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Les anges noirs

 

Voilà une fidélité qui force l’admiration : Bach Films poursuit l’édition en DVD de l’intégrale des films de Willy Rozier et vient de sortir trois nouveaux titres : Les anges noirs (1937), Un homme se penche sur son passé (1958) et Prisonniers de la brousse (1960). Ce qui met, si je compte bien, le total à 18. Dix-huit films écrits et réalisés par Willy Rozier qui commencent à donner un bel aperçu de ses 45 années de carrière, de 1931 à 1976. Certes, il manque encore quelques pépites qui, on l’espère, viendront clore la filmographie, telle cette fameuse Solita de Cordoue (1946), citée par Bertrand Tavernier et Raymond Chirat du temps où l’Institut Lumière célébrait les scénaristes français.

Scénariste, Willy Rozier l’est et tout autant auteur. Il y a des caractéristiques communes qui courent tout au long de cette carrière, une fidélité certaine à certains acteurs, premiers ou seconds rôles, beaucoup de qualités, des maladresses aussi. Bref, tout ce qui rend attachant le personnage. Rozier raconte souvent ce que la plupart de ses confrères, ceux qui ne tiennent pas le haut du pavé, n’oseraient montrer : un peu de cynisme, une vision de l’humanité pas toujours très glorieuse et, malgré tout, un attachement à la jeunesse et à ce qu’elle a de plus naïf. Et des raccourcis parfois fulgurants, comme lorsqu’il s’agit de faire mourir un personnage.

Cédons au cinéaste une place à part dans une catégorie davantage habitée du côté américain voire italien, celle des petits maîtres. D’ailleurs, s’il est coutume de traiter de petits maîtres des personnalités telles que Jacques Tourneur, Vittorio Cottafavi ou Riccardo Freda, qui, du côté hexagonal, mériterait un tel qualificatif ? J’aurais tendance à citer Raymond Bernard, Pierre Chenal, Pierre Colombier et André Hugon, voire André Berthomieu chez qui, loin de là, tout n’est pas bon. Ou Richard Pottier. Et bien sûr Jean Devaivre, dont il serait nécessaire d’exhumer enfin la dizaine de titres que comporte sa filmographie, dont plusieurs chefs-d’œuvre (La dame d’onze heures, La ferme des sept péchés), de solides récits (Alerte au sud) et quelques savoureuses nanardises (Vendetta en Camargue). Avec quelques autres encore, Willy Rozier est de ceux-là. Un petit maître, inégal certes, mais ô combien passionnant à suivre.

 

Un homme se penche

Laissons pour l’instant de côté le premier de ces trois films, Les anges noirs, pour s’attarder sur Un homme se penche sur son passé. Adapté du roman de Maurice Constantin-Weyer, prix Goncourt 1928, ce récit d’aventures dans le Grand Nord à des allures de Jack London. L’histoire est semble-t-il très proche de ce que Constantin-Weyer a vécu dans la réalité. Comme son héros Jacques Monge, l’écrivain a braconné des chevaux entre les États-Unis et le Canada. Comme Monge, il est devenu trappeur et a vendu des fourrures. Enfin, comme Monge, il a épousé une fille du cru (une métisse pour l’écrivain, une Canadienne dans le film). Certains ont rapproché judicieusement le roman de 1928 des westerns modernes d’un Larry McMurtry, tel Lonesome Dove. Constantin-Weyer évoque lui aussi un monde en train de finir et cette soif d’aventures qui ne peut s’éteindre. Malgré les exhortations de sa femme, Monge prend le risque de la perdre pour repartir à l’aventure dans le Nord.

D’un tel sujet, Rozier aurait dû tirer un très grand film. Le sien comporte maladresses et naïvetés, une interprétation pas toujours à la hauteur et, malgré tout, un certain style tout à fait plaisant. Avec une dureté toujours présente. Dureté dans le traitement de certaines séquences, quand le héros doit abattre un chien ou lors de la mort de certains personnages. Cette dureté dans le récit illustre simplement la dureté de la vie dans le Grand Nord. Les lecteurs du roman pourront regretter une certaine édulcoration à la fin du film, le livre comportant un mort de plus – mais ne comptez pas sur moi pour vous dire lequel-, décès terrible qui nous est épargné dans la version filmée.

Pour les acteurs, quelle idée d’avoir affublé Héléna Manson et Marcel Roma de cet accent paysan et pas du tout québécois ?… Encore que le récit se passe dans la Manitoba, qui fit un temps partie de la Nouvelle- France, mais l’on ne peut sans doute pas parler d’accent québécois en ce qui les concerne. Nos lecteurs de la Belle Province rectifieront d’eux-mêmes.

 

Jacques Bergerac

Né à Biarritz, Jacques Bergerac était à l’époque du tournage l’époux de Dorothy Malone

 

Jacques Bergerac incarne Jacques Monge. Cet acteur français qui fit l’essentiel de sa carrière à Hollywood, où il épousa successivement Ginger Rogers et Dorothy Malone, n’était sans doute pas le comédien idéal pour incarner cet homme déchiré entre l’aventure et le foyer familial. À ses côtés, sans doute pour les besoins d’une quelconque coproduction, on s’étonne de trouver deux acteurs allemands, Barbara Ruttig et Hans Christian Blech. Et plus encore, dans le rôle du camarade d’expédition de Monge, le chanteur suisse Pierre Dudan, qui connaissait alors un certain succès à Paris, tant sur scène qu’au cinéma (on le voit ainsi dans Certains l’aiment froide et Dans l’eau qui fait des bulles, tous deux aux côtés de Louis de Funès). Est-ce grâce à Un homme se penche sur son passé ? Quoi qu’il en soit, Dudan s’expatriera au Canada à partir de 1960. On aura le plaisir et la surprise de l’entendre chanter dans le film deux des titres les plus connus de Félix Leclerc, Le petit bonheur et Moi mes souliers.

On retrouve également au générique d’Un homme se penche sur son passé le nom de Fernand Rauzena, qui fut la voix française du sergent Garcia (dans la série télévisée Zorro, produite par Disney dans les années soixante). Fidèle de Rozier, Rauzena apparaît également dans Plus de whisky pour Callaghan, Prisonniers de la brousse et Le roi des montagnes.

 

Prisonniers de la brousse

Prisonniers de la brousse ressemble à la version française d’un film de John Farrow, Five Came Back (1939), dont il signa également un remake en 1956, Back from Eternity (Les échappés du néant). Version un peu cheap d’un point de vue scénaristique : dans les deux films américains et dans celui de Rozier, un avion s’écrase (dans la jungle sud-américaine chez Farrow, dans le désert africain chez Rozier) et la tension monte entre les divers survivants. Chez Farrow, ces rescapés ont les visages de Robert Ryan, Rod Steiger ou Anita Ekberg tandis que, pour les Français, il s’agit de Georges Marchal, André Claveau, Françoise Rasquin,Nadine Alari et Jean-Pierre Zola. Mais ne faisons pas la fine bouche. Les aventures de ces cinq prisonniers de la brousse se laissent suivre sans ennui (Georges Marchal a les reins suffisamment solides pour tenir à bout de bras un film d’aventures) et l’on s’amusera de certains détails.

D’abord le cynisme affiché : l’annonce de l’accident d’avion fait plutôt des heureux chez ceux qui voudraient remplacer certains des disparus (un grand patron et un artiste). Ce dernier est joué par le chanteur André Claveau, qui a débuté sa carrière au cinéma en 1938 dans Champions de France, déjà réalisé par Willy Rozier (il l’achèvera d’ailleurs avec Prisonniers de la brousse). Claveau, le Bing Crosby français (c’était paraît-il Charlie Chaplin qui avait trouvé cette ressemblance) était un chanteur à la mode, entre autres grâce à Marjolaine et Domino, et on le retrouve ici dans le rôle d’une vedette de la radio ouvertement homosexuelle et plutôt antipathique. C’était quand même gonflé ! Autre surprise : voir Jean-Pierre Kérien, un prospecteur de diamants qui recueille les cinq survivants dans son camp, tenter de violer Nadine Alari qu’il aura, au préalable, admirée au cours d’un bain dans une rivière (curieusement, la jeune et blonde actrice est en culotte et soutien-gorge, on a connu Rozier plus intrépide). Elle est certes sauvée par Marchal qui, comme tout héros, survient toujours à temps mais ici, c’est grâce aux indications d’un Pygmée. Rappelons que Kérien, quelques années plus tard, sera le héros de deux films de Resnais, Muriel (1963) et La guerre est finie (1966).

Notons la belle séquence d’ivresse entre Kérien et Claveau qui braillent Nuits de Chine sous leur tente. Visiblement, la chanson devait plaire aux assoiffés puisque, deux ans plus tard, c’est Gabin et Belmondo qui la reprennent lorsqu’ils quittent, complètement bourrés, un troquet de la côte normande pour les besoins d’Un singe en hiver. De Rozier à Verneuil, aucune cuite n’est mesquine !

prisonniers-de-la-brousse(Marchal)

Georges Marchal, un aventurier sans peur et sans reproches

Willy Rozier, qui a tourné plusieurs courts-métrages documentaires en Afrique, filme surtout avec beaucoup de respect la tribu de Pygmées qui héberge les rescapés (et qui est plutôt rudement menée par Kérien), prenant le parti des Africains contre les Blancs. Voir les regards du serviteur pygmée de Kérien, sur lesquels s’attarde souvent la caméra, et qui en disent long sur les pensées du garçon.

Reste enfin Les anges noirs, le meilleur des trois. Drame paysan inspiré de François Mauriac, le film le plus ancien de cette nouvelle série rassemble un casting brillant : Suzy Prim, Paul Bernard, Henri Rollan, Florelle, Pauline Carton et quelques transfuges de chez Pagnol : Charpin et André Fouché, que l’on retrouvera l’année suivante dans Champions de France. Publié fin 1936, le texte de Mauriac est donc immédiatement adapté par Willy Rozier. Les deux hommes sont originaires de la même région (Mauriac est né à Bordeaux et Rozier dans sa banlieue, à Talence), autant dire que Rozier se retrouve dans cette histoire âpre de propriétaires terriens qui se marient sans amour mais par cupidité.

Dans l’univers des Anges noirs, seule compte la terre. La terre et les pins. Deux ennemis (Henri Rollan et Charpin) se partagent des liens de sang et une propriété. Ils se sont mis d’accord pour que le rejeton du premier (André Fouché), élevé comme un fils par le couple que forment Charpin et Germaine Dermoz, épouse la fille du second (Dina Balder). L’inceste flotte sur toute cette histoire. Les deux promis sont cousins. Dermoz, la mère de la fille, a visiblement eu une liaison avec Henri Rollan, le père du garçon. Et lorsque Rollan, qui veut à tout prix récupérer l’argent qu’il recevra par contrat de mariage, pense pouvoir se débarrasser de Charpin, il laisse entendre à Germaine Dermoz qu’elle pourrait épouser le fiancé, puisque Andrès et Tota, les deux jeunes gens, ne s’aiment pas. Ajoutons à cela l’ambiance malsaine, pour ne pas dire délétère, qui règne dans ce village du Bordelais. Le jeune curé du coin (Paul Bernard) a recueilli chez lui sa propre sœur (Suzy Prim). Tous les paysans sont persuadés qu’ils couchent ensemble.

Willy Rozier sait composer de beaux plans et montre visuellement le clivage qui existe dans la famille. Telle cette scène où, dans le même escalier, il parvient à séparer les deux clans : en bas, des marches, André Fouché, Henri Rollan et Germaine Dermoz ; en haut, Charpin et sa fille Dina Balder, la domestique (Pauline Carton) surgissant alors pour remettre de l’ordre et envoyer tout le monde au lit.

henri-rollan

Henri Rollan, excellent dans un rôle à la Jules Berry

Dans ce milieu catholique des propriétaires terriens, tout le monde ici hait ou méprise le curé. Mais l’on sait que Mauriac était un croyant fervent et la fin sauve les personnages, dans les toutes dernières minutes : ceux qui ont péché sont pardonnés et tout rentre dans l’ordre. Pourtant, semblent se questionner autant Mauriac que Rozier dans le dernier plan montrant le paysage, la terre vaut-elle de tels tourments pour les âmes ? Si ce n’est cette fin sulpicienne, Les anges noirs est un film admirable. Parmi tous les grands acteurs présents, on découvre surtout Henri Rollan, que l’on connaît parce qu’il aligne dans sa carrière plusieurs films importants : le Regain (1937) de Pagnol, Fanfan la Tulipe (1952) de Christian-Jaque et les deux versions, la muette et celle de 1932, des Trois mousquetaires d’Henri Diamant-Berger, où il incarne chaque fois Athos. On ne s’étonne pas des prestations, assez habituelles et toujours talentueuses, de Charpin en débonnaire gentleman farmer (malgré tout calculateur), Pauline Carton en boniche n’ayant pas la langue dans son tablier et Germaine Dermoz en bourgeoise coincée. Suzy Prim n’y peut rien, elle a les allures d’une femme de mauvaise vie et son idylle, dans le film, avec le gamin André Fouché (ils ont quand même une douzaine d’années d’écart) la range irrémédiablement du mauvais côté de la barrière pour le public de l’époque. Quant au prêtre, c’est Paul Bernard qui porte sa soutane. Cet acteur, qui fait penser à ce que sera Michel Auclair dans beaucoup de ses rôles, un être veule, a autant joué les mauvais fils (Pension Mimosas, 1935, Jacques Feyder) et les collabos (Les maudits, 1947, René Clément) que l’amoureux des Dames du bois de Boulogne (1945, Robert Bresson) et le châtelain de Lumière d’été (1943, Jean Grémillon). De tous, Rollan est le plus formidable, dans un rôle à la Jules Berry. Séducteur et inquiétant, beau parleur et menteur, enjôleur et escroc, il faut le voir dans l’un des plus forts moments du film, quand il se retrouve de nuit dans un bois avec Florelle . C’est le véritable morceau de bravoure des Anges noirs ! Un film à découvrir immédiatement !

Signalons enfin que chaque DVD propose en bonus des courts-métrages de Willy Rozier, des documentaires tournés en Afrique et La rosière de Gonfalon (1950), une comédie d’une vingtaine de minutes.

Jean-Charles Lemeunier

Collection Willy Rozier, disponible en DVD chez Bach Films depuis le 14 avril 2014.

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