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Torso affiche

Les filons… De l’interview du cinéaste Sergio Martino, qui est l’un des fleurons des suppléments du DVD Torso, il ressort que le cinéma italien de la grande époque, à côté de celui des grands maîtres, était animé par une série d’artisans, quelquefois artistes, qui suivaient ces fameux filons à la mode. Un péplum remportait-il du succès ? Tout ce petit monde filmait des acteurs en jupettes qui faisaient jaillir leurs muscles en soulevant de lourdes pierres en polystyrène.  Le western spaghetti franchissait-il les frontières ? Adieu les toges, bienvenue aux stetsons et aux éperons. Dario Argento sortait-il L’uccello dalle piume di cristallo (1970, L’oiseau au plumage de cristal) que tous s’engouffraient dans les meurtres à arme blanche pour la plus grande joie des amateurs de gialli. Et lorsque les Américains amassaient les dollars à coups de Jaws, Star Wars, Indiana Jones ou New York 1997, les Italiens se ruaient sur les animaux féroces, les guerres étoilées, les aventuriers à la recherche de n’importe quoi ou sur des apocalypses du futur.

Et puisque Torso sort enfin en DVD, il est grand temps de porter un regard attentif sur son réalisateur, Sergio Martino, qui s’est illustré dans tous ces sous-genres et quelques autres encore, telles les comédies érotiques -ces marrantes et ô combien navrantes commediaccie. Et de saluer l’éditeur The Ecstasy of Films qui, avec quelques autres (Le Chat qui fume, Artus Films, Bach Films, Metaluna, etc.), pratique une véritable archéologie des films de genre.
Reconnaissons à Martino un goût certain pour les titres poétiques ou évocateurs. Citons le magnifique Il tuo vizio è una stanza chiusa e solo io ne ho la chiave (1972, Ton vice est une chambre close dont moi seul ai la clef) et le titre original de Torso : I corpi presentano tracce di violenza carnale, plus approprié que le retitrage anglo-saxon, dont la traduction est « Les corps présentent des traces de violences charnelles ».

Qu’il soit produit par son frère Luciano Martino ou, comme avec Torso, par Carlo Ponti, Sergio Martino a certes suivi les modes mais en s’appliquant toujours à livrer d’excellents résultats. Grâce à lui, le giallo s’honore d’excellents exemples, que ce soit Il strano vizio della signora Wardh (1971, L’étrange vice de madame Wardh), La coda dello scorpione (1971, La queue du scorpion), Tutti i colori del buio (1972, Toutes les couleurs du vice) -tous ces titres sont sortis en DVD chez Neo Publishing- ou Torso. On lui doit quelques autres films très cotés chez les amateurs, tous genres confondus, que ce soit le western (Mannaja, 1977), les aventures dans la jungle de La montagna del dio cannibale (1978, La montagne du dieu cannibale avec, séquence frissons, la scène où Ursula Andress est ligotée à poil au poteau de torture par les méchants cannibales) et le mythique 2019 -Dopo la caduta di New York (1983, 2019 après la chute de New York). Les nostalgiques auront encore une pensée émue pour Barbara Bach telle que Martino l’a filmée dans L’isola degli uomini pesce (1979, Le continent des hommes-poissons) et Il fiume del grande caimano (1979, Le grand alligator). De quoi en faire une fugue !

La force des cinéastes italiens en général et de Sergio Martino en particulier est de ne jamais trop se prendre au sérieux. Ainsi, dans l’interview déjà citée, Martino revendique-t-il des scènes comiques jusque dans ses thrillers. Ainsi, raconte-t-il, dans La queue du scorpion, l’assassin se fait prendre la main dans une porte et la secoue dans le plan suivant, parce qu’il a mal.

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Il en est de même dans Torso. Les premiers cadavres du film, après une scène particulièrement éprouvante et sanglante, sont découverts par un vieux monsieur qui, comme il l’explique aux flics, était venu là « pour faire caca » et, du coup, cela lui a coupé son envie. Un peu plus tard, ce sont trois superbes filles qui débarquent en mini-jupes dans un village. Martino s’amuse à s’attarder sur les fanfaronnades des petits coqs locaux et sur la tête décomposée du benêt livreur de lait (Vincenzo Crocitti), un rôle qu’aurait pu tenir Alvaro Vitali. Des séquences dont on retrouve le style dans les comédies pures signées par le cinéaste, interprétées par Edwige Fenech, telles Giovannona Coscialunga, disonorata con onore (1973, Mademoiselle Cuisses-longues, dont nous avons déjà parlé ici), La moglie in vacanza… l’amante in citta (1980, au titre français très évocateur : Les zizis baladeurs) ou Cornetti alla crema (1981).

Mais ne nous fions pas à ces quelques sourires car Torso est un vrai giallo, un de ces récits policiers où un tueur inconnu massacre à tour de bras des victimes dont la plupart sont de ravissantes jeunes femmes déshabillées. Giallo, donc, avec tous les codes que cette terminologie entraîne, mais sacrément novateur. Certains plans semblent tout droit sortis du Halloween (La nuit des masques) de Carpenter, qui sera tourné en 1978, soit cinq ans après Torso. Notre serial killer italien porte lui aussi un masque blanc et semble apparaître et disparaître au gré de ses envies. Enfin, un plan nocturne le montre au loin, dans une forêt, entouré de brume. Une image qui pourrait être signée par Carpenter.

Capture d’écran 2014-11-18 à 15.06.05

Sergio Martino a choisi de situer son récit à Pérouse, en Ombrie, une petite ville célèbre pour son université (elle serait l’une des plus anciennes d’Europe). La cité est belle et le cinéaste se plaît à balader sa caméra dans les ruelles typiques, ne cherchant en rien à américaniser ou angliciser son scénario. Rappelons qu’à l’époque, la plupart des réalisateurs de westerns italiens ou de films d’horreur prenaient des pseudos anglo-saxons et que beaucoup de gialli se tournaient à Londres.

Autre étrangeté : à la manière d’un Tinto Brass, Martino mêle adroitement culture classique et film de genre. Torso s’ouvre sur une orgie qui s’enchaîne avec une image du Martyr de Saint Sébastien, peinte par Le Pérugin. Dans l’un des suppléments, Jean-François Rauger qui, à la Cinémathèque française, programme les soirées « Cinéma Bis », affirme qu’en montrant cette relation entre la souffrance et l’extase (les victimes du tueur rejoignant en cela le saint martyr), Martino se place dans une tradition catholique. Ce qui explique que, comme dans les slashers américains qui inonderont ensuite le marché, ce sont souvent les filles qui couchent qui sont les premières à tomber sous les coups de l’assassin. Une punition digne d’une morale religieuse qui condamne les pécheurs. Rauger ajoute que Martino filme avec beaucoup d’intelligence et d’intuition et l’on ne peut que se ranger à son avis.

L’érotisme est très présent dans Torso, fortement lié à la jeunesse, et l’on peut se poser des questions sur le regard que porte Sergio Martino. Est-il simplement voyeur ? Quand l’une des jeunes femmes du film (Cristina Airoldi, connue aussi sous le nom de Conchita Airoldi) se retrouve dans un squatt, Martino filme des gens drogués, des filles dansant seins nus, d’autres se laissant caresser l’air absent… Porte-t-il alors un regard moralisateur, semblant condamner ces agissements ? Quelques années plus tard, avec Avere vent’anni (1978), Fernando Di Leo filme la même jeunesse, les mêmes excès, le même amour libre, mais montre que la société, avec ses flics, ses juges et ses bien-pensants, n’est pas encore prête à accepter tout cela.

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L’identité du tueur. Voilà une question qui travaille le spectateur et avec laquelle Martino s’amuse. Regardez bien : pour chacun des protagonistes mâles, Martino glisse dans le plan un regard inquiétant, un foulard, une poupée, autant d’objets qui nous ramènent à l’identité du tueur. Et qui, surtout, nous font douter de tous.

Jean-François Rauger insiste sur un autre élément significatif de Torso. Après une première partie au cours de laquelle le spectateur assiste à quelques meurtres gore, la deuxième partie enferme les personnages dans une grande maison de campagne. Les nouveaux meurtres se situent hors champ et l’action principale, dont Suzy Kendall est le malheureux témoin, consiste, pour le criminel, à se débarrasser des corps. Le corps, insiste Rauger, est un élément essentiel des films ayant trait à des tueurs, et sa disparition l’est tout autant. Il cite The Trouble With Harry (1955, Mais qui a tué Harry ?) d’Alfred Hitchcock, dans lequel les différents personnages ne cessent d’enterrer et de déterrer le corps du pauvre Harry. Il aurait pu tout aussi bien parler de Rope (1948, La corde), dans lequel Hitchcock place le corps du défunt au centre du film sans jamais le montrer. Dramatique ou comique (on peut également penser à ce corps encombrant placé sous un kiosque dans The Gazebo, 1959, de George Marshall), le cadavre doit à tout prix disparaître. Le tueur obstiné de Torso choisit la scie, sous les yeux horrifiés de son éventuelle prochaine victime, et découpe avec conviction les membres et les torses. D’où ce titre anglais sous lequel sort le film.

Enfin, on saluera la qualité du travail de l’éditeur The Ecstasy of Films. Non content de nous faire découvrir une œuvre intéressante, il nous en livre les deux versions, italienne et anglaise, qui comportent quelques différences. Les unes sont anecdotiques. Ainsi, dans la version originale, le commissaire se nomme-t-il Enzo Di Salvo alors que les British l’ont rebaptisé Martino, sans doute pour se remémorer par la même occasion le nom du signataire du film. À noter d’ailleurs, puisqu’il est ici question de la police, qu’une fois de plus elle ne sert pas à grand chose et n’apparaît que pour poser des questions sans grande incidence. La plus grande différence entre les deux versions se situe à la fin du film. Autant la dernière phrase de dialogue, chez les Anglais, est insipide et conclut le film rapidement, autant, chez les Italiens, un réel échange rappelle une discussion qui s’est tenue bien avant dans le récit, dans laquelle les personnages discourent sur le hasard et la nécessité, et donne au film tout son sens. Artisan, Sergio Martino ? Dans certains cas, certainement. Mais dans d’autres, comme ici avec Torso, il est un véritable auteur, secondé il faut le préciser par son scénariste, l’efficace et talentueux Ernesto Gastaldi.

Jean-Charles Lemeunier

Torso
Année : 1973
Titre original : I corpi presentano tracce di violenza carnale
Réalisateur : Sergio Martino
Scénariste : Ernesto Gastaldi et Sergio Martino
Photo : Giancarlo Ferrando
Musique : Guido et Maurizio De Angelis
Producteur : Carlo Ponti
Durée : 89 minutes
Éditeur : The Ecstasy of Films
Avec : Suzy Kendall, Luc Merenda, Tina Aumont, John Richardson, Roberto Bisacco, Carla Brait

Édition en DVD et Blu-ray, sortie le 13 septembre 2014.

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Une réflexion sur “Torso de Sergio Martino : L’intelligence et l’intuition

  1. Oui, un film intéressant, lointainement inspiré par un cas (non résolu) de tueur en série les plus fascinant des 100 dernières années (et ce n’était pas en Italie, je vous laisse chercher). Et évidemment, bon papier, merci ! (papier avec ce jeux de mot en stupido colors qui a égayé ma soirée « Barbara Bach… fugue »)

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