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Imaginons d’abord un petit homme qui rêvait d’être beaucoup plus grand. Sans le connaître intimement, on peut supputer qu’il aurait aimé ressembler à Lon Chaney ou Christopher Lee. Voire un mix des deux. Du premier, il a copié le goût du maquillage pour incarner des êtres troubles. Il a en outre récupéré le personnage créé pour Universal par le fils de Lon, Lon Chaney Jr : le loup-garou, qu’il a égrené dans une quinzaine de films. Quant à Lee, notre petit homme a tellement voulu arriver à sa hauteur qu’il n’a pas hésité à revêtir le costume de Dracula dans El gran amor del conde Dracula (1972, Le grand amour du comte Dracula).

Vous l’aurez compris, l’individu est un acteur. Espagnol de surcroît vu le titre du film cité. Il se nomme Jacinto Molina et va acquérir sa célébrité outre-Pyrénées sous le sobriquet de Paul Naschy (1934-2009). D’ailleurs, je m’avance peut-être, mais Chaney (qui en anglais se prononce Chany) n’est-il pas une sorte d’anagramme phonétique de Naschy ?

Naschy Waldemar

Quoi qu’il en soit, il faut se rendre à l’évidence : Naschy, physiquement assez replet et atteignant, dressé sur ses orteils, la taille d’1,65 m, n’a rien de la souplesse de Chaney (capable, dans The Unknown, de fumer avec les pieds puisqu’il est censé être manchot). Pas plus qu’il ne possède la classe de Christopher Lee, du haut de son mètre 96 (ou 93, selon les sites internet).

Pourquoi évoquer aujourd’hui Paul Naschy ? Parce que Artus Films, dans le cadre d’une collection fantastique espagnole, vient de sortir trois DVD, accompagnés du livre Le cinéma de terreur espagnol. Et que le comédien, que l’on connaissait grâce à des articles qui lui étaient consacrés dans L’écran fantastique ou sur Nanarland, prend enfin de l’envergure. Plus que dans le personnage de Waldemar Daninsky, le fameux loup-garou, Naschy est beaucoup plus crédible lorsqu’il incarne des types pitoyables, tel Gotho dans Le bossu de la morgue.

Reprenons l’ordre chronologique des sorties Artus. La marca del hombre lobo (1968, Les vampires du Dr Dracula) d’Enrique Lopez Eguiluz, amorce, si l’on en croit Alain Petit (dont on apprécie toujours autant les interventions dans les bonus de cet éditeur et dont on n’a aucune raison de douter), tout autant les débuts du cinéma fantastique espagnol que ceux de Naschy dans le rôle de Daninsky.
Car le véritable héros du film n’est pas, contrairement à ce qu’annonce le titre français, un quelconque Dr Dracula qui n’apparaît pas (on voit seulement un couple de vampires à la fin) mais bien cet hombre lobo claironné par l’appellation espagnole. Tout démarre par une histoire d’amour un peu niaise entre deux jeunes gens de bonne famille, tous deux enfants de notables. Un loup survient à jeun qui cherchait aventure, aurait raconté La Fontaine s’il s’était amusé à écrire des critiques de cinéma. En fait, on y est presque. Sauf que ledit Waldemar Daninsky surgissant dans la vie des deux tourtereaux, incarné par notre Popaul qui a également écrit l’histoire, n’a pas encore été mordu par le loup-garou. Il séduit la jolie Dyanik Zurakowska, une actrice apparue dans plusieurs métrages espagnols et dans le Navajo Joe de Corbucci, deux ans auparavant, alors qu’il est franchement beaucoup moins séduisant que le jeune premier (Manuel Manzaneque). Plus moche, donc, mais sans doute moins fade. Quoi qu’il en soit, le Waldemar gagne le cœur de la donzelle, le fiancé de cette dernière ne lui en veut pas plus que cela, et, par une nuit de pleine lune, il se fait mordre. Comme quoi ils auraient dû suivre le proverbe indiqué par Rohmer dans son film du même titre (Les nuits de la pleine lune, pour ceux qui ont du mal à suivre) : “Qui a deux femmes perd son âme, qui a deux maisons perd sa raison”.
Sauf que là, c’est un peu tout le monde qui perd l’âme et la raison. Car mordu de la Dianyk et mordu par le loup-garou (un rôle que, d’ailleurs, Naschy a paraît-il proposé carrément à Lon Chaney Jr, à l’époque 62 ans au compteur et d’une corpulence telle qu’on aurait plutôt parlé de verrat-garou), Waldemar est mal en point et l’on fait venir à son secours un couple de rebouteux qui adorent mordre (eux aussi) les gens au cou. Ces deux-là sont interprétés par Julian Ugarte et Aurora de Alba.
Que dire de plus ? Que le film passe en revue ce qui se fait de mieux en matière de fantastique : il reprend des personnages de l’âge d’or américain (le loup-garou, les vampires), les place dans des châteaux gothiques dignes de la Hammer et noie les souterrains de couleurs que l’on croirait sorties d’une œuvre de Mario Bava. Alors, le récit prend parfois l’eau, les acteurs ne sont pas toujours crédibles, il y a bien quelque naïvetés navrantes mais le spectateur peut s’estimer heureux. Ne me demandez pas pourquoi mais c’est un fait. Sans doute parce que l’on voit enfin un de ces titres mythiques du cinéma fantastique espagnol. Et que, malgré tout, on se laisse prendre.

affiche artus Bossu

Avec El jorobado de la morgue (1973, Le bossu de la morgue, Javier Aguirre), on monte d’un cran. Là encore, l’histoire reprend quelques vieux thèmes hollywoodiens et british : un médecin qui mène ses expériences tellement loin qu’il se sert d’un bossu pour lui ramener quelques cadavres frais. Marty Feldman, sors de ce corps. Car il est certain que lorsque notre bossu s’en va à la morgue à la recherche de chair à ramener, on pense à cet autre bossu du Young Frankenstein (1974, Frankenstein Junior) de Mel Brooks et l’on sourit. Mais c’est là la force de Javier Aguirre et celle de Paul Naschy : non seulement ces deux-là font un boulot sérieux mais ils l’agrémentent et le pimentent par quelques séquences plutôt raides : notre bossu découpe allègrement les mains, les pieds, les cous d’une façon plutôt réaliste.
Outre ces séquences morbides du plus bel effet, la grande force de ce Bossu réside dans l’interprétation de Naschy. Car, pour monstrueux que soit Gotho -et le spectateur sait tout de ses méfaits-, l’infirme fait pitié et on lui pardonne aisément ses premiers trucidages. Naschy ne surjoue pas, bien au contraire. Même la jolie Maria Perschy s’y laisse prendre. Touchez ma bosse, milady.
Quant au médecin, le Dr Orla (Alberto Dalbés), hormis le fait que son nom hésite entre le Dr Orloff de Jess Franco et le Horla de Maupassant, il protège Gotho parce que ce dernier sert ses noirs desseins. Touchez ma bosse, monseigneur… Il n’y a pas à rechigner, dans un film d’horreur qui se respecte, un savant est fou sinon il ne mérite pas son doctorat de médecine et, aux côtés d’Orla, le preux jeune toubib (Victor Alcazar) qui au départ l’assiste pour lui faire ensuite des leçons de morale est vraiment quelconque et passe à côté d’une sacrée destinée cinématographique.
Une belle surprise, donc, que ce Bossu de la morgue, réalisé par un personnage finalement peu connu sous nos latitudes, Javier Aguirre, et qui mériterait qu’on s’y intéresse un peu plus. Critique cinéma, assistant réalisateur, il a ensuite alterné dans sa carrière de cinéaste les productions commerciales et les courts-métrages expérimentaux.

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Le dernier de cette série de trois films de terreur espagnols n’a rien à voir avec Paul Naschy. Mais de tous, La novia ensangrentada (1972, La mariée sanglante) de Vicente Aranda est sans doute le plus passionnant. Cette adaptation du Carmilla de Sheridan Le Fanu reste très troublante. Susan (Maribel Martin) se marie et part s’installer dans la demeure gothique de son époux (Simon Andreu). Elle voit une très belle femme, Carmilla (Alexandra Bastedo), qui, progressivement, va prendre de l’emprise sur elle jusqu’à lui faire commettre l’irréparable. Sous cette influence néfaste, Susan a des fantasmes morbides : elle rêve qu’elle est violée par un homme cagoulé qui ressemble à son mari ou qu’elle assassine ce dernier. Un peu comme dans le contemporain Images d’Altman, le spectateur ne sait jamais si ce qu’il voit est la réalité ou un cauchemar.
Le film joue en outre sur une fascinante ambiguïté sexuelle et le traumatisme que représente le rapport érotique avec un homme pour une jeune femme. Pour sa quatrième mise en scène, Aranda fait preuve d’une grande maîtrise.

Luigi Montefiori

Chez Bach Films, ce ne sont pas les Espagnols qui sont à l’honneur mais les Italiens. Chez eux, le fantastique peut prendre très rapidement les couleurs du gore : rouge très sang. Côté transalpin, Paul Naschy est remplacé par George Eastman. Autant dire que Jacinto Molina cède la place à Luigi Montefiori.

Imaginons à présent un grand gaillard. Né en 1942, Montefiori débute sa carrière dans les westerns spaghetti dès 1966. Sous son vrai nom ou sous pseudos américanisés, dont Eastman est le plus célèbre, il apparaît sous la défroque du Minotaure dans le Satyricon de Fellini, puis va promener sa haute carrure – plus de 2 mètres- dans quelques films érotiques : Emanuelle et Françoise, Black Emanuelle autour du monde, tous deux de Joe D’Amato, de son vrai nom Aristide Massacessi, un cinéaste italien spécialisé dans le cinéma bis : western, horreur, heroic fantasy et porno. À noter que l’orthographe de cette Emanuelle, contrairement à celle incarnée par Sylvia Kristel, ne prend qu’un M et si le spectateur se trompe en croyant aller voir l’une et qu’il trouve l’autre, ce n’est pas grave. Montefiori écrit en outre de nombreux scénarios et réalise aussi trois films.

Affiche Anthro

Anthropophagus (1980, Anthropophagous) et Rosso sangue (1981, Horrible), deux réalisations de Joe D’Amato, ont tous deux été écrits par Montefiori/Eastman. Le premier connut un véritable engouement de la part des cinéphiles aimant se ruer vers des produits décalés, fortement marginaux et incroyablement violents. Il n’est qu’à lire le pitch d’Anthropophagous : un groupe se retrouve sur une île et devient la proie d’un tueur fou cannibale. Le plus dément reste à venir et la fin du film, que des règles déontologiques interdisent en principe de dévoiler, servait à l’époque d’argument pour visionner ce petit chef-d’œuvre.

Ici, même si l’on sait à quoi s’en tenir, même si l’on a déjà lu quelques détails croustillants sur les meurtres (une césarienne “spéciale”, un cannibale capable de se dévorer lui-même, etc.), on reste estomaqués par la goritude d’Anthropophagous. Et si ce mot, goritude, n’existe pas, demandons à l’Académie de le rajouter illico dans son dico avec pour exemple le film de D’Amato. Trente ans après, on pourra bien sûr trouver le rythme un peu lent, les maquillages et les effets spéciaux à des années-lumière de ce que l’on peut voir aujourd’hui et c’est sans doute dans ces maladresses que réside le charme d’Anthropophagous. Là dedans et dans la folie du récit.

 

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Dans l’un des sympathiques suppléments du DVD (à noter également les lobby cards insérées), le non moins sympathique journaliste Christophe Lemaire rapproche Anthropophagous d’un autre classique du cinéma fantastique : ¿Quien puede matar à un niño? (1976, Les révoltés de l’an 2000), tourné lui aussi sur une petite île par Narciso Ibañez Serrador. À part que la conclusion du film espagnol est éminemment plus politique que celle de son homologue italien.

affiche Horrible

“À force d’écrire des choses horribles, se plaignait Michel Simon dans Drôle de drame, les choses horribles finissent par arriver.” Cela pourrait être la phrase de lancement de Horrible : à force de voir le Mal partout, ce qui est le lot de pas mal de curés, un prêtre pourchasse un monstre qui se régénère parce que son sang coagule très vite. Il aura du mal à en délivrer la petite ville que le vilain individu terrorise. Et si le personnage ressemble fortement à celui du docteur joué par Donald Pleasance dans Halloween (1978) de John Carpenter, il n’en a pas l’efficacité.
Car, et c’est ce qui est étrange dans ce film, le méchant est recherché hâtivement par la police et le prêtre (incarné par Edmund Purdom, L’Égyptien du film de Michael Curtiz, 27 ans plus tôt). Lesquels, tant les flics que le curé, font preuve d’une mollesse à toute épreuve et ne servent strictement à rien. Comme si les citoyens, et surtout les plus faibles (enfants, handicapés), ne pouvaient compter que sur eux-mêmes.

Horrible pic

Baptisé aussi Anthropophagous 2 (on ne change pas une équipe qui gagne), le film est, comme Anthropophagous, réalisé par Joe D’Amato, écrit et interprété par Luigi Montefiori. Lequel est, il faut le reconnaître, très impressionnant du fait de sa stature, de ses yeux fous et de son impassibilité à commettre les crimes les plus atroces. C’est bien sûr dans ceux-là que siège toute la force du film. Les crimes sont du genre cradingue et ne nous épargnent pas grand chose. Il faut reconnaître que, malgré une certaine lenteur au départ, Horrible prend son rythme de croisière lorsque le tueur pénètre dans la maison. Les plans deviennent angoissants, comme lorsque la caméra s’approche de très près du visage d’un enfant alors que l’on sait le tueur à proximité. Quant à l’attaque de l’infirmière, à qui Annie Belle prête toute son énergie, par Montefiori, elle est impressionnante parce qu’elle dure et que l’on voit la transformation du visage de la jolie actrice, plongé dans un four allumé, la caméra étant placée au fond de l’appareil.

Malgré une issue totalement irréaliste, Horrible ménage quelques effets chocs qui feront bien entendu le délice des amateurs de gore. Avec Anthropophagous, le film appartient bien entendu au genre slasher : dans une société qui fonctionne correctement, un électron fou vient perturber le bon ordre. Cette même société s’est depuis complètement déréglée et un fou isolé, tout meurtrier qu’il soit, surprend moins. Sauf qu’ici, le fou en question ne s’abrite derrière aucune cause, politique, religieuse ou ethnique, et occit tous ceux qui passent à sa portée. C’est sans doute cette gratuité meurtrière qui perturbe le plus.

Jean-Charles Lemeunier

Ciné de terror chez Artus Films, un livre de 64 pages (Le cinéma de terreur espagnol) et trois films sortis en DVD le 2 septembre 2014
Anthropophagous et Horrible chez Bach Films, sortis en DVD le 9 juillet 2014

 

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Une réflexion sur “Terreurs espagnoles (Artus Films) et horreurs italiennes (Bach Films) : Rouge sang

  1. Et un merci pour cet article et pour défendre (ou au moins parler) de ce type de films. J’ai une petite tendresse pour les Nashy, un doux allumé passionné plus touchant qu’un tâcheron comme Jess Franco. Quant à Anthropophagous and Co, ah ah ah, dire que j’ai vu ça au ciné, puis en K7 vidéo. Des lustres que je n’ai pas revu ce genre de conneries, cette sortie est l’occasion de m’y remettre !

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