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Shadow

Initiée par Bach Films il y a quelques années, l’indispensable collection Serials dirigée par Roland Lacourbe vient de s’enrichir de deux nouveaux titres, tous deux réalisés par l’un des maîtres du film à épisodes, Ford Beebe. Le premier, The Shadow of the Eagle (1932, L’aigle de la mort, Mascot), a pour coréalisateur B. Reeves Eason (c’est à lui que l’on doit la fameuse course de chars du premier Ben-Hur, celui de Fred Niblo en 1925). Dans le second, Jungle Jim (1937, Universal), c’est Clifford Smith qui seconde Beebe.

The Shadow of the Eagle met en première ligne un John Wayne tout jeunot. John Ford a remarqué ce figurant apparu dans quelques-uns de ses films et le conseille à Raoul Walsh qui, pour The Big Trail (1930), recherche une nouvelle tête. Dans La suite au prochain épisode… , le livre qu’il a consacré aux serials, Jean-Pierre Jackson raconte : « Les conditions de tournage dans les studios Mascot, au nord de Hollywood et à Bronson Canyon, sont très dures. Ford Beebe, qui tourne souvent de six heures du matin à minuit, peut boucler jusqu’à 114 plans par jour. Wayne ne s’interroge pas sur le paradoxe du comédien, mais il acquiert une sûreté, une autorité du geste et du mouvement qui constituent la base granitique sur laquelle son jeu évoluera et s’humanisera dans les années à venir. »

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Aux côtés du jeune acteur, Dorothy Gulliver ne se fera pas vraiment un nom aux pays des géants hollywoodiens. Cette charmante comédienne passera l’essentiel de sa carrière à l’ombre des serials et des westerns de séries B, fera une petite apparition dans King Kong (1933) avant d’achever son parcours chez Cassavetes (Faces, en 1968) et dans un hommage au vieil Hollywood (Won Ton Ton, le chien qui sauva Hollywood en 1976, aux côtés d’une ribambelle de stars sur le retour). Elle tire néanmoins ici son épingle du jeu en jeune première.

Face à une tripotée de scélérats tous plus menteurs les uns que les autres, les héros de cet Aigle de la mort appartiennent à un cirque avec son hercule, son nain, son ventriloque… Rien à voir bien entendu avec le Freaks contemporain de Tod Browning mais c’est une des forces des films à épisodes de la grande époque : recycler tous les sujets à la mode. Ainsi, la marionnette qui dialogue avec le ventriloque peut renvoyer à The Great Gabbo (1929), dans lequel Erich von Stroheim était sous l’influence néfaste de son pantin. S’il y a recyclage dans L’aigle de la mort, c’est toujours au profit de l’humour. Le cirque est le lieu de plusieurs gags, d’abord grâce à Billy Rhodes, le nain, et son costaud de copain (Ivan Linow) mais aussi avec les chausse-trappes de la malle sans fond, les imitations du ventriloque, etc..

Si l’on s’amusait à compter le nombre de kilomètres parcourus dans le même périmètre, L’aigle de la mort battrait des records. De l’usine d’avions au cirque, du cirque au terrain d’atterrissage, et du terrain d’atterrissage au commissariat, avec moult courses sur une route en lacets qui pourrait être Mulholland Drive, les héros ne cessent de poursuivre les méchants et, variante, les méchants ne cessent à leur tour de poursuivre les héros. Bref, voilà des aventures bien rythmées et qui restent très agréables à suivre.

Le mystère s’installe dès les premiers plans avec ce message écrit dans le ciel et l’action suit très rapidement. Le film n’est pas découpé en épisodes mais en deux parties distinctes, ce qui n’empêche les cliffhangers, ces rebondissements typiques des serials, de faire régulièrement leur effet. Bon, tous les méchants se ressemblent un peu avec leur fine moustache noire mais ce n’est pas un réel problème car la naïveté du récit force l’adhésion dès les premières minutes et l’intérêt ne s’éteint pas. Jusqu’à l’ultime seconde, l’identité de l’Aigle, le chef des méchants, sera sujette à caution et les cinq directeurs de l’usine, accusés d’avoir volé une invention au pauvre directeur du cirque, seront soupçonnés à tour de rôle. Ces cinq gentlemen maudits se montreront constamment cordiaux et inquiétants et les tours de cochon joués à John Wayne et ses amis, tous plus naïfs les uns que les autres, donneront du fil à retordre à ces derniers.

Il faut bien le reconnaître que les bons jouent de malchance, même si, à chaque épreuve (et c’est bien là le but du jeu), ils ne s’en sortent pas trop mal. Ils tombent de Charybde en Scylla, se mettent dans des situations pas possibles pour la plus grande joie des spectateurs, ne leur laissant aucun moment de répit.

Et John Wayne là dedans ? Il gagne de l’envergure à combattre le méchant Aigle et l’oisillon prend dans le récit rapidement du grade face à un adversaire redoutable, Ce n’est que bien plus tard que le Duke acquerra le surnom d’Aigle, dans un film de John Ford de 1957. Mais, à cette époque-là, il y a pas mal de temps que l’Aigle vole désormais au soleil. Enfin, ajoutons que dans l’une des scènes-clefs du film (et il y en a plusieurs), Wayne, portant Dorothy Gulliver qui s’est blessée dans ses bras, est poursuivi par un avion. Alfred Hitchcock s’est-il souvenu de cette séquence au moment d’attaquer North By Northwest (1959, La mort aux trousses) ? Il est permis de se poser la question.

Jungle Jim

Oublions le Los Angeles des années trente et ses courses poursuites en voitures et motos pour se plonger dans la jungle africaine des studios Universal. Jungle Jim fut, avec Tarzan, l’autre grand rôle de Johnny Weissmuller.. Avec cette nouvelle fournée de serials, Bach Films nous offre donc la première version de Jungle Jim, interprétée par Grant Withers. Le personnage est adapté de la bande dessinée d’Alex Raymond, dont les planches sont reprises pour résumer les épisodes.

Dans la lignée du Seigneur de la jungle, Joan Redmond (Betty Jane Rhodes) a survécu à un naufrage et est devenue la Reine des lions auprès d’une tribu africaine. Héritière d’une belle somme d’argent, elle va devenir la proie de ceux qui préfèrent la voir disparaître pour empocher les dollars qui lui sont dus. Ce genre de film est réussi lorsque le méchant est réussi. Ici, il y en a plusieurs : ceux qui traquent Joan et ceux qui l’ont recueillie lorsque elle était enfant et qui règnent sur la tribu. Incarnés par Henry Brandon, futur Dr Fu Manchu, et par Evelyn Brent, ex-reine du muet chez Sternberg, ceux-là sont les plus prometteurs.

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C’est une habitude dans ce type de production, les personnages ne ménagent pas leurs efforts. Ils traversent un canyon sur une corde, passent d’un bâtiment à un autre grâce à un lasso, affrontent une éruption volcanique, des tribus armées jusqu’aux dents, des bêtes fauves… Sitôt sorti d’une embûche, le héros retombe dans une autre et se sert de ses poings autant que de sa tête. Pour plaisant qu’il soit, ce Jungle Jim reste malgré tout inférieur au Jungle Girl (1941) également édité chez Bach Films (on en retrouve d’ailleurs un épisode en bonus). C’est que, question péripéties, William Witney et John English (les réalisateurs de Jungle Girl) sont supérieurs à Ford Beebe. Mais pas de panique : quoi qu’il en soit, on n’a pas le temps de s’ennuyer une seconde avec Jungle Jim et son sidekick Malay Mike (Raymond Hatton) et toute cette cohorte de personnages codifiés à l’extrême : le safari des méchants, le chef encore plus méchant qui commande les tribus, les effrayants sauvages et le gentil serviteur et, bien sûr, l’héroïne en jupette, Tarzane émérite qui, en criant « Simba », est capable de calmer un lion. Du bonheur, quoi !

À noter qu’en bonus, Bach Films nous offre un épisode des Mystères de New York (1914) de Louis Gasnier et George B. Seitz avec la géniale Pearl White, prototype de la femme d’action à qui nous avons rendu hommage dans ces mêmes colonnes il y a peu.

Jean-Charles Lemeunier

Jungle Jim et L’aigle de la mort, deux DVD édités par Bach Films le 2 juin 2014.

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