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Un méchant savant qui veut dominer le monde, ça vous dit quelque chose ? Bon, si je rajoute qu’il a une ravissante copine, une armada de gros bras et qu’il se terre dans une base, cachée sous une île déserte ? Vous brûlez ? Pour le contrer, les services secrets lui envoient un homme seul, capable de tout et prêt à en découdre pour sauver la planète. Ça y est ? Vous y êtes ? Vous dites ? James Bo… Non, pas du tout. Heu, c’est vrai, j’ai oublié de vous décrire le héros : il ne porte ni smoking ni nœœud pap’, seulement enrobé des pieds à la tête d’un moulant (mais seyant) costume rouge, dans le genre de celui du Fantôme du Bengale (la bédé de Lee Falk, pas le film de Simon Wincer qui s’en inspire), avec ceinture et slip par-dessus et un masque qui lui recouvre tout le temps le visage. L’homme se nomme Superargo, super-héros et catcheur de professions.

Enrichissant sa délectable collection Fumetti, films italiens plus ou moins adaptés des bandes dessinées de la même nationalité, Artus Films sort trois nouveaux titres, deux Kriminal et Superargo contre Diabolikus (1966), lequel rend hommage, sans le savoir, à Nick Nostro. C’est à ce cinéaste italien que l’on doit la première aventure filmée de Superargo (il y en aura une seconde, Superargo contre les robots, réalisée par Paolo Bianchini, connue aussi sous le titre L’invincible Superman). Nick Nostro vient en effet de disparaître ce 15 juin. Pratiquement inconnu chez nous, Nostro (“un artisan”, ainsi que le qualifie à plusieurs reprises son assistant Ferruccio Castronuovo dans l’un des bonus du DVD) a signé en tout et pour tout une dizaine de peplums, giallis, westerns spaghetti entre 1962 et 1971, soit le tout venant d’un cinéaste italien de l’époque (à l’exception des grands maîtres, bien entendu).

Après un générique pop art dû aux talents conjugués de Biamonte et Grisanti, Superargo s’ouvre sur un match de catch qui oppose El Tigre, mastard dégarni, à Superargo, un sportif masqué. Le cinéma bis italien des sixties avait tendance à recycler quantité d’éléments disparates comme dans une lessiveuse, pour les ressortir plus blancs (ou plus rouges). Ici, on pourrait citer pêle-mêle les films de catcheurs masqués mexicains, les James Bond britanniques et le Superman américain dans toute sa naïveté.

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Alors, bien entendu, ce qui fait marrer tous les commentateurs, c’est déjà l’idée saugrenue qu’a le colonel Kinski d’envoyer en mission avec un tel accoutrement son vieil ami des camps de concentration Superargo. Les auteurs du film, qui sont sans doute moins stupides qu’on pourrait le penser, s’amusent d’ailleurs de ce postulat. Lorsqu’il pénètre dans la base souterraine, Argo déclenche un émetteur et son cheminement est suivi, via des caméras disposées un peu partout dans l’antre du méchant, par Diabolikus himself. Premier commentaire de Diabolikus : “ »Ils m’ont envoyé un Martien ?” » Lorsqu’il capture le super homme invincible (comme quoi) et l’attache, Diabolikus lâche encore à ses sbires : “« Je me demande pourquoi il porte un masque. »” Ça, on ne le lui fait pas dire. Et il ajoute qu’il vaut mieux le lui remettre, pour s’éviter la vision de son visage et de ses abominables souffrances. Bref, Argo, tout super qu’il soit, va passer un mauvais quart d’heure. C’est dans ces détails que ce Superargo contre Diabolikus est hautement jouissif, comme tout le début pendant lequel Kinski prouve à ses hommes pourquoi le catcheur masqué est l’homme qui convient. Dans ces séquences, il faut bien avouer que l’on va être surpris à plus d’une reprise.

De cette naïveté assumée, Nostro nous livre un film dont on ne peut que se régaler. Une sorte de Jimmy Bond du pauvre, avec quelques décors sophistiqués, deux gonzesses qui le sont tout autant (Loredana Nusciak et Monica Randall), Gérard Tichy dans le rôle de Diabolikus et le pauvre Ken Wood, né Giovanni Cianfriglia, dans celui de Superargo. Le pauvre parce que, comme l’explique l’excellent Curd Ridel dans un bonus, ce cascadeur de profession devenu acteur n’a, sur la centaine de films qu’il a tournés, eu que deux seuls rôles en vedette : ceux où, masqué, il incarne Superargo. Allez, après cela, signer des autographes dans la rue, assailli de jeunes femmes en folie !

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Bien qu’il utilise volontiers le type d’actions que l’on retrouve dans les fumetti, Superargo contre Diabolikus n’est pas à proprement parler adapté d’une bande dessinée. Avec Kriminal (1966), Umberto Lenzi affiche en revanche clairement la couleur : dès le générique, ses images se mêlent avec les mêmes scènes dessinées par Magnus (Roberto Raviola) sur des scénarii de Max Bunker (Luciano Secchi).

Comme son surnom l’indique, le héros est un criminel sur lequel la meilleure des polices ne sait strictement rien, lointain descendant de Fantômas. Le masque est ici troqué contre une panoplie de squelette et il faut bien reconnaître que la première apparition du maléfique personnage fait une forte (et bonne) impression ! À ce moment très proche de la bédé et de son potentiel érotique, Lenzi le fait s’approcher d’un lit sur lequel repose, au premier plan et en petite tenue, la jolie Maria Luisa Rispoli.

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Mais, et c’est là la grande différence avec Fantômas, que ce soit le criminel masqué des films contemporains d’André Hunebelle ou celui, multiforme, des romans de Souvestre et Allain, dans lesquels il est beaucoup plus sanguinaire et cruel, personne ne connaît la véritable identité du personnage. Kriminal, lui, n’endosse son costume de squelette qu’en de rares occasions. Tout au long du film, on voit son vrai visage, celui de l’angélique Glenn Saxson. Cet acteur hollandais aux allures de playboy blondinet dénote (et c’est une heureuse surprise) dans le rôle du méchant.

Quand le film démarre, Kriminal est sur le point d’être pendu mais les inspecteurs de Scotland Yard sont loin de se réjouir : le bandit amènera dans le tombeau son secret, la cache où il a mis les joyaux de la couronne anglaise. Évidemment, le malfrat s’échappe et sera entraîné par la déjà citée Maria Luisa vers une autre aventure mouvementée. En cours de route, il croisera deux charmantes jumelles (incarnées par l’unique Helga Liné), volera jusqu’à Istanbul, se cognera avec Ivano Staccioli (un acteur qui avait vraiment le physique de son emploi, celui d’une petite frappe), jouera à cache-cache avec les flics britanniques (menés par Andrea Bosic) et turcs…. Bref, il connaîtra autant de péripéties qu’on peut en trouver dans les cases de la bande dessinée.

Autant dire que Lenzi réussit son coup. Cette comédie policière trépidante est d’autant plus agréable à suivre qu’elle est pleinement inscrite dans ce cinéma décomplexé des années soixante, nourri de bédés (et Lenzi, comme Cerchio à sa suite, le montrent clairement). N’oublions que 1966 voit également la sortie de Modesty Blaise (mais là c’est Joseph Losey qui réalise, rien à voir avec nos deux compères italiens, et qui adapte un strip britannique) et que, l’année suivante, Alain Jessua met en scène dans Jeu de massacre un auteur de bande dessinée (Jean-Pierre Cassel) qui retrace dans ses dessins la vie de celui qui l’a invité (Michel Duchaussoy).

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Puisque la bédé est à la mode, en 1968, Fernando Cerchio réalise la deuxième aventure de notre squelette, Il marchio di Kriminal (littéralement La marque de Kriminal qui devient en français Le retour de Kriminal). On retrouve Glenn Saxson sous les os de Kriminal et Andrea Bosic en commissaire qui le pourchasse. Côté beauté, Helga Liné est toujours de la partie, mais dans un rôle différent que ceux qu’elle tenait dans le film précédent. Plus de jumelles ici, mais une aventurière qui n’a pas froid aux yeux et qui passe son temps à trahir tout le monde. Une comme on les aime, quoi ! Le retour de Kriminal nous fait voyager encore plus que le premier épisode. Après une introduction anglaise, il nous entraîne en Espagne, en Turquie, au Liban et sur un paquebot. Est-ce un clin d’œil au premier opus ? J’ai décrit plus haut la première apparition du squelette, dans Kriminal, et tout ce qu’elle a d’effrayant et d’érotique. Cerchio prend ici le contrepied. Costumé en squelette, Kriminal s’introduit à nouveau par la fenêtre dans la pénombre d’une chambre. Mais la femme qu’il surprend au lit, avec son bonnet sur la tête, est une vieille dame complètement effrayée. Franca Dominici, qui l’interprète, a à l’époque 61 ans. On est loin de Maria Luisa Rispoli.

 

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La photo d’exploitation avec Helga Liné et, ci-dessous, la scène avec Franca Dominici

 

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Mouvementé, Le retour de Kriminal l’est tout autant que Kriminal, mais l’on pourrait malgré tout reprocher à Fernando Cerchio son manque de rythme dans certaines séquences. Il est capable de prendre son temps pour filmer les trajets, que ce soit ceux en voiture lorsque Kriminal file le train à Helga Liné sans qu’elle le sache. Ou lorsque cette dernière, débarquant au Liban dans un vieux monastère, marche tranquillement le long d’un couloir sans que le cinéaste coupe un seul pas. Il se rattrape avec le finale à Baalbek et la poursuite en voiture qui clôt le film. Et, curieusement, pour qu’aucun doute ne subsiste sur l’ultime plan, Cerchio appelle une dernière fois à la rescousse les cases de la bande dessinée pour que le spectateur comprenne bien de quoi il retourne. Des cases qu’il a utilisées tout au long du parcours de Kriminal, agrémentées de bulles (ces fameux fumetti) qui ponctuent le film de traits d’humour.

Jean-Charles Lemeunier

Collection Fumetti sortie chez Artus Films en DVD le 1er juillet 2014.

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