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Dès l’ouverture du Passé se venge (The Crooked Way, 1949), le héros (John Payne), en pleine consultation médicale, apprend qu’il va survivre à ses blessures de guerre mais va rester amnésique. L’information a le mérite d’être claire et de nous faire gagner du temps. En quelques minutes, le scénario de Richard Landau est lancé sur ses rails et plus rien ne risque de le faire dévier.

Ce que l’on remarque surtout, c’est la façon qu’a Robert Florey de filmer cette scène, s’appuyant sur la forte personnalité de son excellent chef-op’, John Alton. Le cabinet médical est plongé dans la pénombre, toutes persiennes fermées, et Payne reste dans l’ombre. Seul un halo de lumière dessine le contour de son visage. Non seulement l’image est remarquable – et il y en aura énormément d’autres tout au long du métrage – mais elle pose d’emblée ce que sera tout le film : un homme oscillant constamment entre l’obscurité et la clarté, entre les sentiments les plus noirs et l’honnêteté.

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Ce n’est pas trahir un lourd secret que de dévoiler que l’homme va, bien entendu, être rattrapé par son passé. Le thème de l’amnésie, exploité deux ans avant par Mankiewicz dans Somewhere in the Night (Quelque part dans la nuit), tourné pour la Fox, va nourrir un grand courant à l’intérieur du polar. On le retrouve jusque dans le giallo italien, notamment avec L’uomo senza memoria (1974, L’homme sans mémoire, Duccio Tessari) ou dans les années quatre-vingt-dix dans Shattered (1991,Troubles, Wolfgang Petersen) avec Tom Berenger. Le plus bel avatar de la perte de mémoire étant bien sûr Memento (2000) de Christopher Nolan.

Mais revenons un temps à cette première scène où le visage de John Payne est découpé par la lumière. Elle nous dit que nous sommes là au meilleur de la plastique du film noir et l’on peut penser au découpage de l’ombre et de la lumière que Robert Siodmak et son directeur de la photo Elwood Bredell faisaient dans Phantom Lady, un film Universal de 1944. Dans Le passé se venge, à plusieurs reprises, le visage du héros, entièrement dans l’ombre, va soudain apparaître dans la lumière. Ou devenir une silhouette noire à partir de laquelle ombres et lumières se découpent (lorsque Payne et Ellen Drew se réfugient dans l’appartement de Greta Granstedt). L’influence de l’expressionnisme allemand et de sa sculpture de la lumière est ici indéniable, compagnon de route indissociable du film noir. N’oublions pas que Robert Florey, journaliste français exilé à Hollywood dès les années vingt et qui y resta pour devenir cinéaste, devait réaliser le Frankenstein de la Universal en 1931. James Whale lui fut préféré et signa le chef-d’œuvre que l’on connaît. On peut rêver aujourd’hui de ce que Florey aurait fait d’un tel sujet. Toujours sous influence expressionniste, il dirige en 1932 Double assassinat dans la rue Morgue, dont les décors puisent leur inspiration dans le Cabinet du Dr Caligari. En revanche, en 1942, il s’attaque à Lady Gangster, remake de Ladies They Talk About (les deux films sont disponibles en DVD chez nous, le premier chez Bach Films et le second dans la collection Pré-Code de Warner), sans que l’image d’Arthur Todd ne reflète ces tensions d’ombres et de lumières chères à Alton. Mécontent du résultat, Florey signa d’ailleurs ce film sous le nom de Florian Roberts.

Parmi les autres plans sensationnels imaginés par Alton pour Le passé se venge, on remarquera aussi la virée nocturne de Payne dans les rues de L.A., quand il est filmé en contre-plongée sur fond d’enseignes lumineuses. Et si ce qu’on voit de la vie du héros se passe souvent de nuit, c’est que le noir a envahi son esprit.

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Dans un hôpital de San Francisco au lendemain de la guerre, Eddie Rice (Payne) apprend donc qu’il a conservé dans le crâne un morceau de schrapnel et qu’il est devenu amnésique. Comme il et originaire de Los Angeles, il décide d’y retourner en quête de son passé et, sitôt débarqué, tombe sur deux types qui le reconnaissent. C’est ce qui est formidable dans ces films à petit budget, c’est qu’on ne s’embarrasse pas de péripéties superflues et qu’on va directement là où il faut aller. Je vous passe les détails mais notre Eddie aura, on s’en doutait, maille à partir avec une bande de gangsters, menée par un Sonny Tufts assez étonnant, surtout si on se souvient de lui dans Sept ans de réflexion, quand Tom Ewell l’imagine avec horreur en train de lutiner sa propre épouse dans le foin – tandis que lui-même est quand même sacrément bien occupé par sa voisine Marilyn Monroe. Ce Sonny Tufts séducteur gros niais laisse ici la place à un personnage inquiétant sans que l’acteur ne force jamais le trait.

Si les mésaventures entre Rice et le gang relèvent de la routine d’un film noir, la fin hausse étonnamment le niveau. Rice se retrouve dans un étrange hangar encombré d’objets hétéroclites, où habite le non moins étrange Petey (Percy Helton), flanqué de son chat. Et tout ce qui suit ne ressemble à rien de connu.

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À noter également en suppléments les commentaires très informatifs de trois spécialistes hors pair : Bertrand Tavernier, Patrick Brion et François Guérif.

L’éditeur Sidonis sort ce film dans sa collection Perles Noires, en même temps que L’impitoyable d’Edgar G. Ulmer et L’orchidée blanche d’André De Toth. Les trois titres sont disponibles séparément ou dans un coffret qui les regroupe.

Jean-Charles Lemeunier

Le passé se venge

Année : 1949

Titre original : The Crooked Way

Réalisateur : Robert Florey

Scénario : Richard H. Landau, d’après une pièce radiophonique de Robert Monroe

Photo : John Alton

Musique : Louis Forbes

Montage : Frank Sullivan

Décors : Van Nest Polglase

Producteur : Benedict Bogeaus

Distributeur : United Artists

Avec John Payne, Ellen Drew, Sonny Tufts, Rhys Williams, Percy Helton, John Doucette, Charles Evans, Greta Granstedt…

Sortie en DVD chez Sidonis

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