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Oui, John McTiernan n’a pas eu le final cut sur Le 13ème guerrier, viré de la salle de montage par Michael Crichton, coproducteur du film et auteur du livre dont est il est tiré. Oui, nous ne visionnerons sans doute jamais cet hypothétique director’s cut, fantasme de fans, qui ne verra jamais le jour tant McT semble avoir définitivement tourné la page même s’il n’a pu nous livrer sa vision personnelle du métrage. Oui, c’est donc avec frustration que l’on découvrit en salles en 1999 ce film maudit, qui précipite le réalisateur dans un déclin (du point de vue commercial, s’entend, car Rollerball et Basic restent de grands moments de cinéma) au vu des faibles entrées réalisées par le film. Et pourtant, cette adaptation du roman Le Royaume de Rothgar – inspiré par les aventures de l’ambassadeur Ibn Fadlân au Vème siècle – est sans doute l’un des métrages les plus flamboyants et fascinants de John McTiernan. On aurait même envie de crier au chef d’œuvre, si le réalisateur n’avait pas été aussi entravé dans son travail de metteur en scène.

John McTiernan est l’un des plus grands formalistes du cinéma américain (mais il est évidemment bien plus que cela) ; inutile de revenir en détail sur ses qualités de mise en scène, de gestion de l’espace, de sa capacité à iconiser ses personnages via cadres et mouvements de caméra, etc. Nombre de séquences de ses films pourraient (devraient ?) être enseignées dans les écoles de cinéma. Dommage que le réalisateur reste encore cantonné par certains au statut de simple cinéaste de films d’action.
La séquence qui nous intéresse ici n’est pas la plus magistrale d’un point de vue cinématographique ; ni la plus fondamentale dans l’intrigue du film ; ni la plus intense dans ses enjeux émotionnels. On peut lui préférer celle de l’attaque nocturne du village viking par l’armée wendol. Ou la scène qui décrit les rares survivants des treize guerriers s’aventurant dans l’antre de leurs ennemis à la fin du métrage. Ici, la séquence semble a priori anodine, peu spectaculaire, une simple scène de transition dans l’intrigue. Or il n’en est rien. L’analyse de cette séquence permet au contraire de montrer à quel point McT apporte un soin particulier à ces « petites » scènes qui, mises bout à bout, contribuent à faire un grand film. Et Le 13ème guerrier est un grand film, assurément.

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Séquence très courte (à peine quatre minutes) intervenant après le premier tiers du métrage, elle n’en demeure par moins essentielle à de nombreux points de vue. Il s’agit tout d’abord de la première réelle scène d’action du film, donc forcément celle qui va déterminer pour le spectateur la crédibilité ou non de la suite du métrage. Par ailleurs, il s’agit de la première confrontation entre les treize guerriers et leurs ennemis, les Wendols donc. Ce premier contact entre les deux camps doit notamment faire apparaître les Wendols comme une menace réelle pour nos valeureux héros ; la mission des guerriers vikings se doit d’être difficile, dangereuse, et imprévisible, alors même qu’il s’agit de guerriers impressionnants de force et de charisme – en premier lieu leur roi, Buliwyf, incarné par Vladimir Kulich. McTiernan parvient à créer une tension palpable dans le premier acte de cette séquence (l’attente de l’attaque), conscient que nos héros doivent apparaître comme prudents et lucides quant au péril qui les attend. Impossible de ne pas corréler cette séquence aux mots utilisés plus tard par Herger (Dennis Storhoi) lors de son combat contre le Viking Angus (plus jeune et plus robuste que lui) après la « querelle de chantier » entre les deux hommes : il est nécessaire d’apprendre à juger ce que l’on ne voit pas, et de craindre ce que l’on ne sait pas. Une attitude de sage méfiance de la part des héros, d’autant plus que les Wendols sont empreints d’une aura mystique et surnaturelle laissant penser qu’ils ne sont pas vraiment humains. Enfin, cette séquence doit aboutir à la disparition de certains des guerriers. Pas seulement pour souligner la dangerosité des assaillants ennemis, mais aussi dans une logique de simplification narrative : avec treize personnages principaux, l’intrigue se complexifie et le spectateur peut éprouver quelques difficultés à s’y retrouver – voire à s’identifier aux protagonistes. Il est donc grand temps de faire mourir certains des guerriers volontaires pour cette noble mais difficile mission !

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Plus fondamentalement, cette séquence constitue une étape charnière dans l’intégration d’Ahmed Ibn Fahdlan dans le groupe de guerriers vikings qu’il accompagne. Le diplomate arabe n’est pas encore très intime avec ses camarades, qui se moquent encore de lui. Fait remarquable, après ladite séquence, les Vikings continueront à railler cet étranger si différent d’eux, mais ils riront désormais ensemble, avec lui et non contre lui (voir la scène où Ahmed Ibn Fahdlan transforme une épée viking en « poignard » et se fait gentiment chambrer par l’un des Vikings qui voudrait la même arme pour sa fille). Si la séquence illustre donc le début de l’acceptation d’Ahmed Ibn Fahdlan comme membre à part entière du groupe, c’est également parce que, de diplomate embarqué dans une aventure qui le dépasse, le personnage interprété par Antonio Banderas devient sinon un guerrier du moins un combattant estimable et digne de confiance. Parler de fait d’armes glorieux serait largement exagéré à ce moment du récit (il ne blesse mortellement qu’un seul ennemi durant le combat et se fait rapidement assommé), mais Ahmed Ibn Fahdlan révèle certaines qualités que ni ses pairs ni le spectateur ne lui soupçonnaient. Des qualités qui seront pleinement visibles lors des combats qui suivront et qui feront du combattant arabe un guerrier aussi efficace et courageux que ses compagnons de lutte.

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Lors du premier acte, les héros sont endormis, en cercle, les uns à côté des autres. Une harmonie et une symétrie rompues par le réveil en sursaut d’Ahmed Ibn Fahdlan, qui constate que ses compagnons font, eux, semblant de dormir. Les mouvements de caméra – lents et précis – passent des visages des Vikings à leurs mains empoignant leurs armes. Si l’ambiance est calme et sereine, la tension n’en est pas moins présente parmi les guerriers. Ces plans sur les protagonistes à l’intérieur de la pièce sont entrecoupés de regards sur l’extérieur : de légers travelings de haut en bas, se concluant par des décrochages plus rapides sur le côté (droite ou gauche), manifestent la tentative des héros de déceler les mouvements ennemis à travers les interstices des murs. Une tentative vaine. Ce n’est que lorsque les Wendols pénétreront violemment dans la pièce que la menace sera enfin visible pour nos treize guerriers.

Changement de ton lors du deuxième acte : les mouvements de caméra sont plus rapides ; les cuts plus nombreux ; la caméra se positionne au cœur de l’action, renforçant le côté immersif de la scène (remember le premier Die Hard que l’on cite souvent comme le précurseur de cette mise en scène hautement immersive). La grande lisibilité des scènes d’action réussit paradoxalement à transmettre l’atmosphère de confusion et de chaos qui règne dans la pièce. Le spectateur ne sait pas toujours qui meurt parmi les Vikings. La stratégie initiale choisie – créer un cercle et se battre dos à dos – est rapidement battue en brèche tant les assaillants désorganisent les héros. Des assaillants qui sont toujours sans identité, McTiernan choisissant de ne jamais cadrer les visages des Wendols mais préférant se concentrer sur leurs attaques et sur les conséquences de celles-ci – quelques têtes arrachées très explicites et cadrées en plan serré agrémenteront d’ailleurs ce deuxième acte. Par ce procédé de mise en scène classique, le réalisateur cherche à préserver le caractère mystérieux et inquiétant de la tribu barbare. L’heure n’est pas encore à la divulgation de leur identité réelle, à la monstration de cet ennemi redoutable. Les Wendols restent à ce moment de l’intrigue une menace latente et imperceptible, inconnue et donc terrifiante.

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La caméra s’apaise lors du troisième et dernier acte, après le départ des Wendols. La mise en scène redevient plus calme et posée, McT s’attarde en gros plans et plans moyens sur les visages perplexes et anxieux de ses personnages, terrifiés par l’absence de cadavres ennemis malgré les coups mortels qu’ils leur ont portés. Ce premier combat semble être sans réel vainqueur, et pourtant il signe la première défaite des treize guerriers dans leur mission : ils n’ont pas réussi à prendre l’ascendant psychologique sur leur adversaire, et cette bataille a même au contraire renforcé leurs antagonistes – leur caractère surnaturel et magique s’affermit dans l’esprit des combattants vikings, même s’ils observent que leurs étranges ennemis saignent, et sont donc mortels.

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Il faudra attendre la deuxième attaque – plus massive et plus longue – pour que nos héros comprennent que les wendols ne sont que des hommes. Malgré les pertes importantes subies dans cette nouvelle bataille, il s’agit d’une étape supplémentaire dans la connaissance de l’ennemi et donc vers la victoire, qui nécessitera d’aller affronter l’adversaire sur son territoire, et non plus de résister en défendant la « cité ». La découverte progressive par les guerriers de la nature et de l’identité  des wendols – si importante pour la victoire finale – illustre à merveille ces quelques mots de Sun Tzu dans L’Art de la guerre : « connais ton ennemi et connais-toi toi-même ; eussiez-vous cent guerres à soutenir, cent fois vous serez victorieux ».

Fabien Le Duigou

Le trailer original quand le film était encore baptisé Eaters Of The Dead et donc avant que Crichton s’en mêle :

 

THE THIRTEENTH WARRIOR
Réalisateur : John McTiernan
Scénario : Micahel Crichton, William Wisher, Warren Lewis
Production : Lou Arkoff, Michael Crichton, John McTiernan, Andrew G. Vajna
Photo : Peter Menzies Jr
Montage : John Wright
Bande originale : Jerry Goldsmith
Origine : Etats-Unis
Durée : 1h42
Sortie française : 18 août 1999

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Une réflexion sur “Dossier John McTiernan – Le Treizième guerrier : Le silence des guerriers

  1. Pingback: Dossier John McTiernan – dimension fantastique : aux frontières de l’autre | Le blog de la revue de cinéma Versus

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