est bien cela : un film noir. Fidèle à Lang, ajoutant même des détails au premier scénario, comme la collection de chaussures, le film est intéressant pour plusieurs raisons. Chez l’Américain, les stéréotypes du film policier fonctionnent complètement. Les gangsters sont beaucoup plus archétypés que dans la version de Lang, avec, par exemple, l’avocat ivrogne qui se rebelle à la fin. Chez Lang, le rôle de l’avocat est tenu par un clodo débonnaire qui se prend à son propre jeu de défense du criminel. Et dont les paroles, donc, deviennent beaucoup plus fortes que lorsqu’elles sont prononcées par un professionnel des prétoires.

Si l’on ne peut porter au crédit de Losey et de Salt le déroulement de l’histoire, on remarque l’utilisation originale des extérieurs.  Bien que tourné pour la Columbia, le film suit la mode lancée cinq ans plus tôt par Jules Dassin et quelques futurs blacklistés (Albert Maltz, A.I. Bezzerides) d’abord à Universal puis à la Fox : tourner dans les rues plutôt qu’en studio. Dans M, apparaît une Los Angeles comme on l’a peu souvent vue. On retiendra également l’interprétation de David Wayne. Son personnage d’assassin est moins le gros bébé pervers qu’incarnait Peter Lorre, beaucoup plus proche de ce que sera plus tard Anthony Perkins dans Psycho : quelqu’un qui, à première vue, paraît tout à fait inoffensif. À ses côtés, Howard Da Silva, qu’on avait alors plutôt repéré dans les rôles de méchant, entre autres dans Unconquered (1947, Les conquérants d’un  nouveau monde, Cecil B. DeMille), joue sobrement le rôle du flic

Le geste fait aujourd’hui partie de la légende du film : le titre de M le maudit vient de la lettre qu’un malfrat, qui a reconnu l’assassin, trace à la craie sur sa main pour apposer sur l’épaule de sa proie le M d’infamie, M pour Mörder, le meurtrier. Cet homme désigné par la vindicte de toute une ville devient une victime et c’est ainsi que Lang le présente. Même coupable, et surtout coupable, un homme ne mérite jamais de périr de la main de ses congénères. En cela, la dernière phrase du film de Lang, prononcée par la mère en pleurs d’une des petites victimes, est le point final et magnifique de cette géniale démonstration qu’est M.

Jean-Charles Lemeunier

M le maudit de Fritz Lang en version intégrale restaurée, disponible en DVd et Blu-ray le 29 avril 2015 ;
M de Joseph Losey, inédit en vidéo, disponible en DVD le 29 avril 2015 chez Films sans frontières.

M le maudit
Titre original : M – Eine Stadt sucht einen Mörder
Année : 1931
Réalisateur : Fritz Lang
Scénario : Fritz Lang, Thea von Harbou, Paul Falkenberg, Adolf Jansen
Image : Fritz Arno Wagner, Karl Vash
Musique : Edvard Grieg
Production : Seymour Nebenzal
Avec : Peter Lorre, Ellen Widmann, Otto Wernicke, Theodor Loos, Gustaf Grundgens, Friedrich Gnass, Theo Lingen, Rosa Valetti

M
Titre original : M
Année : 1951
Réalisateur : Joseph Losey
Scénario : Waldo Salt, Leo Katcher, Norman Reilly Raine
d’après le film de Fritz Lang
Image : Ernest Laszlo
Musique : Michel Michelet
Montage : Edward Mann
Assistant réal. : Robert Aldrich
Production : Seymour Nebenzal
Avec David Wayne, Howard Da Silva, Martin Gabel, Luther Adler, Steve Brodie, Raymond Burr, Glen Anders, Karen Morley, Norman Lloyd

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Une réflexion sur “Lang et Losey à Films sans frontières : Pourquoi on aime Le maudit

  1. bonjour, vous devez être informé que Moravioff, film sans frontières est un spécialiste du piratage depuis toujours et encore ici il exploite M de Losey sans en bavoir les droits; étonnamment il n’a jamais de problème avec la justice malgré les plaintes répétées des ayants droits. je déconseille d’acheter cette version qui est de très mauvaise qualité alors que le film vient juste d’être restauré et qu’il va sortir en version restaurée très bientôt.

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