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À la manière de Joyce et de son Portrait de l’artiste en jeune homme, détourné quelques années plus tard par Dylan Thomas en Portrait de l’artiste en jeune chien, Clint Eastwood a, depuis quelques films, brossé une sorte d’autoportrait, de lui et de l’Amérique qu’il représente. Et si ces œuvres, Le maître de guerre, Impitoyable, Jugé coupable, Million Dollar Baby, Gran Torino mais aussi Mémoires de nos pères et Lettres d’Iwo Jima et son tout récent American Sniper, y compris le documentaire Piano Blues, étaient autant de photographies de l’acteur-réalisateur-musicien lui-même ? Une sorte, une fois réunis, de portrait de l’artiste en vieil homme ?

Mais qui est-il, ce vieil homme que le monde entier a admiré, jeune, autant comme cow-boy au cigarillo qu’en inspecteur fort en gueule ? Et que le monde entier continue d’applaudir pour la quasi totalité de ses mises en scène, à peu d’exceptions près ?

« Pour comprendre les vivants, explique Irma P. Hall, la prêtresse vaudou de Minuit dans le jardin du bien et du mal, il faut communier avec les morts. » Tout au long de sa filmographie, Eastwood n’a cessé de communier. Outre ses talents reconnus d’acteur et de cinéaste, il est aussi un pianiste de jazz et un compositeur. Son amour pour cette musique passe par les hommages répétés aux pianistes, que ce soit dans le déjà cité Piano Blues mais déjà dans sa première réalisation, Play Misty for Me (1971, Un frisson dans la nuit), dont le titre anglais citait Erroll Garner. On notera encore les hommages musicaux à Johnny Mercer, dont la musique – et la tombe – sont au cœur de Minuit dans le jardin du bien et du mal, et à Charlie Parker avec Bird.

La citation d’artistes que l’on admire est une façon comme une autre de se présenter. Ainsi, Eastwood est-il garnerien, parkerien et mercerien, ce qui ne nous empêche pas de nous demander s’il ne serait pas également rimbaldien et fordien.

 

Costner

Rimbaldien ?  Dans ce trou de verdure par lequel démarre A Perfect World (1993, Un monde parfait), Kevin Costner, jeune, bouche ouverte, tête nue, et la nuque baignant dans le frais cresson bleu, dort. Il faudra tout le film pour comprendre qu’il a deux trous rouges au côté droit. Cette filiation directe avec Le dormeur du val de Rimbaud est une façon comme une autre de souligner que la poésie est très présente dans l’œuvre d’Eastwood. Et, puisque nous étions avec Un monde parfait, ce qui fait la force des films réalisés par notre homme est qu’ils nous amènent à nous méfier des premières impressions. Ainsi en est-il de cette séquence d’origine avec Kevin Costner, le masque de Casper et les dollars qui volent. Ou de Heartbreak Ridge (1986 Le maître de guerre), a priori un film militariste sur l’entraînement des Marines, ce qu’il n’est pas tout à fait.

Vieille ganache va-t-en-guerre, le sergent Highway, joué par Eastwood, présente tous les défauts des bidasses de carrière qui peuplent l’œuvre de John Ford : l’armée est sa famille, sa raison d’être, son foyer loin duquel il dépérit. À ce personnage d’une autre époque, véritable « héros debout » bardé de médailles (c’est son compagnon d’armes qui en parle ainsi), Eastwood oppose tout à la fois les bleus-bites et les jeunes officiers qui n’ont gagné leur grade que dans des écoles militaires, jamais sur le terrain. Sorti quelques mois avant le Full Metal Jacket de Kubrick, Le maître de guerre est lui aussi divisé en deux parties : d’abord l’entraînement sur un mode volontiers railleur, puis le théâtre des opérations. Censé se dérouler en 1983, la guerre qui occupe alors l’armée américaine est l’invasion de la Grenade, une île au large du Venezuela. Eastwood ridiculise l’Operation Urgent Fury et renvoie toute la première partie à un questionnement lelouchien : tout ça pour ça ? Le maître de guerre prend soudain une réelle dimension antimilitariste que les spectateurs n’ont pas forcément admise. N’oublions pas que le film sort en pleine ère Reagan, qui marque le retour des vaillants petits soldats prêts à en découdre avec le méchant ennemi. Des sauveurs du monde, quoi ! Heartbreak Ridge est tout sauf la copie de ce genre d’aventures guerrières. Il y a dans la description de l’invasion de Grenade une ironie que l’on retrouvera dans Flags of Our Fathers (2006, Mémoires de nos pères). Malgré cela, les militaires old school que le cinéaste se plaît à décrire dans Le maître de guerre et la position de l’individu face au groupe, tout cela se retrouve déjà chez John Ford.

Maître de guerre

Alors, fordien, notre Clint ? Le western, dans lequel notre homme s’est beaucoup illustré, le rapproche, plus encore que Heartbreak Ridge, du grand John Ford. Comme lui, Eastwood est un Républicain convaincu, même s’il considère aujourd’hui qu’il est libertarien. Et, comme Ford, Eastwood se fait fort de pourfendre tous ceux qui claironnent des raisonnements stupides. De même que, à la manière de Ford, il sera toujours du côté des Indiens. Des exemples ? Souvenez-vous de la tête de Bronco Billy (dans le film du même titre, en 1980) lorsque Bill McKinney pontifie qu’« un bon Indien est un Indien mort ». La réaction du personnage joué par Eastwood reste sobre, certes, mais prouve qu’il n’est radicalement pas d’accord avec cette assertion. Plus fort encore avec le personnage d’Ira Hayes, interprété par Adam Beach dans Mémoires de nos pères : tous les Blancs ne le considèrent QUE comme un Indien et lui font des blagues lamentablement racistes : « Vous avez attaqué les Japs au tomahawk ? Votre squaw vous attend dans votre wigwam ? » Le sujet se prête tellement peu à la comédie que le cinéaste s’attarde sur la fin misérable de ce héros d’Iwo Jima.

Clint Eastwood impitoyable

Malgré un titre hustonien – Huston a tourné The Unforgiven (Le vent de la plaine) en 1960 et Eastwood a incarné Huston dans Chasseur blanc, cœur noir en 1990 – et une dédicace à Sergio et Don, c’est-à-dire à Leone et Siegel, Unforgiven (1992, Impitoyable) est bien un film fordien. Dès le début, à la manière de Ford dans Stagecoach (1939, La chevauchée fantastique), Eastwood prend la défense des prostituées. Et comme Ford, Eastwood aime filmer la nature telle qu’elle était avant que l’homme ne la domine. Mais les beaux couchers de soleil sur les plaines du Far West utilisés par l’un et l’autre sont, dans Unforgiven, suivis par des pluies diluviennes. Comme si Eastwood tenait à ajouter un contrepoint à l’univers auquel il rend un vibrant hommage.

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La référence fordienne : Lee Marvin, James Stewart et John Wayne dans « L’homme qui tua Liberty Valance »

Lorsque William Munny, l’ancien tueur rangé des diligences qu’incarne Eastwood, va déposer des fleurs sur la tombe de sa femme avant de repartir à l’aventure, on ne peut que penser à une scène similaire de Young Mister Lincoln (1939, Vers sa destinée) de Ford, au cours de laquelle Lincoln (Henry Fonda) fleurit la tombe de son amour de jeunesse. Mais il faut en arriver à la comparaison avec The Man Who Shot Liberty Valance (1962, L’homme qui tua Liberty Valance), l’un des nombreux chefs-d’œuvre de John Ford, pour comprendre combien Eastwood est fordien. Là encore, il s’agit de se méfier des premières impressions.

Dans son Liberty Valance, Ford pose pour la première fois dans un western classique la fameuse question de la légende et de la vérité et conclut en disant que, lorsque la vérité est moins belle, alors imprimons la légende. Tout Unforgiven est en relation avec cette question fordienne : qu’est-ce que la légende et qu’est-ce que la vérité ?

Unforgiven

Lorsque Schofield Kid ((Jaimz Woolvett) vient chercher Munny pour venger une prostituée qui a été balafrée par un cow-boy et empocher la prime – une fois de plus, Eastwood prend en charge un plus jeune qui n’est pas de son sang, comme dans Million Dollar Baby ou Gran Torino voire Un monde parfait et L’échange -, le gamin ne jure que par la légende. Munny est son héros. Or – question cette fois-ci très eastwoodienne, qui va prendre de plus en plus d’importance dans son œuvre -, qu’est-ce qu’un héros ? Si Munny en est un, il a sacrément vieilli : quand il s’exerce au tir, il ne parvient pas à toucher la boîte visée. Lorsqu’il veut monter à cheval, il tombe et doit s’y reprendre plusieurs fois. Au premier coup de feu qu’il essuie, il chute de cheval et se blesse au nez. Et dormir par terre, la nuit à la belle étoile, est tellement inconfortable pour ses vieux reins !

Tous les héros de l’Ouest que l’on croise dans le film subissent le même traitement. Il en va ainsi d’English Bob (Richard Harris), suivi par son biographe Beauchamp (Saul Rubinek). L’auteur écrit la légende de l’outlaw tandis que les témoins de ses exploits (ici Gene Hackman) les rectifient d’un voire plusieurs bémols. Et là, Eastwood qui n’est jamais avare de clins d’œil humoristiques, nous en assaisonne un beau : Hackman fait allusion au meurtre d’un certain Corky Corcoran par English Bob, épreuve de force selon le tueur anglais, massacre en beauté dans le dos alors qu’English Bob était tellement bourré qu’il ne visait pas droit selon son ancien acolyte. Le gag réside dans le nom de la victime : Corky Corcoran est un saxophoniste de jazz, membre des big bands de Harry James et Tommy Dorsey. Mais revenons à la légende : pendant tout le film, les cow-boys avouent qu’ils étaient saouls chaque fois qu’ils ont tiré. Et Munny avoue même au jeune Schofield Kid que « c’est quelque chose de tuer un homme ». Une phrase qui trouvera son écho dans Gran Torino quand le personnage joué par Eastwood déclare à son jeune voisin : » C’est dur de tuer un homme et de recevoir une médaille pour ça ! »

Et pourtant, pourtant… À la fin d’Impitoyable, William Munny entre à nouveau dans la légende et abat cinq hommes, ceux qui avaient tué son ami Morgan Freeman. Ford et Eastwood réconciliés dans la dernière séquence. Restons dans ces questions de légende avec  True Crime (1999, Jugé coupable), un film tout autant fordien qui tresse dans tous les sens la légende de son héros, le journaliste Steve Everett (encore Clint Eastwood).

En quelques scènes, Eastwood bâtit la légende de son personnage. Le patron du journal (James Woods) parle de lui comme d’un journaliste intègre qui, ayant découvert la corruption du maire de New York et ayant refusé de se taire, a quitté son quotidien de la Grosse Pomme la tête haute. Quelques minutes plus tard, Everett, qui vient de passer la nuit avec Laila Robins -plus connue pour son rôle de l’ambassadrice américaine au Pakistan dans la quatrième saison de Homeland – la femme de son rédac-chef (Denis Leary), raconte une autre histoire à sa maîtresse : il a quitté New York pour pisser la copie à Oakland parce qu’il avait couché avec la fille mineure de son patron new-yorkais. On ne saura pas laquelle de ces deux histoires a coûté au journaliste son poste. Peut-être les deux ? Ou une autre encore ? Quoi qu’il en soit, une fois de plus la légende passe avant. Mais, et une fois de plus aussi, Eastwood a besoin d’amener son contrepoint : il se filme torse nu, avec ce corps décharné d’un homme de 69 ans. Comme dans Impitoyable, il se sent obligé de décrire sa décrépitude, qui ne colle pas avec sa propre légende.

Car n’oublions pas que la prêtresse de Minuit dans le jardin du bien et du mal, celle-là même qui exhortait John Cusack à comprendre les vivants et à communier avec les morts, temporisait à l’issue du métrage : « Ne communie pas trop avec les morts ou tu oublieras les vivants ! » Autant dire que Eastwood n’oublie ni les vivants ni leur fatal et inexorable vieillissement.

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Marié, Steve Everett est un dragueur impénitent, rappel direct du donjuanisme connu du cinéaste. À travers la banale histoire de la quête de la vérité, Eastwood brosse en filigrane un autoportrait en demi-teinte. Ainsi, dès la première séquence, nous donne-t-il des indications sur sa vision du monde. Dans un bar, Everett parle avec sa jeune collègue Michelle (Mary McCormack), qui se plaint du mauvais traitement réservé par le rédacteur en chef à ses papiers. D’après le peu qu’elle en dit, on comprend que son travail reste très scolaire et, c’est là toute la force d’Eastwood acteur, Everett complimente la jeune femme et semble la plaindre alors que son regard en dit long sur ce qu’il pense réellement de son travail (Plus tard, lorsqu’il aura besoin des infos qu’elle a récoltées, Everett reconnaîtra que Michelle amassait du bon boulot). Il lui fait du charme, auquel Michelle n’est pas insensible, il l’embrasse. Elle se laisse faire, se reprend, « Non, tu es marié », préfère rentrer chez elle et… se tue sur la route. Moralité (cynique) de l’histoire : si Michelle avait consenti à l’adultère, elle serait encore de ce monde.

Sans doute la plus grosse erreur que l’on puisse commettre à propos des films d’Eastwood est de prendre au pied de la lettre True Crime. Et penser qu’il ne s’agit que du combat d’un journaliste pour sauver un Noir, Frank Beechum (Isaiah Washington), de la peine de mort. Le vrai sujet du film n’est-il pas Eastwood lui-même, à ce moment précis de sa vie ? Le titre, qu’il soit anglais ou français, ne concerne-t-il pas tout à la fois la victime d’une erreur judiciaire que le personnage du journaliste ?

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Tout au long du film, c’est Eastwood qui commet de ‘true crimes« , qui est par tous « jugé coupable« . Il fait tout ce qu’il ne faut pas, comme allumer une cigarette au bureau « après le sermon anti-tabac » de son boss. « J’ai raté ça » dit-il. Everett est un mauvais mari, un mauvais père – et sa fille dans le film est sa fille dans la vie -, alors que Beechum est tout le contraire, bon mari et bon père. Tout le monde regarde Everett de travers. « Vous êtes une vieille canaille incurable », l’assure le gouverneur, Anthony Zerbe. « On vous l’a déjà dit ? » « Seulement mes proches ! » répond Everett. Jusqu’à la district attorney, jouée par l’ex-compagne du cinéaste, Frances Fisher, qui lui reproche son alcoolisme. D’ailleurs, une phrase dit bien que le personnage d’Everett est directement concerné par cette histoire de culpabilité : « Je ne sais pas qui tu veux sauver, Beechum ou toi ? » Un peu plus tard, Everett avoue à l’un de ses collègues (Tom McGowan) : « Ma culpabilité ne fait aucun doute. »

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Eastwood a-t-il filmé ce scénario de rédemption pour l’endosser jusqu’au bout ? Une sorte de version dramatique du fameux His Girl Friday (1940, La dame du vendredi), célèbre comédie de Howard Hawks, tant le sujet de Jugé coupable a quelque chose d’irréaliste avec, par exemple, ces gardiens de prison qui ne cessent de se marrer et, pire encore, la rapidité avec laquelle Everett résoud l’énigme. Un dialogue entre James Woods et Clint Eastwood, le chef et l’employé, met les points sur les i lorsque Everett avoue à son patron qu’il a une intuition sur l’innocence de Beechum. « Il y a eu six ans de recours et ça t’a pris une demi-heure pour trouver ça ? » râle Woods qui mime le geste de la branlette. Comme si l’acteur Woods disait à son partenaire et cinéaste que son script prend l’eau.

La fin de Jugé coupable reste étrange, comme un conte de Noël. Or, James Woods l’a dit, le père Noël n’exste pas, même s’il est un « cavalier solitaire » (dernière phrase d’Eastwood). Alors, mort ou pas mort, Beechum ? L’histoire ne le dit pas vraiment. Et l’on repense à Minuit dans le jardin du bien et du mal et au personnage de Kevin Spacey, lui aussi jugé pour meurtre et dont on ne sait pas vraiment s’il s’agit ou pas de légitime défense. « La vérité comme l’art, annonce Spacey, est dans le regard de celui qui la contemple, Croyez ce que vous déciderez et je croirai ce que je sais. »

Honkytonk

Finalement eastwoodien ?

Mais alors, si tous ces personnages, qu’il les incarne ou confie leurs rôles à d’autres, semblent aussi proches de lui, il est finalement eastwoodien, le Clint ? Plusieurs caractéristiques de ses films le décrivent mieux que de longs discours. Ainsi s’aperçoit-on qu’il aime dépeindre l’Amérique rurale, celle de la Grande Dépression, celle qui passe par la route de Madison ou qui finit quelque part sur une voie sans issue du Texas, comme dans Un monde parfait. Pourtant, notre homme est né à San Francisco et son personnage le plus connu reste Harry Callaghan, inspecteur urbain s’il en est. De ci de là et cahin-caha, comme dirait la chanson, il livre quelques indications sur les types qu’il incarne et que l’on peut (ou prou) porter à son crédit. Est-il vraiment ce vieux grincheux réac, celui du Maître de guerre et de Gran Torino, celui qui, raide comme un piquet, fait la grimace en voyant le nombril découvert de sa petite-fille ? On mettra plutôt cela au profit de l’humour dont il fait preuve chaque fois qu’il s’agit de lui. En revanche, ce qu’il dit plusieurs fois à propos de la religion semble être proche de lui. « J’avoue ne jamais avoir apprécié l’église » cloue-t-il le bec au jeune curé (Christopher Carley) de Gran Torino qui veut le consoler de son veuvage. Il décline ce personnage de prêtre dans Jugé coupable. Là, c’était Michael McKean qui incarnait ce curé stupide et infatué de son importance dans le couloir de la mort de San Quentin, un « chie-dans-la-colle » ainsi que le décrivait Beechum, le condamné à mort. Beechum est pourtant croyant (luthérien et donc pas catholique) et quand il parle à Everett de sa foi, celui-ci lui rétorque qu’il n’en a rien à foutre de Jésus-Christ. Eastwood ne condamne pas la foi mais la religion qui aveugle les hommes. De même émet-il des doutes sur les Témoins de Jéhovah, tels qu’ils sont montrés dans Un monde parfait.

Gran Torino

Une autre question, déjà mentionnée plus haut, occupe désormais une place importante dans son œuvre : qu’est-ce qu’un héros ? Elle rejoint le questionnement sur la légende. Quand, dans Gran Torino, Eastwood chasse le gang qui menaçait ses voisins asiatiques – « des rats de marais » ainsi que son personnage raciste les nomme -, la famille vient le remercier en le proclamant « héros ». Le héros… Chacun des personnages des films d’Eastwood semble avoir sa définition sur le sujet et, parfois, ont même du mal à discerner. « Ce qui compte est de clarifier la différence entre les héros et les méchants », annonce Hoover, patron du FBI (Leonardo Di Caprio) dans J. Edgar (2011). Qu’est-ce qu’un héros ? L’interrogation est au cœur du diptyque Mémoires de nos pères (2006) et Lettres d’Iwo Jima (2007), qui a la particularité de montrer le même fait guerrier (la prise de l’île d’Iwo Jima par les forces américaines pendant la Seconde guerre mondiale) des deux côtés des belligérants. Parce que la photo du moment où les G.I. hissent la bannière étoilée au sommet de l’île a été loupée, d’autres militaires reprennent la pose dans un deuxième temps. L’image fait le tour du monde et son symbole est tellement fort que les bidasses en question (qui se considèrent comme des usurpateurs puisqu’ils n’ont pas planté le premier drapeau) sont rapatriés aux États-Unis et rattrapés par un show médiatique comme seuls les Ricains savent en organiser. Ces gars-là, que des foules entières acclament comme des héros, le sont-ils vraiment ? Certainement, répond Eastwood, puisqu’ils ont participé aux combats. Mais pas pour le fait d’armes pour lequel on les honore. Le second film montre l’acharnement désespéré des Japonais à défendre leur petit bout d’île et à ralentir l’avancée inexorable des Yankees vers Tokyo. Les Américains n’aiment pas parler de leurs ennemis et, pourtant, Eastwood filme ceux-là comme de véritables héros qui ne seront jamais reconnus. Dans J. Edgar, le cinéaste fait dire à Leonardo Di Caprio que « ce qui détermine la postérité, c’est ce qui est caché » . Ce ne sera le cas pour ces membres de l’armée impériale, seulement considérés comme des perdants par l’Histoire.

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Au fil du temps, Eastwood semble s’opposer à toute forme de conflit. Ses films qui traitent de la guerre s’y opposent frontalement (ce que vient démentir American Sniper) et lorsque l’opposition est entre particuliers, comme dans Gran Torino entre une famille hmong, un vieil Américain et un gang asiatique de la pire espèce, l’homme que l’on croit prêt à tout et surtout à prendre les armes pour faire taire ses ennemis – d’autant plus qu’il est incarné par Eastwood – préfère la solution pacifique. À l’opposé de toute une tradition américaine qui a élevé des statues à Charles Bronson, Sylvester Stallone et quelques autres musclés acariâtres.

Blondin ironique, shérif à New York, inspecteur qui se fout des codes, hors-la-loi, doux, dur et dingue, évadé d’Alcatraz, cavalier solitaire, maître de guerre, chasseur blanc, photographe amoureux, journaliste fatigué, entraîneur de boxe ou cow-boy de l’espace, Eastwood nous a accompagnés depuis une quarantaine d’années. Jusque dans une chanson de Gorillaz – quel acteur ou cinéaste peut afficher un tel palmarès ? Alors qu’il est question de ce solide gaillard qui approche ses 85 ans, une image me traverse l’esprit. Celle d’une fillette d’une douzaine d’années qui a passé tout un bouquin de Queneau à vouloir voir le métro et qui n’y est pas parvenue. Quand on lui demande, à la toute dernière page, ce qu’elle a fait alors, elle répond : “J’ai vieilli.” Pour Eastwood, on pourra rajouter : avec énormément de talent !

Jean-Charles Lemeunier

 
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