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En 1977, les Talking Heads scandaient « Psycho Killer, qu’est-ce que c’est ? » dans une chanson depuis restée célèbre et qui tentait, refrain entêtant à l’appui, d’illustrer les pensées d’un tueur en série. Aujourd’hui, le thème du tueur fou, archi-rebattu il faut bien le dire, resurgit sur le devant de la scène commerciale – on n’oserait quand même pas dire littéraire, ce ne serait pas tout à fait convenable – pour questionner à la fois, avec ironie et un certain sens de la distraction, la notion de série B, le niveau de production cinématographique et horrifique auquel renvoie le titre, et, plus largement, le mythe populaire (on pourrait presque parler de légende urbaine) du tueur impassible et mystérieux décimant tout sur son passage. Lu au premier degré, ce Psycho Killer récemment paru (pour la version française) chez Sonatine se dévore comme il a été écrit sans doute, c’est-à-dire avec exaltation, spontanéité et fraîcheur. Un aspect d’autant plus paradoxal que le livre ne fait que recycler des poncifs du « slasher » instaurés par les meilleurs (Halloween de Carpenter, Terminator) et les pires films du genre (au hasard : tous les sous-Vendredi 13 de la Terre). Mais voilà : l’auteur, toujours ce prétendu « anonyme » à qui l’on devait déjà la tétralogie du Bourbon Kid, s’en donne à cœur joie et avec une énergie et une créativité telles que l’entreprise, à défaut d’innover complètement, se révèle hautement roborative.

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L’auteur. Anonyme, donc.

L’histoire ? Dans un patelin renommé B Movie Hell par le magnat local (un ancien producteur de films porno aujourd’hui tenancier d’un bordel et qui fait régner l’ordre avec à sa botte la police locale), un tueur affublé d’un masque de tête de mort surmonté d’une crête rouge (le « Red Mohawk » du titre original), sème la terreur, trucidant à tour de bras (et à coups de hachoir) les plus beaux spécimens d’abrutis, de brutes et de bimbos du coin, apparemment sans but précis. Apparemment seulement. Quand deux agents fédéraux – dont un super tueur accro à l’alcool – sont envoyés à ses trousses, le jeu se complique, s’épaissit d’une intrigue à suspense, pas si mal troussée d’ailleurs, et de jeux de miroirs entre le rôle du tueur et celui du narrateur. Ce n’est pas là le moindre des intérêts du livre. Car en mélangeant les arguments du divertissement de base, à savoir sexe, meurtres sanglants par une machine à tuer, cambrousse américaine, FBI, traque des autorités, et tout le toutim carnavalesque allant de pair avec cette mythologie de la dangerosité des culs-terreux des bourgades perdues de l’Amérique, Anonyme (appelons-le ainsi puisqu’il y tient) prouve surtout qu’il n’y a rien de plus facile – et aussi de libertaire – que de faire du roman populaire, voire du best-seller violent, grotesque et instantanément consommable. Tour de force livresque ? Génie marketing ? Coup de chance constant ? Disons plutôt phénomène culturel (ou sous-culturel, avec assumation rigolarde sur ce point) : conscient de l’inanité, par endroits, de ses propositions narratives et débarrassé de toute contrainte de vraisemblance, l’auteur peut s’amuser à étaler son amour du cinéma qui tache comme son intérêt pour la distanciation critique : à preuve, cette citation qu’il fait du Last Action Hero de notre McTiernan d’amour, métrage mal aimé s’il en est en dépit de ses énormes qualités métafilmiques. C’est là, peut-être, la clé de lecture de Psycho Killer : comme un pied-de-nez aux rois de l’écriture américaine et trash, le roman d’Anonyme questionne la fiction populiste vite achetée, vite lue, et la pousse dans ses retranchements stylistiques et conceptuels. Plus qu’un genre, ce livre fait ainsi office de commentaire du genre, sans avoir l’air de. Une tuerie en règle, quelque part. En attendant, quadrature du cercle oblige, une adaptation sur nos écrans, produite, paraît-il (c’est Variety qui le dit), par Tobey Maguire et Alexandra Milchan…

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Truffé d’images cocasses, de descriptions très brutes de décoffrage soudainement agrémentées de détails truculents ou de coquetteries verbales, Psycho Killer se prend au jeu de la paralittérature ultra-balisée. La force des quelques rebondissements de l’histoire ne vient pas tant de l’imagination débridée (quoique, donc, très phagocytante) de son auteur sans nom (au fait, on ne sait de lui que très peu de choses : il est Britannique, adore le cinéma des années 90, le football et Zidane), que de la vivacité dont il fait preuve, avec une régularité métronomique, dans l’enchaînement des événements. Rythme rapide, chapitres courts, découpage efficace, clins d’œil – donc – au cinéma, digestion de références tantôt bien connues du grand public (la méthode Tarantino en somme, mais sans la virtuosité formelle), tantôt cultivées et vénérées uniquement par les aficionados : la poétique de Psycho Killer n’entrera pas dans les annales de l’histoire littéraire mais sa volonté de ne pas se prendre au sérieux tout en alignant les clichés les plus déroutants de ce type de production en fait un objet au cynisme pas si simple que ça à appréhender. Manipulant joyeusement pop-rock, cinéma d’horreur, films d’action et longs-métrages fantastiques des vingt / trente dernières années et en y ajoutant une pointe de moquerie beauf et de romantisme rose bonbon (Dirty Dancing en prend pour son grade), l’auteur secoue férocement le shaker de notre culture du divertissement dans ses (parfois) plus basses-œuvres pour nous en jeter le contenu à la figure. Un cocktail un brin corrosif au goût finalement relevé, même si loin d’être nouveau. Amusant. Mais pas « mortel ! ».

Stéphane Ledien

Psycho Killer – Anonyme – traduit de l’anglais par Cindy Kapen – éditions Sonatine – 20 €.

 

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