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White God1

Film étonnant que ce White God signé du Hongrois Kornél Mundruczó (Delta, The Frankenstein Project). Deux heures de projection et un spectateur qui passe par une succession hétérogène d’états mentaux, au gré d’un rythme inégal marqué par des séquences tour à tour rasoirs, impressionnantes ou complètement folles. Rarement long-métrage aura été plus déroutant. La scène d’ouverture, démente, semble avoir été opportunément placée là par Mundruczó comme pour dire au public qu’après une première partie classique, naïve et un peu longuette, il sera récompensé par des scènes hallucinantes. On y voit, dans les rues désertes de Budapest, une adolescente en vélo se faire poursuivre par une meute d’une centaine de chiens qui déferle comme une vague inexorable. Il y a un peu, dans ces images, d’un film post-apocalyptique façon 28 jours plus tard ou Je suis une légende : tout le monde semble avoir disparu, et le centre urbain, preuve absolue de la maîtrise orgueilleuse de l’homme sur la nature, devient un lieu anxiogène et hostile. La présence d’une adolescente – innocence incarnée – renforce cette sensation de nudité face aux éléments. On s’interroge encore, à ce stade, sur les multiples visages à venir de ce drôle de long-métrage.

Quelque part entre la production hollywoodienne pour enfants type Beethoven (la première partie entre la fille et son chien) et Zombie (la vague canine causant la désertion des rues), White God peint un portrait au vitriol de la société hongroise d’aujourd’hui. Laissée par sa mère aux soins de son père durant trois mois, Lili n’a pas l’intention de se débarrasser de son chien Hagen, son fidèle compagnon, malgré les imprécations du paternel qui n’en veut pas chez lui. Privilégiant les chiens de race, l’État a fait voter une lourde taxe sur les croisés, en conséquence de quoi les fourrières se remplissent de bâtards abandonnés par leurs maîtres. Renvoyé dans la rue par le père, Hagen est récupéré et vendu à un dresseur qui en fait un chien d’attaque, avant de s’échapper et de terminer à la fourrière. Là, dans une version canine de La Planète des singes : les origines, Hagen devient le leader d’une armée de chiens déferlant sur la ville pour se venger des hommes qui les ont maltraités. Et au milieu de tout ça, Lili traverse les rues en vélo et joue de la trompette pour adoucir les mœurs.

Tout cela n’est pas tout à fait sérieux. Certains indices, discrets, permettent de lire White God à travers un bienfaiteur second degré : la façon un peu pathétique qu’a Lili d’appeler son chien partout en ville, son caractère résigné d’adulte coincée dans un corps d’enfant (impressionnante Zsófia Psotta, dans son premier rôle au cinéma), l’étrange comportement dont font preuve ses camarades du cours de musique à son égard (personne ne remet en cause son obstination à chercher un chien perdu ; ils l’encouragent même dans sa quête), ainsi que les quelques combats de chiens filmés avec une caméra volubile, accélérés au montage, derrière lesquels on reconnaît des animaux qui s’amusent à se mordiller. Tout le monde joue à y croire, réalisateur, acteurs et spectateurs. Puis, quand le basculement survient et que l’on tombe dans le gore, cette explosion brutale de violence vient entrer en contradiction avec l’humour des deux premières parties, tout en ramenant le film à sa lecture transversale : personne ne pense que c’est sérieux jusqu’à ce que la gravité de la situation s’impose. Et là, White God se métamorphose en un discours bien plus sévère qu’amusant sur la société hongroise et sa xénophobie ambiante. En revoyant la scène d’ouverture, replacée au milieu du film, on se demande cette fois si ces rues terriblement vides ne seraient pas un symbole de la désertion d’un pays qui a vu 500 000 de ses citoyens s’exiler depuis deux ans et demi…

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Le titre est une déformation de celui d’un film de Samuel Fuller de 1970, White Dog, dans lequel un dresseur de chiens tente de défaire les mauvaises habitudes d’un « white dog », c’est-à-dire un chien d’attaque entraîné pour s’en prendre spécifiquement aux Noirs. Film lui-même adapté d’un livre de Romain Gary, Chien blanc, publié la même année. Cette référence au racisme en tête, on intègre mieux la distinction, dans le film, entre chiens de race et chiens croisés (sangs purs et immigrés). Et l’on repense à l’autocratie progressive que s’efforce d’installer le Premier ministre hongrois Viktor Orbán depuis son retour au pouvoir en 2010, sa négation des valeurs prônées par l’Europe, ses réformes contestées contre la liberté d’expression dans les médias, son contrôle accru des pouvoirs législatifs, judiciaires et économiques, ses discours nationalistes, sa façon de s’appuyer politiquement sur le parti d’extrême-droite Jobbik. On repense à la condition des Roms dans le pays, première minorité hongroise, des Roms ostracisés dès leur enfance, exclus de la vie sociale et économique au plus tôt, comparés à des « animaux » (des chiens, peut-être ?) par un journaliste proche du pouvoir, Zsolt Bayer, l’année dernière. Et l’on comprend que le second degré et l’hommage au film de genre, chez Kornél Mundruczó, dissimulaient, jusqu’à l’ultime partie – celle de la contre-attaque des chiens sur les hommes, métaphore à peine déguisée de la rébellion des opprimés contre leurs oppresseurs – une implacable dénonciation d’une xénophobie érigée en système politique. N’oublions pas que les chiens qui ne sont pas de race pure, dans White God, sont parqués à la fourrière et, pour certains d’entre eux, rapidement piqués.

Le racisme n’est pas seul dénoncé, pas plus que l’intolérance et la folie des hommes. Furtivement, Mundruczó s’attaque à une autre problématique hongroise récente : la transformation graduelle de la création culturelle nationale en une culture nationaliste, régie par les thèses chauvinistes du gouvernement. Une dérive régulièrement dénoncée par les intellectuels et les journalistes, que l’on retrouve abordée ici à travers l’orchestre auquel participe Lili, et notamment le personnage du professeur de musique, autoritaire et rétrograde – il vire Lili parce qu’elle a caché son chien pour la durée de la répétition, puis s’en prend à ceux de ses élèves qui ne sont pas venus assister à une représentation de Tannhäuser de Wagner. Est-ce le romantisme grandiose de l’opéra wagnérien qui n’intéresse plus cette jeunesse qui se cherche ? Lili rétorque violemment à son professeur, qui les interroge sur le sujet du livret : « C’est une histoire d’amour, et tout le monde s’en fiche ». En gros, Wagner c’est bien, mais nous alors ? Qu’en est-il de la musique hongroise, de Franz Liszt, de Béla Bartók et de György Ligeti ? Lili finit par incarner à elle seule la musique comme sauvegarde de l’humanité et passerelle entre les êtres vivants, lorsqu’en jouant un air de trompette, elle calme la meute enragée des chiens fous et, par là, se positionne enfin en jeunesse active de son pays. C’est peut-être la musique qui préservera le monde, mais c’est surtout la jeunesse qui sauvera la Hongrie.

Eric Nuevo

White God (Fehér Isten)

Hongrie, Allemagne, Suède

Réalisation : Kornél Mundruczó

Scénario : Kornél Mundruczó, Viktória Petrányi, Kata Wéber

Photo : Marcell Rév

Musique : Asher Goldschmidt

Interprétation : Zsófia Psotta, Sándor Zsótér, Lili Monori…

Distribution :

2h00

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Une réflexion sur “« White God » de Kornél Mundruczó (Un Certain Regard) : demain, les chiens

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